Comment Anvers est devenue une des villes les plus intelligentes du monde

Anvers veut devenir un précurseur dans l’internet des objets. ©Hollandse Hoogte / Kick Smeets Fotografie

Anvers veut devenir la "ville intelligente" par excellence de la Belgique et même de l’Europe entière. De concert avec Imec, spécialiste de l’innovation, l’université, le port et les petites et grandes entreprises, la ville du diamant travaille à se doter du plus grand laboratoire du continent pour les technologies intelligentes. Des technologies pensées pour rendre au citoyen la vie plus sûre, plus saine, plus mobile et procurer des gains d’efficacité aux entreprises.

Un samedi midi au cœur d’Anvers. Sur la place devant l’église Saint-André, cinq garçons jouent au basket-ball, indifférents au froid glacial, avec pour public deux personnes âgées prenant le soleil. Rien ne laisse présager que c’est ici que la technologie de l’avenir sera testée prochainement. Et que l’on posera la base d’une politique prenant appui sur les flux de données fournis par des centaines de milliers de capteurs répartis à travers la ville et le port.

Sint-Andriesplaats est un quartier populaire entre la Groenplaats et les quais de l’Escaut, qu’en raison de la pauvreté de sa population on appelait naguère la "paroisse de la misère". C’est aujourd’hui une smart zone et en tant que telle, un des fers de lance de l’ambitieux plan de la Ville visant à devenir un précurseur dans l’internet des objets.

29.000
entrepreneurs
Anvers compte 524.000 habitants dont 29.000 entrepreneurs. Chaque année, 4.000 starters voient le jour dans la métropole.

Devenir capitale européenne de l’internet des objets, l’ambition n’est-elle pas bien excessive pour Anvers quand on sait que de grandes villes comme Barcelone, Helsinki et Vienne investissent déjà lourdement depuis des années? "Il faut mettre la barre assez haut pour intéresser les entreprises et les gens. Visez la lune, si vous la ratez, vous pouvez toucher une étoile", explique Jurgen Ingels, pionnier et investisseur en nouvelles technologies. Il préside le comité stratégique qui conseille l’administration communale sur l’innovation numérique. Ses membres sont Martin De Prycker (Qbic Fund), Siddy Jobe (Orange), Ingrid Willems (Datascouts), Luc De Mey (ex-Cmosis) et Silvia Lenaerts (vice-rectrice de l’université d’Anvers).

Labo du futur

Pourquoi faire de la Sint-Andriesplaats un laboratoire? Pour sa diversité au sens le plus large. Ses 2,5 km² accueillent 7.500 personnes aux profils très variés. Hipsters et ainés. Nantis et moins nantis. Anversois pur souche et nouveaux venus. Ajoutez-y les nombreux magasins, les touristes et les rues de transit traversées par de nombreux piétons, cyclistes, automobilistes, camionnettes, trams et bus… Vous comprenez pourquoi la ville a choisi ce "village" pour mettre au point la mobilité et la logistique du futur.

Pour l’heure, il y a peu à voir dans la smart zone. On n’y trouve guère qu’un "big belly", un container à ordures intelligent qui avertit les services communaux dès qu’il est rempli.

Sur diverses façades sont accrochées des balises bluetooth qui envoient des informations aux smartphones à proximité. Par ce biais et avec l’appli Wappr, Imec, partenaire technologie de l’administration communale, a interrogé habitants, passants, commerçants et clients sur des thèmes comme le stationnement, la sécurité et les dépôts de déchets sauvages. Une fois la technologie testée, ils pourront donner leurs impressions par le même biais. "En direct", ce qui est bien plus efficicace qu’un sondage après- coup.

Silicon Belgium

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Démarche citoyenne

Il s’agissait d’emblée d’associer les citoyens à la démarche. "Ils sont ainsi informés dès le premier jour du fait que nous opérons à 100% dans le cadre strict de la législation en matière de respect de la vie privée. Au contraire de ce qu’a pu faire Lyon par exemple en instaurant temporairement une zone modérément réglementée", explique Ann De Jonghe, coordinatrice de smart city Antwerpen. La recherche montre que neuf citoyens sur dix sont préoccupés par l’intégrité de leur sphère privée. Mais la majorité est en revanche disposée à en abandonner une partie en échange de solutions pour les embouteillages, les problèmes de stationnement et la mauvaise qualité de l’air. Surtout: ils préfèrent céder leurs données aux pouvoirs publics qu’aux entreprises.

Connecté de la gare au port

Bateau autonome

Dans deux mois, Anvers testera dans son port un bateau d’inspection autonome. Le partage de données entre terminaux à containers et entreprises de transport doit permettre de limiter les trajets à vide et d’améliorer le transit des camions autour de et dans la métropole.

Eclairage intelligent (LED)

Sur la Sint-Andriesplaats, l’éclairage s’adapte aux conditions climatiques et reste allumé plus longtemps si les enfants du quartier prolongent un match de basket-ball.

Parkings 4.0

Gare Centrale, des capteurs placés dans le sol mesurent le temps passé par un véhicule à un endroit donné. Le gardien de parking est averti si cette durée dépasse le quart d’heure.

Autoroute intelligente

Des voitures connectées sont actuellement testées sur l’E313. Les voitures autonomes suivront l’an prochain.

Qualité de l’air

Londres a équipé des pigeons de capteurs servant à mesurer la qualité de l’air. Anvers procède par le biais de 20 camionnettes de bpost et de points de mesure fixes.

Pompiers

Des capteurs vont être placés dans les égouts en vue d’avertir les habitants en cas de risque d’inondation.

Feux de circulation intelligents

L’exploitation des données d’un feu de circulation permettra de donner le feu vert aux services de secours et aux transports publics.

Aux alentours de la Sint-Andriesplaats, les commentaires de 375 utilisateurs de l’application (5% des habitants) et la réponse des assemblées de quartier ont aidé l’administration et Imec à sélectionner les premiers projets consacrés aux technologies intelligentes: éclairage intelligent (LED), zones de chargement et déchargement et dispositifs pour traverser la rue en sécurité.

Les feux de circulation seront prochainement équipés de caméras intelligentes. Robovision, une entreprise gantoise, applique aux images une intelligence artificielle capable de reconnaître en temps réel si un groupe scolaire, une personne âgée ou une personne en chaise roulante se trouve sur le passage pour piéton. Selon les informations reçues, le feu pour les piétons peut rester vert plus longtemps.

Robovision, dont le chiffre d’affaires atteint 2 millions d’euros, n’en est pas à son coup d’essai. "Notre technologie vidéo a déjà été testée par les chemins de fers néerlandais et est aujourd’hui utilisée à Amsterdam et à Utrecht", explique son fondateur Jonathan Berte. Elle n’est pas la seule start-up à laquelle Anvers a fait appel pour devenir "intelligente".

La métropole a été pionnière en Belgique en créant un poste de start-up manager. Cela fait deux ans qu’elle a adopté une politique "buy from start-ups". L’administration locale a, en effet, observé que ces dernières, parfois encore dépourvues de produits ou de services maison, restaient souvent en dehors des marchés publics classiques, trop bureaucratiques et trop lourds en formalités pour les jeunes créatifs. "C’est pour cela que nous avons lancé à leur intention un site web pour les marchés publics plus simples", expose Peter Crombecq, responsable de l’informatique de la Ville. Les grandes missions sont aujourd’hui découpées en plus petits projets – délaissés dès lors par les grandes entreprises IT – pour les mettre à la portée des petits entrepreneurs.

Un écosystème de 400 à 500 petites entreprises

Peter Crombecq a ainsi mis en place un écosystème de 400 à 500 petites entreprises. Avec succès, puisque la Ville dépense désormais la moitié de son budget d’achats en technologie (10 millions d’euros) auprès de petites entreprises jeunes et créatives. "C’est une révélation, raconte-t-il. Les start-ups et les petits entrepreneurs apportent des solutions bien plus créatives et flexibles que les entreprises classiques, rivées à une seule infrastructure dorsale." Jurgen Ingels loue la démarche: "Un pitch est bien plus parlant qu’un texte pour comprendre le potentiel d’une technologie, même pour les non-experts."

La Ville a ainsi investi notamment dans des chatbots, la blockchain et l’intelligence artificielle. La plateforme de données ouverte et modulaire (Antwerp City Platform as a service) et les sites web Slim naar Antwerpen (le meilleur itinéraire en temps réel) et Antwerpen Morgen (présentant tous les projets de rénovation urbaine) sont le résultat de cette volonté de se fournir auprès des start-ups. Fin 2015, cette politique d’achats a valu à Anvers le prestigieux Global Startup Nations Award du Global Entrepreneurship Network (GEN) à Washington. Une distinction auparavant obtenue par Singapour, un des pays et villes les plus "intelligents" du monde. Omar Mohout, expert en technologie du Centre d’innovation bruxellois Sirris, se lance. "Peter Crombecq est bien trop modeste. S’il était américain, il ferait le tour du monde pour vanter sa ville qui travaille si étroitement avec les petites entreprises et les entrepreneurs créatifs."

Sur les cendres d’Alcatel

Il y a trois ou quatre ans, Anvers n’était encore nulle part sur le terrain de l’internet des objets, alors même que Courtrai, Gand et Bruxelles menaient déjà des expériences sur la mobilité intelligente, par exemple.

"Les entreprises et les institutions de connaissances ont réveillé l’administration anversoise, estime le professeur Pieter Ballon (Imec, VUB), une autorité dans le domaine. La venue de Start it @KBC dans le centre-ville a été un premier incitant. Soudainement, il y avait aussi un hub pour les jeunes pousses à Anvers." Près d’un an plus tard, le centre de recherche iMinds (créé par le gouvernement flamand et absorbé depuis par Imec) lançait le plan pour un laboratoire anversois pour les produits et services de ces entreprises.

Du kaki au vert

Base militaire de l’armée britannique jusque dans les années 90, Kamp C a bien changé depuis lors.

Après plusieurs années d’une transformation initiée par le gouvernement provincial d’Anvers, le lieu de 10 hectares s’est aujourd’hui mué en un centre d’expertise reconnu en matière d’habitat durable.

Situé à Westerlo dans une région des plus vertes de la Campine, il entend "accélérer la transition vers une société écoresponsable". Pour ce faire, le hub travaille aussi bien sur l’aspect recherche et éducation en développant de nouvelles techniques, processus et matériaux, que sur l’incubation et l’hébergement d’entreprises ou encore que l’information du grand public. Dernier projet marquant en date, l’impression 3D… de bâtiments. Sous le nom de code "C3PO", huit organisations (dont l’université de Gand et la haute école Thomas More) dont Kamp C s’activent en ce moment même à trouver de nouvelles manières de faire pour préparer l’avenir, mais aussi pour répondre à la concurrence de villes comme Shanghai où la pratique se popularise rapidement.

Start it @KBC est aujourd’hui la plus grande communauté de start-ups du pays. Ses hubs à Anvers, Bruxelles, Gand, Hasselt, Louvain, Courtrai et New York proposent gratuitement à 550 starters des espaces de bureau, de l’encadrement et de l’expertise. À Anvers, elle héberge 65 petites entreprises.

Sur la Mechelseplein, un autre hub cherche à se trouver de nouveaux quartiers plus spacieux: le StartupVillage, une initiative de la Ville installée dans un immeuble historique depuis un an. Le lieu actuel abrite six start-ups, le nouvel immeuble devra pouvoir en accueillir trente voire quarante.

Le StartupVillage accueille également Imec, BlueHealth Innovation Center (un incubateur axé sur l’e-santé) et The Cofoundry. Cette dernière est l’investisseur et l’incubateur du groupe Cronos, plus grande entreprise IT de Belgique avec 560 millions d’euros de chiffre d’affaires, 350 filiales et 4.800 salariés.

Ce ne sont donc plus uniquement les start-ups qui œuvrent à faire d’Anvers une ville intelligente. Les valeurs sûres sont également sur le coup.

Les différents hôpitaux de la ville collaborent avec Agfa-Gevaert, UCB, Microsoft, Cronos et le stratégiste IT inno.com dans le cadre des soins de santé numériques (e-santé). L’implantation de l’internet des objets est menée de concert avec entre autres Nokia (l’ancien Alcatel Bell dont les bureaux et labos sont installés à la gare Centrale), les opérateurs télécoms, Bosch, IBM, NewTech, Philips, Materialise, Klarrio, Sentiance et Rombit. "Ces partenaires sont par ailleurs en cheville avec des acteurs de rang mondial allant de Deme à Amazon et Uber", explique Johan Vermant, porte-parole de Bart De Wever, bourgmestre d’Anvers.

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