L'Echo des séries | Vernon Subutex

Romain Duris incarne le personnage de Virginie Despentes. ©Xavier Lahache / JE Films / Tetra Media Fiction / Canal+

Vernon Subutex, le héros post-punk désabusé, créé en littérature par Virginie Despentes, trouve le chemin du petit écran. Mais la petite boîte, au lieu de le laisser s'envoler, lui rogne parfois les ailes.

Il y a quelques mois, les Britanniques ont réussi leur pari: transcender, par série interposée, un héros dépressif, loser, drogué, torturé, dépressif, génial. Patrick Melrose, sous les traits de Benedict Cumberbatch, passait la barre – pourtant casse-gueule – qui permet de sauter de la littérature à la télé. Aujourd’hui c’est au tour de la version française. Vernon Subutex, disquaire au chômage, star de son quartier dans les années 90, se voit expulsé de son triste petit chez lui. Heureusement, il lui reste la musique, les copains, et un don pour observer l’humanité. De divan en divan, de souvenirs en ressassements, de concert en petit coup d’un soir, il va errer à la rencontre de son prochain…

"Vernon Subutex"

Note: 3/5 | De Cathy Verney. Avec Romain Duris, Céline Sallette, Laurent Lucas…

 

Premier constat: Romain Duris fait le boulot. Avec son air mal réveillé – mais qui n’en pense pas moins, avec sa candeur dans le regard et son physique des petits matins, il présente un Vernon Subutex crédible – bien que pas assez sombre, voire cynique, pour coller à la peau de son alter ego de roman.

Second constat: pour ce genre de projet pêchu, il est toujours préférable d’avoir aux commandes quelqu’un qui assume, et qui envoie. Ici, le bât blesse, notamment dans l’écriture des seconds rôles – qui fondent la série, puisqu’il s’agit d’un portrait de groupe. Le choix de Cathy Verney ("Fais pas ci fais pas ça") est un indicateur: Canal+ avait peut-être envie d’accoucher d’une série qui soit également accessible, feel good, "vivre ensemble"…

Vernon Subutex - Bande annonce

Celui qui doit être vert aujourd’hui, c’est Vernon Subutex. On l’imagine sur le canapé défoncé d’un ami, en train de découvrir au petit matin un épisode portant son nom. On l’imagine surtout jaloux de son pote anglais précité, Patrick Melrose, qui a eu droit, lui, à un père de télé d’une autre trempe: David Nicholls, auteur du best-seller "Un jour" (adapté avec Anne Hathaway), romancier réputé, et scénariste pour Vinterberg ("Far from the Madding Crowd"). D’où la question: pourquoi ne s’y est-elle pas collée elle-même, Virginie Despentes? Elle qui a déjà adapté ses propres œuvres ("Baise-moi", "Bye bye Blondie"…), et qui répète à l’envi qu’elle est inspirée par les séries: leur densité psychologique, leur rythme particulier, la liberté narrative qu’elles permettent…

Ici, on ne se permet pas d’errer vers la profondeur des choses, ni de construire un univers digne de ce nom.

Ici, avec ces 9 épisodes à la durée bancale (entre 30 et 35 minutes), on ne se permet pas d’errer vers la profondeur des choses, ni de construire un univers digne de ce nom. Même si l’intrigue parallèle d’un producteur de cinéma véreux (Laurent Lucas) est sans doute là pour resserrer les boulons.

La bonne nouvelle, c’est que malgré ce "lissage", on ne s’ennuie pas. Les morceaux mythiques s’enchaînent pour porter l’action, entre ceux qui servent de fond sonore, ceux qu’écoute Subutex, et ceux qu’il fait écouter à d’autres, comme dans cette séquence magnifique où il échange, à un arrêt de bus pluvieux, une cigarette contre une chanson… Des moments suspendus – entre poésie, vérité et présence au monde – émaillent la série. Ceux notamment où les seconds rôles conquièrent une liberté qui dépasse le carcan "beaux décors, belle lumière, musique efficace", à l’instar de Philippe Rebbot, parfait en ex-rockeux alcoolique, recyclé en scénariste soumis à sa très bourgeoise épouse…

Comme on dit dans ces cas-là: le grand mérite de la télé sera de répandre la bonne parole, en ramenant le grand public aux romans, où les attendra toujours patiemment Vernon Subutex. Le vrai.

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