Des séries télé sans télé

"La Trêve" a connu un retentissement international grâce à sa diffusion sur Netflix. ©Helicotronc

Si le marché de la fiction en série se porte très bien merci, c’est notamment grâce à son lent détournement de la télévision au profit du web, où pétillent aujourd’hui conjointement créativité et belgitude.

Qu’ils sont loin les jeudis soirs en famille devant "Julie Lescaut", les fins de soirée devant "Ally McBeal", les doubles épisodes hebdomadaires inratables pour qui fuyait les spoilers d’"Urgences". D’un rendez-vous fixé dans le temps (un jour, une heure) et dans l’espace (devant le poste de télévision), les séries TV s’épanouissent aujourd’hui via les plateformes de streaming, en téléchargement légal et moins légal, ou encore sur les réseaux sociaux.

Si cet élargissement sans précédent de l’espace de diffusion de la fiction sérielle sert joyeusement les géants de l’industrie culturelle (Netflix et ses 158 millions d’abonnés ne nous contrediront pas), le déplacement vers le web autorise également la multiplication des supports (Instagram, Snapchat, Youtube) et des formats (le podcast, la réalité virtuelle, le webdoc en plusieurs épisodes) que s’approprie sans se faire prier une nouvelle génération de créatrices et de créateurs belges.

Du local à l’international

L’intérêt des formats web réside notamment dans leur propension à l’international. Les cocoricos nationaux s’enchaînent d’ailleurs: "La théorie du Y" (dont la deuxième saison est en cours de diffusion et le portrait des créateurs ci-dessous) et "Boldiouk et Bradock" ont conquis le public et les récompenses au-delà de nos frontières, tandis que "La Trêve" (portrait ci-dessous) a connu un retentissement international grâce à sa diffusion sur Netflix.

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L’ancrage local de la production made in Belgium semble également propice à l’impertinence créative, libérée de nombreuses contraintes: en termes de thématique, d’abord (la scène afroqueer bruxelloise traitée par Kis Keya dans "Extranostro" par exemple, sur Youtube), mais aussi en termes de ton, comme le précise Tangui Horel (son portrait ci-dessous) pour qui la possibilité de créer certains personnages au langage fleuri relève d’une liberté difficilement concevable dans le modèle plus traditionnel de conception médiatique.

Certes, ils sont loin les rendez-vous familiaux devant "Urgences", mais qu’ils sont bons les accents et les fritkots que sublime la jeune création belge.

1. Caroline Taillet et Martin Landmeters, créateurs de "La théorie du Y" (Auvio)

"La théorie du Y", websérie RTBF, a reçu plusieurs prix internationaux et marqué l’année 2017 avec son million et demi de vues et sa réception largement laudative. La deuxième saison est en cours de diffusion sur Auvio.be. Caroline Taillet est la créatrice et l’autrice principale du texte, tiré de la pièce de théâtre éponyme qu’elle a également écrite et mise en scène. Diplômée de langues et littératures modernes en 2010 et d’interprétation dramatique en 2014, elle aime écrire, jouer et mettre en scène. Elle est également animatrice radio.

Caroline Taillet et Martin Landmeters, le duo à l’origine de la web-série à succès "La théorie du Y". ©RV DOC

Martin Landmeters est quant à lui diplômé d’une école artistique en multimédia (2009). Son mémoire de fin d’étude à mi-chemin entre le clip vidéo et le court-métrage a gagné plusieurs prix et l’a lancé dans la direction de clips vidéo, entre autres de Nicolas Testa. Il a également commencé sa carrière dans le graphisme et le web, en développant sites et projets multimédia.

Caroline et Martin sont donc complémentaires et pensent tous deux qu’être touche-à-tout est générationnel et source d’inspiration. Pour "La théorie du Y", même s’ils partagent l’écriture, Caroline s’occupe surtout de cette dernière, et Martin gère principalement l’univers graphique et sonore. Ils ont également tous deux envie de parler de leur ville et de sujets sensibles trop rarement abordés dans la fiction télévisuelle comme la bisexualité.

L’origine de la série? Un prix reçu par la pièce de théâtre a attiré un producteur au courant de l’appel d’offres de la RTBF pour la fiction sérielle. C’est donc un peu par hasard qu’ils ont pensé à une adaptation en série web, là où, a priori, il y a de la place pour des sujets plus sensibles. Ils partagent l’idée que la fiction sérielle est bien en ébullition depuis quelques années et avouent que l’existence et le succès de "La Trêve" ont autorisé que l’on porte à l’écran une œuvre originale située chez nous.

Par ailleurs, ils apprécient particulièrement le travail collaboratif et s’accordent sur l’importance du propos et de l’ancrage local, fondamentaux à leurs yeux. Ils aiment parler de ce qu’ils connaissent tout en enrichissant leurs sujets de prédilection de nombreuses rencontres. Cela leur permet de créer une fiction inspirée de la réalité et d’offrir aux spectateurs et spectatrices une source inespérée de représentations et de débats.

Le geste artistique et le propos sont donc les points cardinaux de leur motivation. Pas forcément la web-série, média qui leur a beaucoup apporté mais qui n’est que le fruit d’un heureux concours de circonstances. Actuellement, ils finalisent ainsi une exposition de photos tirée de leurs rencontres et pensent respectivement à de nouvelles créations, pièces de théâtre, projets graphiques, vidéo-clips… Là où les porte leur créativité foisonnante.

La théorie du Y

2. Tangui Horel, créateur de Valhalla (Auvio)

Si le nom de Tangui Horel vous dit déjà quelque chose, attendez d’entendre sa voix: c’est peut-être celle qui accompagne votre réveil du samedi matin. On l’entend en effet depuis cinq ans sur les ondes de Pure FM, actuellement (entre autres) aux commandes de la matinale Pure week-end. Après avoir mené une chronique régulière plutôt exaltée, scénarisée par ses soins, sur le thème des jeux vidéo, il est suggéré à l’animateur de tempérer des ardeurs qui se concilient difficilement avec le format radio.

Tangui Horel ©doc

Avant tout homme de son, Tangui Horel déplace alors le plaisir et l’énergie de l’écriture vers un projet qui le travaille depuis longtemps: la création d’une saga audio. C’est ainsi que naît la série "Valhalla" (sur Auvio), un podcast fictionnel en huit épisodes, une enquête policière futuriste sur le mode du space opera.

Si la culture geek imprègne les recoins de son travail – les références fourmillent dans "Valhalla" – une forme de belgitude s’y invite aussi allègrement: du processus d’écriture aux lieux de production en passant par un casting "95% belgo-belge", le coup de projecteur sur le média plutôt discret dans nos contrées qu’est le podcast de fiction, s’envisage en même temps qu’une valorisation de ce que la Belgique peut offrir, dans l’approche défendue par Tangui Horel. On nous souffle par ailleurs dans l’oreillette que pour la mise en route d’une deuxième saison de "Valhalla", ça n’est pas l’envie qui manque…

Valhalla

3. Matthieu Donck, co-créateur et showrunner de "La Trêve"

Diplômé d’une école artistique en réalisation-cinéma en 2004 Matthieu Donck voit son court-métrage de fin d’étude lui ouvrir des portes: il rencontre entre autres Dominique Janne, le producteur du "Maitre de musique" et "Les Convoyeurs attendent". Avec lui, il réalise plusieurs courts-métrages multiprimés et un long: "Torpédo", en 2012, avec François Damiens.

Matthieu Donck ©RV DOC

L’appel d’offres pour les séries télé de la RTBF est une opportunité qu’il saisit avec succès: les deux saisons de "La Trêve" et son retentissement international en sont le résultat. À côté de ses nombreux projets cinématographiques et télévisuels, Matthieu aime se diversifier et a déjà travaillé en bandes dessinées ("Shrimp", chez Dargaux), en théâtre et en cinéma d’animation, entre autres pour le Futuroscope de Poitiers.

Matthieu partage l’idée d’une création sérielle en ébullition, grâce aux appels d’offres de la chaîne publique et aux modèles rares mais précieux qui lui ont montré qu’on pouvait faire des Ardennes un lieu cinématographique. Il pense surtout aux films de Bouli Lanners et de Fabrice du Welz. Pour lui, "l’avantage de la série est qu’elle permet d’offrir des œuvres singulières à un grand public. Elle est un mégaphone pour une audience large qui découvre ou se reconnaît dans la Belgique, ses caractéristiques, ses accents, son identité et ses acteurs de talent." Il travaille aujourd’hui sur deux longs métrages et une nouvelle série: "Des gens bien".

La trêve

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