Le baiser surprise des web-séries

La web-série belge "La théorie du Y" a fait fort en travaillant tout en finesse le thème tabou de la bisexualité. ©RTBF

Créée en 2009, la cellule webcréation de la RTBF fête ses 10 ans en ayant réussi à devenir une référence internationale en matière de web-séries. De faibles moyens débrident la créativité et la liberté d’une cohorte de jeunes créateurs impatients de se faire un nom.

Née dans le monde francophone à la fin des années 1990, une petite dizaine d’années après les premières tentatives anglo-saxonnes, la web-série a surtout commencé à se développer au milieu des années 2000. Elle est caractérisée par un format très court, un public et des créateurs généralement très jeunes et de petits moyens qui expliquent un côté initialement très bricolé et une créativité débridée. Comme nous l’expliquait Sophie Berque, la responsable de la fiction digitale de la RTBF, la série digitale doit être "osée, décomplexée et provocante". Avec une moyenne de 4-5 minutes par épisode et de 8 à 10 épisodes par saison, elle est caractérisée par une écriture serrée, une installation rapide des personnages, des thèmes originaux et un ton souvent décalé.

Web-séries RTBF: 10 ans
  • 28 millions de vues
  • 40 projets 
  • 250 épisodes
  • 10.000€/épisode
  • 56 prix internationaux

Source: RTBF

Enfin, la créativité est très souvent présente car les moyens sont très réduits. Un bon nombre de séries numériques ont été entièrement autofinancées et produites par des amateurs. Les autres peuvent recevoir jusqu’à 130.000 euros de financement (public), ce qui représente un budget 2 à 3 fois moins important à la minute produite que les séries de la télévision (belge). Ces fictions, diffusées exclusivement sur internet, témoignent également de la fragmentation du marché en termes de canaux et de public.

La web-série se distingue également de sa grande sœur télévisée au niveau des genres et des thématiques qu’elle aborde: si les comédies sont légion, elles sont souvent loin du politiquement correct, à l’instar de la première production RTBF, "Le centre" (2010). Celle-ci raconte l’accueil massif de réfugiés climatiques flamands après une catastrophe naturelle qui a rayé une grande partie de la Flandre de la carte. D’autres genres habituels tels que le thriller ou le film d’action sont bien représentés.

Le centre

Drame d’actualité et politisé

Jamais lisses, ils tombent d’ailleurs volontiers dans le gore ou dans le fantastique. Enfin, le drame est également bien représenté mais il est souvent d’actualité et très politisé. Un des meilleurs exemples de cette tendance est "Libres", une fable sociale espagnole qui conte la vie de jeunes sans emploi ni domicile ou "La théorie du Y" (lire aussi l’interview, ci-dessous) qui aborde la question de la bisexualité, un sujet rarement traité dans la fiction télévisuelle.

Libres

Créée en 2009, la cellule webcréation de la RTBF vient de fêter ses 10 ans. Forte d’une quarantaine de projets diffusés, d’une belle audience et reconnaissance internationales, elle est devenue l’une des références en web-séries au monde. Pour Sophie Berque, ce qui caractérise la web-série belge c’est "l’audace et l’ancrage local, une identité propre qui vise la proximité avec le jeune public et des créateurs qui ont envie d’aller plus loin que dans les médias traditionnels."

Tremplin pour les jeunes

Son modèle économique, ce sont les subsides qui permettent de soutenir la création originale et la production en Belgique et de répondre à plusieurs missions officielles du service public. En effet, l’objectif n’est pas financier: la régie de la RTBF n’a jamais réussi à trouver des annonceurs ni des contrats de placement de produits, et peu de séries digitales ont été vendues.

L'Echo des séries

Retrouvez toute l'actualité des séries décryptée sous l’œil de nos sérivores, Barbara Dupont et Mathieu de Wasseige!

Par contre, l’un de ses enjeux est de ne pas abandonner les jeunes générations en leur donnant du contenu propre sur leurs canaux de visionnage: Facebook, YouTube ou Auvio, les trois plateformes sur lesquelles les nouvelles séries sont diffusées depuis le tournant stratégique de 2017. Être un tremplin pour les jeunes créateurs et autres professionnels de l’audiovisuel en début de carrière représente un second enjeu important.

"Très peu de séries abordent la bisexualité"

Gratifiée de 7 prix internationaux et vue par 2,5 millions d’internautes, "La théorie du Y" incarne bien le potentiel des web-séries francophones. Caroline Taillet et Martin Landmeters, qui l’ont écrite et réalisée, explorent non sans ironie les désirs et les amours inavoués d’aujourd’hui lorsqu’Anna, en route avec Matteo pour un repas de famille dominical, se prend à rêver d’un plan moins plan-plan. Et tout explose!

La théorie du Y

Caroline Taillet et Martin Landmeters, quelles sont pour vous les caractéristiques de la web-série?

M.L.: En fait nous voulions raconter une histoire, pas forcément via une web-série. Nous avons répondu à l’appel à projet de la RTBF et nous avons gagné le financement. Les caractéristiques qui nous ont marqués sont le format court et donc une narration qu’il faut adapter avec du rythme.

C.T.: Il y a également une cohérence dans chaque épisode, une unicité de situation mais surtout une liberté de ton. Finalement, même si la production (RTBF) nous a parfois demandé plus de rythme et moins de longueurs, nous avions la volonté de garder le temps pour les émotions, les silences, les moments musicaux… et nous sommes satisfaits du compromis trouvé.

Cet appel à projet et ce subside ont-ils été un tremplin?

C.T.: Clairement. Une des caractéristiques de la web-série est d’être accessible pour des jeunes créateurs qui ont peu d’expérience.

M.L.: Et on a eu la chance de pouvoir réaliser cette première saison. Donc, oui, cela nous a permis d’apprendre beaucoup. Le succès critique et d’audience nous a permis de repartir pour une 2e saison avec un meilleur financement.

Ce format vous a permis d’aborder un sujet sensible. Quels ont été les retours?

C.T.: Effectivement, très peu de séries abordent la question de la bisexualité. Notre propos était de montrer à travers la fiction que les personnes bisexuelles sont largement invisibilisées dans la société, que ces personnes sont souvent incomprises et stéréotypées. Nous avons eu des critiques – preuve que le sujet est également complexe – mais nous avons eu des remerciements ("enfin une série qui parle de moi") et cela est gratifiant et motivant pour continuer le projet.

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