L'âge d'or des séries féministes

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La série des séries 1/5 | Arrivées à maturité, les séries TV métabolisent aujourd’hui les moyens des acteurs de l’entertainment et toute l’inventivité des créateurs. Baromètre de la société, la série est aussi devenue un canal de revendication politique, notamment sur la question du genre. Un enjeu féministe autant que commercial.

Qu’il semble déjà loin le temps où il fallait justifier la pertinence culturelle des séries. Budgets faramineux qui flirtent avec l’industrie du cinéma, nouvelle place-to-be des sommités hollywoodiennes, sophistication narrative pour satisfaire un public connaisseur et exigeant, les séries télévisées sont au premier plan de la fabrique du divertissement. Cette semaine, L’Echo fait le point sur cet engouement avec l’émergence des plateformes numériques sur le marché juteux des séries (mercredi), les 10 ans des webséries belges (jeudi), la deuxième saison d’"Ennemi public" (vendredi) et, tout de suite, la série comme canal de revendication politique, particulièrement sur la question du genre. Après la frénésie des Walter WhiteFrancis Underwood et autres Don Draper, les héroïnes font en effet du bruit et peuplent à leur tour nos to-watch-lists.

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Retrouvez toute l'actualité des séries décryptée sous l’œil de nos sérivores, Barbara Dupont et Mathieu de Wasseige!

Bien qu’elle ait soulevé la lie masculiniste de la twittosphère l’an dernier, la reprise par Jodie Whittaker du rôle de "Doctor Who", jusqu’ici uniquement campé par des hommes, est un exemple significatif du flot de personnages féminins imprégnant les séries TV. Si différentes analyses du petit écran s’accordent sur la sous-représentation persistante des femmes – la dernière étude "Boxed-In" parle même d’un léger recul –, de Gilead à la prison de Litchfield, les héroïnes sont belles et bien en nombre. Les effets de cette présence féminine sont aussi réjouissants que nombreux.

Des questions survolées il y a encore quelques années sont traitées avec soin et franchise, comme l’avortement ("Sex Education", "Glow", sur Netflix), la culture du viol ("Jessica Jones", "13 Reasons Why", au même endroit) ou la violence symbolique et physique infligée aux femmes ("Big Little Lies" sur BeTV).

Big Little Lies

Un tel panel de personnages multiplie aussi les possibilités de nuances, et permet de s’affranchir davantage des normes d’un féminin idéalisé: la canadienne "Working Moms", débarquée en douce sur Netflix fin février, s’attaque avec un humour désarmant au mythe corporate de la maman-travailleuse épanouie, tandis que la sensation britannique "Killing Eve" (disponible sur BeTV) égratigne – ou égorge? – la douceur largement associée au féminin.

La majorité des spectatrices zappent si les protagonistes féminines sont trop peu nombreuses, stéréotypées ou effacées.

Pourtant, aussi progressistes qu’elles soient, la majorité de ces séries TV grand public se rejoignent en un point qui affaiblit immanquablement leur mordant politique: elles se construisent autour d’une héroïne blanche, jeune, valide, hétérosexuelle. Pour l’heure, c’est donc dans les marges que se construit une diversité qui fait indéniablement son chemin, comme en témoignent, en vrac, le succès des seniors "Grace and Frankie", de la française "Dix pour Cent" et son héroïne lesbienne, ou la fabuleuse "Pose" et son casting de femmes trans noires et latinos (toutes les trois sur Netflix).

Le féminisme est bankable

Au même titre que la journée internationale des droits des femmes est prétexte à adopter un registre qui singe celui du féminisme pour vendre des aspirateurs, l’industrie des séries a elle aussi compris l’intérêt de tâter de ce terrain-là. Le féminisme est devenu, en l’espace de quelques années, un label lucratif et un sceau de la hype actuelle. Alors qu’il est aujourd’hui possible de qualifier une fiction sérielle de féministe aussitôt qu’elle propulse un personnage féminin en position de pouvoir (clin d’œil vers "Game of Thrones"), la barre du progrès semble parfois placée bien bas.

Pourtant, si ce feminist-washing nous vend des revendications politiques au rabais, c’est aussi la preuve que l’industrie sérielle n’a d’autre choix, pour assurer son audimat, que de tendre l’oreille vers son public pour comprendre ce à quoi il aspire. Une étude récente a d’ailleurs montré qu’à présent, la majorité des spectatrices zappe lorsqu’elles estiment que les protagonistes féminines d’un programme sont trop peu nombreuses, stéréotypées ou effacées.

Poupée russe

Prendre en compte l’avis des premières concernées, dites-vous? En voilà une riche idée. Les femmes derrière la caméra commencent d’ailleurs à enfoncer la porte d’une industrie dont la majorité écrasante est composée d’hommes. Après tout, avec une équipe créative exclusivement féminine, l’époustouflante "Russian Doll" (sur Netflix) n’est pas moins que l’un des plus gros succès critiques de la saison.

Et les héroïnes belges?

La dernière étude en date du CSA portant spécifiquement sur les séries belges révèle un paysage dans lequel les personnages féminins sont sous-représentés (44% des personnages principaux et secondaires sont des femmes). En revanche, la quasi-totalité de celles-ci (94%) sont perçues comme blanches, valides, hétérosexuelles et de classe moyenne. Derrière la caméra, ce sont 94% des épisodes recensés dans l’étude qui étaient réalisés par des hommes. Si nos productions télévisuelles ne se démarquent pas encore par une présence féminine éclatante, leurs petites sœurs digitales ne les ont pas attendues pour avancer. En Belgique, c’est en effet du côté des webséries que se découvre la diversité des héroïnes. "La théorie du Y" (créée par Caroline Taillet et Martin Landmeters), cocorico belge de l’an dernier, a été récompensée de plusieurs prix internationaux pour sa représentation juste et touchante de la bisexualité. Un petit OVNI belgo-français nommé "Jezabel" a également fait des émules: en centrant leur récit sur le road trip d’une musicienne muette, Julien Bittner et Julien Capron donnent de l’épaisseur à une catégorie de femmes souvent reléguée au second plan. Enfin, si elle n’est pas centrée sur un personnage féminin, la webcréation "Extranostro" (par Kis Keya, ci-dessous, vidéaste belge d’origine haïtienne et congolaise), qu’on attend pour le 17 mars sur YouTube, bousculera à son tour les normes de genre en se targuant d’être la première websérie afroqueer belge.

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