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Ouverture du premier procès du suspect clé des attentats de Paris

©AFP

Les journalistes grouillent déjà devant le Palais de Justice de Bruxelles. Le procès de Salah Abdeslam et Sofiane Ayari, jugés pour tentative d’assassinat sur des policiers le 15 mars 2016, rue du Dries, débute ce lundi. Il va éclairer le reste de l’enquête sur les commandos franco-belges qui ont organisé les attentats de Paris et de Bruxelles.

Le monde entier sera suspendu à ses paroles. Parlera-t-il seulement? Salah Abdeslam comparaît en personne à partir de lundi avec son complice présumé, le Tunisien Sofiane Ayari, devant le tribunal correctionnel de Bruxelles. Plus d’une centaine de journalistes est attendue. Et, hormis le "show" judiciaire, il y a beaucoup à attendre de ce procès. En premier lieu, des éléments sur l’enchaînement macabre qui a mené aux attentats du 22 mars 2016, frappant la Belgique qui, jusqu’alors, n’avait jamais été la cible d’attaques d’ampleur.

Une horreur dont on sait, aujourd’hui, qu’elle est le fruit d’un changement de programme: les terroristes n’avaient pas la Belgique dans le collimateur. C’est sous la pression des événements survenus sept jours plus tôt, à Forest, et jugés la semaine prochaine, qu’ils sont passés à l’attaque en pleine "base arrière". Car les dossiers de la cellule terroriste de Verviers, des attentats de Paris et de Bruxelles et de la fusillade de la rue du Dries ne sont probablement que les faces d’une même pièce.

Procès de Salah Abdeslam: retour sur la fusillade de la rue du Dries

Mehdi Vandenbus, un garçon "si poli"

Pour cela, il faut revenir aux origines de l’appartement du numéro 60, rue du Dries, à Forest. À la fin du mois de novembre 2015, alors que Bruxelles est ébranlée par la déflagration des attentats de Paris, un certain Mehdi Vandenbus prend contact, via le site Immoweb, avec les propriétaires de ce petit trois pièces en enfilade, situé au premier étage d’une place fort calme. Rendez-vous est pris. Cet homme arrive sur place le 2 décembre et se présente comme d’origine égyptienne par son père et flamand par sa mère. Il est grand, costaud, porte un bonnet. "Il était poli, il parlait bien français. Il nous avait également dit que sa copine était à l’étranger", a expliqué la propriétaire. "Vandenbus" lui règle deux mois de caution plus le premier mois de loyer, pour un total de 1.650 euros, en cash. Tous deux auront plusieurs conversations par sms, par la suite, plutôt cordiales, où le tutoiement s’impose. La propriétaire ne pouvait se douter qu’elle avait face à elle Khalid El Bakraoui, condamné cinq ans plus tôt à une peine de 5 ans de prison pour un violent car-jacking, et surtout logisticien des attentats de Paris.

Le réseau à l’origine des attentats dispose maintenant d’une nouvelle planque, à deux pas de Forest National. Fin 2015, le groupe composé des djihadistes survivants des attentats de Paris loge entre plusieurs "safe-houses", dont celle du 86, rue Henri Bergé, à Schaerbeek, et celle du 408, avenue de l’Exposition, à Jette. L’objectif des terroristes est de diversifier les repaires afin d’en améliorer la sécurité. Dès la location de l’appartement de la rue du Dries, plusieurs personnes s’y rendent. Le groupe devait quitter l’appartement de Jette car, selon les auditions d’un des inculpés, les frères El Bakraoui avaient reçu une lettre arrivée de prison, conseillant aux djihadistes de quitter l’appartement de l’avenue de l’Exposition au motif que la police était au courant de son emplacement.

Au début du mois de janvier, on retrouve six personnes dans l’appartement de la rue du Dries: Salah Abdeslam, Mohamed Abrini et Oussama Krayem viennent de rejoindre Najim Laachraoui, Mohamed Belkaid et Soufiane Ayari. Ils y sont allés en voiture et en transports en commun, accompagnés d’Ibrahim El Bakraoui, véritable mentor du réseau bruxellois, depuis la mort d’Abdelhamid Abaaoud le 18 novembre 2015.

©Mediafin

"Salah préparait à manger, c’est un bon cuisinier"

À leur arrivée, l’appartement est meublé, on y trouve des livres en français et en arabe. La vie quotidienne se met en place. Sofiane Ayari et Oussama Krayem, dont les visages n’ont jamais été diffusés dans la presse, s’occupent des courses. "L’argent venait toujours d’Ibrahim El Bakraoui. Dans un tiroir, il y avait de l’argent où tout le monde se servait. Ce n’était pas très grand comme appartement. Il y avait une tablette. Salah Abdeslam préparait à manger. C’est un bon cuisinier", a précisé Oussama Krayem, sur procès-verbal.

Dans le logement, il n’y a pas de connexion internet mais des cartes SIM reliées aux tablettes. Le groupe est aveugle et n’a aucun contact avec les dirigeants de l’État islamique, en Syrie. C’est le ‘patron’, Ibrahim El Bakraoui, qui s’en occupe depuis une autre planque, rue des Casernes.

L'appartement du numéro 60 de la rue du Dries à Forest. Une des "safehouses" du groupe de djihadistes survivants des attaques de Paris. ©BELGA

Alors le temps passe, doucement. Ibrahim El Bakraoui rappelle au groupe chaque semaine que chacun doit écrire un testament pour sa famille. Obligatoire. "Je savais, quand je l’ai rédigé, que je n’avais à aucun moment l’intention de mourir. Moi et Salah, on était les deux derniers à le faire, car on n’accordait pas d’importance à ça. On était souvent sur les tablettes, internet, la Playstation", expliquera par la suite Mohamed Abrini, "l’homme au chapeau" de Zaventem.

Courant février, le groupe se scinde, comme souvent. Salah Abdeslam, Sofiane Ayari et Mohamed Belkaïd restent sur place. Les autres rejoignent Ibrahim El Bakraoui dans la planque de la rue Max Roos, à Schaerbeek. La juge Isabelle Panou demandera à Krayem, une fois que tout sera fini: "Est-ce que les personnes présentes rue du Dries formaient une équipe chargée de faire un ‘plan terrasse’? Il serait raisonnable de le penser vu la présence d’armes et de détonateurs, de munitions…" Un ‘plan terrasse’? Il s’agirait là d’une réplique de l’attaque du 13 novembre 2015 à Paris où plusieurs bars et restaurants ont été mitraillés froidement, minutieusement. La réponse de Krayem, que l’on n’est pas forcé de croire: "Il n’y avait rien. Je pense que c’était pour se défendre. Et c’est ce qui s’est passé. Les armes, c’était pour se défendre. Il n’y avait aucun ‘plan terrasse’."

Un renseignement de Lampiris provoque la perquisition

Pendant ce temps, les enquêteurs de la DR3 (la cellule antiterroriste de la police judiciaire fédérale) ne chôment pas. Depuis des mois, ils sont sur la piste des frères Khalid et Ibrahim El Bakraoui. Ils savent que, derrière les pseudos de "Soufiane Kayal" et "Samir Bouzid", se cachent Najim Laachraoui et Mohamed Belkaïd. Et, surtout, ils viennent d’obtenir des informations intéressantes sur le mystérieux Mehdi Vandenbus, l’homme qui a loué l’appartement de la rue du Dries. Ces renseignements, ils les ont eus de Lampiris. À la vue de la carte d’identité que cet homme a présentée au fournisseur d’électricité, ils ont constaté l’étonnante ressemblance avec la photo de Khalid El Bakraoui. Il faut savoir que, un mois avant les attentats de Paris, la police avait démantelé un important réseau de trafic de faux documents, à Saint-Gilles. En mettant la main sur le matériel informatique des trafiquants, ils ont pu obtenir une foule de renseignements sur les membres des réseaux terroristes belges. Ainsi que leurs visages…

Le 14 mars 2016, la police judiciaire fédérale demande à la juge d’instruction Isabelle Panou, en charge du volet belge des attentats de Paris, de faire une perquisition au 60, rue du Dries. L’ordonnance de la juge la fixe au lendemain, 15 mars.

Ce mardi-là, le temps est glacial. Neuf policiers – sept belges et deux français –, armés, protégés par des gilets pare-balles, se présentent à 14h11 devant la porte, qu’ils ouvrent sans effraction. Les parties communes sont investies et les habitants du rez-de-chaussée, inquiets, se présentent aux policiers. Ils précisent que "plusieurs jeunes" logent au premier étage.

Un terroriste mort, cinq policiers blessés

Selon le récit qui en est fait, les enquêteurs montent l’escalier, se positionnent devant le seuil de l’appartement. Ils frappent à la porte et se présentent en tant que policiers. Ils vérifient en dessous pour vérifier s’il y a une présence. Pas de réponse. Ils décident d’utiliser un bélier. Après plusieurs coups, la porte cède. C’est alors que les enquêteurs aperçoivent le canon d’une arme à feu, d’évidence, un fusil d’assaut AK-47 kalachnikov. Un homme porte son arme au niveau de la hanche, la pointe vers les policiers et ouvre le feu. Deux policiers répliquent et touchent au but. Le tireur se plie en deux et se réfugie dans la pièce côté rue. Côté police, il y a aussi du dégât: un enquêteur est touché à la hanche, l’autre a vu son holster et son arme transpercés par une balle. Un autre policier belge est touché à la main tandis qu’une membre française de l’équipe commune d’enquête se blesse à la cheville droite en redescendant l’escalier.

Pas assez armés ni protégés pour faire face à des armes aussi puissantes, les policiers doivent se replier, dans la rue ou sur les toits, puis appeler du renfort.

Un périmètre de sécurité est mis en place et les forces spéciales ainsi que les unités d’intervention d’élite de la police fédérale sont appelées. Pendant ce temps, un homme, qui a conservé l’anonymat, se présente aux policiers pour leur dire que deux personnes ont pris la fuite par les toits et semblent s’être échappées par les jardins, dans la cour intérieure.

Abdeslam et Ayari se cachent 2h30 avant de réussir à fuir

En quelques dizaines de minutes, tout le quartier est bouclé, les badauds et la presse s’agglutinent autour du lieu des faits. À 15h, les unités spéciales tentent une première intervention qui se conclut par un échec. Un membre des unités spéciales est blessé à l’oreille. À 16h47, deuxième tentative, nouvel échec. Le tireur, retranché, continue à arroser ceux qui se présentent à la porte. À 18h12, c’est l’assaut final. Le tireur se présente à la fenêtre de l’appartement, côté rue, pour vider son chargeur sur la place. Il n’en aura pas le temps: il est touché de plusieurs balles tirées par des snipers installés sur les toits alentours.

Le corps de l’homme est, après quelques heures, identifié comme étant celui de Mohamed Belkaïd, aka Samir Bouzid, membre important du réseau des attentats de Paris. Cet Algérien qui a longtemps vécu en Suède avait rejoint les rangs de Daech en avril 2014. C’est là, après quelques combats sur place, qu’il s’est porté volontaire pour "mourir en martyr". C’est à ce titre qu’il avait été renvoyé en Europe occidentale. Sur place, les autorités retrouvent une kalachnikov et onze chargeurs. Pas d’explosifs, seulement des détonateurs.

Qu’en est-il des fuyards? Dès les premiers coups de feu, Salah Abdeslam et Sofiane Ayari ont pris la fuite. Belkaïd, blessé, aurait "protégé" leur course. Ils se sont débarrassés de leurs armes dans la petite cour intérieure d’une habitante, avant de se volatiliser. Selon des éléments de l’enquête, ils auraient passé 2h30 cachés dans la cour intérieure, sans être inquiétés. C’est ainsi qu’une habitante a pris, à 16h42, des images de deux hommes en train de déambuler dans les jardins. "Il est raisonnable de croire que c’étaient eux et qu’ils ont réussi à s’enfuir" par l’avenue des Huileries, noteront les enquêteurs. Pendant longtemps, les autorités ont pensé qu’un quatrième homme a aussi réussi à s’enfuir. Mais aucun élément décisif n’est venu appuyer cette thèse.

"C’est pour ça qu’il y a eu l’attaque, juste après"

En attendant, le reste de l’histoire est connu. Pour des raisons de sécurité, les différentes planques des djihadistes sont séparées les unes des autres. Sans GSM, ni tablette, ni ordinateur, ni contact, sans savoir non plus où se trouvent ses amis, Salah Abdeslam est coincé. Il n’a plus qu’à se rendre chez son cousin, Abid Aberkane, à qui il demande l’hospitalité. Au nom des liens familiaux, celui-ci accepte de loger Abdeslam et Ayari chez sa mère, rue des Quatre-Vents, à Molenbeek. Ils passeront trois nuits là-bas avant de se faire cueillir, le 18 mars 2016.

"La Belgique, c’était juste pour les armes et les planques."
Mohamed Abrini
Auteur présumé des attentats de Paris et de Bruxelles

Les frères El Bakraoui, Oussama Krayem, Najim Laachraoui, Mohamed Abrini, suivront les événements par les médias, sans pouvoir intervenir. Abrini explique, sur procès-verbal: "J’étais en train de prendre ma douche et puis je vais au salon et je vois Najim Laachraoui et Ibrahim El Bakraoui qui me regardaient d’une bizarre façon et j’ai demandé ce qui se passait. Ils regardaient les photos sur la tablette. Je ne les croyais pas et j’ai regardé sur la tablette et j’ai vu qu’ils avaient tué Belkaïd et que deux étaient en fuite. Les événements, ça les a mis dans la précipitation. C’était l’Euro 2016 qu’ils visaient", explique-t-il. Krayem poursuit: "Ibrahim El Bakraoui était choqué. Laachraoui était triste évidemment. Il ne s’attendait pas à l’arrestation. D’ailleurs, c’est pour ça qu’il y a eu l’attaque, juste après."

"Interdiction de toucher à la Belgique"

Alors que les terroristes avaient accumulé une grande quantité d’armes, de munitions et d’explosifs, ils ont accéléré leurs plans. Et frappé "à domicile", contrairement aux instructions. Jamais Bruxelles n’aurait dû être ciblée, selon Mohamed Abrini. "C’était Laachraoui et El Bakraoui qui disaient avoir reçu l’ordre de ne rien faire ici. Ils avaient reçu cet ordre d’Abaaoud. Ici, c’était juste pour les armes et les planques. À l’époque, l’intervention de la Belgique (en Syrie, NDLR), c’était vraiment insignifiant par rapport à la France. Ca je l’avais entendu: c’est interdiction de toucher à la Belgique. Je pense que l’initiative de toucher la Belgique a été prise par les frères El Bakraoui suite à la rue du Dries et à l’arrestation de Salah."Plutôt que frapper la France et l’Euro 2016, comme prévu, ils se sont "rabattus" sur le berceau des attentats, sa matrice: Bruxelles. Le 22 mars au matin, une équipe part à Zaventem, l’autre dans le métro. À 9h30, la capitale belge a connu le pire attentat de son histoire.

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