Pourquoi la Chine devient la nouvelle Silicon Valley

©© Zoonar/urf

Apparemment, ce n’est qu’une question de temps avant que l’écran de notre smartphone s’habille des couleurs chinoises. L’Echo s’est rendu dans la Silicon Valley et y a rencontré le "Silicon Dragon" afin de nous préparer à la prochaine révolution technologique.

Vous aimeriez pouvoir payer à la caisse de votre supermarché à l’aide de votre smartphone? Vous rêvez de disposer d’une application "tout en un" qui mettrait fin au doux désordre qui envahit l’écran de votre appareil préféré? Vous attendez avec impatience que les voitures autonomes soient enfin accessibles pour vous rendre au travail sans stress et en toute sécurité? Toutes ces technologies sont à notre porte. Elles ne viendront peut-être pas de la Silicon Valley, mais de Chine.

Ces dernières années, l’Empire du Milieu a vu naître des géants technologiques qui sont en voie de marquer des points au nez et à la barbe de noms célèbres tels que Facebook, Apple et Tesla. En quelques années à peine, des entreprises comme Tencent – célèbre pour sa super-application WeChat – et Alibaba ont permis aux Chinois de payer et de voyager sans cash. La moitié des transports publics à Shenzhen sont équipés de moteurs électriques, grâce au constructeur automobile BYD. Ce n’est qu’une question de temps avant que ces entreprises changent également nos vies.

Ce constat ne tombe pas du ciel. Les entreprises chinoises ont depuis longtemps fait leurs preuves sur leur marché domestique. Près d’un milliard de personnes utilisent l’application de Tencent. Estimée à 228 milliards d’euros, cette entreprise occupe le premier rang des sociétés chinoises, et fait partie du Top 10 mondial. Facebook, dont la valeur se monte à 317 milliards d’euros, est en point de mire.

Baidu, le plus grand moteur de recherche chinois, est, d’après le célèbre institut américain MIT, la deuxième société la plus intelligente au monde. Seul Amazon fait mieux. Google n’occupe que la huitième position. Près de 700 millions d’utilisateurs surfent régulièrement sur Baidu pour effectuer des recherches.

Pour la première fois, la Chine abrite la majorité des superordinateurs mondiaux, ce qui est considéré comme un indicateur de domination technologique. Avec ses 167 unités, la Chine dépasse les Etats-Unis qui n’en possèdent "que" 165. Autre record: la machine chinoise la plus rapide a été entièrement construite à l’aide de puces chinoises, et non plus avec les puces américaines d’Intel.

5 Chinois que vous devez absolument connaître

1/ Jack Ma CEO d’Alibaba 
Le fondateur d’Alibaba est l’icône de tout ce qui est possible en Chine. Il est l’objet de plus de 300 biographies en Chine.

2/ Pony Ma CEO de Tencent
Ma est le troisième Chinois le plus riche. Grâce à WeChat, son entreprise est la plus grande de toutes.

3/ Lei Jun CEO de Xiaomi
Depuis qu’il a lu, étudiant, un livre sur Steve Jobs, il s’habille et se comporte comme le fondateur d’Apple. Et son entreprise de télécom se distingue de la masse.

4/ Ja Yueting CEO de LeEco
L’homme derrière l’entreprise touche-à-tout LeEco a des plans ambitieux dans les voitures autonomes. Il vit du streaming vidéo en Chine.

5/ Robin Li CEO de Baidu
Le cerveau derrière le moteur de recherche Baidu ne veut pas seulement dominer la Chine. Il veut devenir une alternative à Google en Europe.

 

Une évolution unique

La rapidité d’évolution des entreprises chinoises est unique dans l’histoire. Le fabricant de drones DJI, qui produit 70% des drones commerciaux dans le monde, est capable de monter un nouveau prototype en une seule journée. "Ce n’est qu’une question de jours avant que l’entreprise passe à la production de masse", explique Caroline Briggert, de DJI, au cours d’une visite au siège de l’entreprise à Shenzhen, qui ne se trouve qu’à une demi-heure à peine du site de production. Pour ce type de déplacement, les ingénieurs d’Apple doivent traverser l’océan.

L’image que nous avons de la Chine ne correspond donc plus à la réalité. "La perception que les Chinois ne font que copier est totalement fausse", explique Filip Caeldries, spécialiste de la Chine et professeur à l’Université de Tilburg aux Pays-Bas.

La plupart des entreprises chinoises ont dépassé depuis longtemps la phase de simple imitation. La majorité d’entre elles se trouvent aujourd’hui dans une phase d’imitation innovante. En d’autres mots, elles apportent de petites modifications. D’autres comme Huawei sont déjà totalement en phase de véritable innovation. "Aucune autre entreprise au monde n’enregistre autant de brevets que Huawei." Le "made in China" est en train de devenir un label de qualité.

Les Chinois doivent bien entendu améliorer leur réputation. Personne ne nie que beaucoup d’entreprises chinoises ont réussi en copiant allègrement des produits occidentaux. "Mais il n’y a rien de mal à cela, poursuit Caeldries. Avant d’être en mesure de créer, vous devez d’abord savoir ce que font les autres." C’est un peu comme dans le monde artistique. Les peintres commencent par copier leurs maîtres avant de développer leur propre style. Pour avoir été pendant des années l’usine du monde, les Chinois maîtrisent parfaitement les techniques.

©Public domain

Entreprises Innovantes

L’émergence spectaculaire de Xiaomi dépasse l’imagination. Ce fabricant de smartphones – qui ne doit sa célébrité qu’au fait qu’il copiait les iPhones d’Apple – se place aujourd’hui en quatrième position au niveau mondial. Le magazine spécialisé américain Fast Company l’a récemment placé sur la liste des entreprises les plus innovantes au monde, devant Apple.

Duncan Clark ne cache pas son enthousiasme lorsqu’il parle de la mutation de la Chine. L’analyste britannique habite à Pékin depuis vingt ans et est un grand ami de Jack Ma, le fondateur et patron d’Alibaba, le géant du commerce en ligne. "Ce n’est pas parce que nous attendons encore que la Chine nous présente l’invention du siècle que nous ne pouvons pas parler de révolution, explique-t-il. Regardez à quel point les paiements mobiles ont envahi le marché en Chine. Ce que vous pouvez y faire avec votre smartphone est tout simplement inimaginable."

Le réveil du dragon chinois se fait également sentir à l’endroit connu comme étant l’épicentre de l’innovation de la planète: la Silicon Valley. C’est dans la région de San Francisco que sont nées les nombreuses révolutions technologiques des dernières années. Elles ont toutes eu un impact direct sur notre vie quotidienne. Mais sur la côte ouest américaine, on commence à sentir un vent de concurrence souffler de l’Orient.

"Avec ses régions centrées sur l’innovation, la Chine est sur le point de révolutionner le monde", a déclaré le mois dernier Shoucheng Zhang au cours d’une conférence dédiée aux investisseurs chinois dans la Silicon Valley.

Né à Shanghai, Zhang est un célèbre professeur de physique de l’Université de Stanford. "Et ce, alors que les plus importantes vagues d’innovations technologiques des dix dernières années sont nées en Amérique, et ont d’abord été dominées par les Américains."

©BELGAIMAGE

Cyriac Roeding (43 ans), un entrepreneur allemand émigré en Californie, a effectué, après la vente de sa start-up au printemps dernier, un voyage de découverte qui l’a amené à Shenzhen et Pékin. Il en est revenu avec un enthousiasme qu’il n’avait plus ressenti depuis longtemps dans la Silicon Valley. "Pékin est la seule région au monde capable de concurrencer la Valley au cours des dix prochaines années", estime-t-il.

Les entreprises installées dans la région de San Francisco ont compris qu’elles devraient de plus en plus tenir compte de la Chine dans leurs projets. "Il y a cinq ans, personne ne savait ce qui se passait dans des villes technologiques comme Pékin et Shenzhen", explique John Kinzer, qui se présente comme étant le banquier par excellence des start-ups technologiques de la Silicon Valley. "Ici, une des premières questions que l’on pose lors des réunions, c’est: quelle est votre stratégie par rapport à la Chine?" La banque de Kinzer dispose d’ailleurs depuis peu d’une antenne en Chine.

Les Américains savent désormais que les entreprises chinoises ont de bons atouts dans leur jeu pour fabriquer les produits du futur. Le marché domestique chinois compte 1,3 milliard de personnes. Nulle part au monde on n’a vu une nouvelle classe moyenne se développer aussi rapidement. "Vous pouvez tout tester ici avant de vous lancer à l’international", explique Sun Liang au cours d’une visite des installations du service de taxis numérique Didi à Pékin.

 

Les villes d’abord

La plupart des innovations commencent par s’implanter dans les villes. La Chine compte 44 agglomérations de plus de 2 millions d’habitants, contre deux aux Etats-Unis. "Ce marché permet d’atteindre une taille importante dans votre propre pays", poursuit Liang. Prenons Didi: l’entreprise est estimée à près de 30 milliards de dollars et n’est pas encore sortie des frontières chinoises.

Le gouvernement chinois soutient le secteur technologique en l’inondant de liquidités. En 2015, il a injecté 231 milliards de dollars dans les start-ups. Avec ces capitaux, ils auraient pu racheter AB InBev et Ahold Delhaize.

L’innovation fait partie du dernier plan quinquennal du parti communiste. Grâce au soutien des pouvoirs publics, des quartiers immenses dédiés aux technologies sont sortis de terre dans des villes comme Shenzhen et Pékin. Des entreprises prestigieuses comme Huawei et Tencent attirent des milliers de Chinois hyperdiplômés. De plus en plus de Chinois partis à l’étranger rentrent au pays pour y trouver un job prestigieux.

La Chine ne laisse planer aucun doute sur son ambition de jouer un rôle de leader dans les technologies qui domineront notre avenir. Pensez à la réalité virtuelle, aux robots intelligents, aux voitures autonomes. Avec son immense population, le pays dispose de tous les atouts requis pour le développement de l’intelligence artificielle.

Dans un monde connecté, les gens sont la source de données, et ces données sont la clé de l’intelligence artificielle. Plus on dispose de données, plus le nombre de schémas pouvant être reconnus par les ordinateurs augmente, et plus ceux-ci deviennent intelligents. Avec ses 700 millions d’utilisateurs internet, la Chine dispose d’un avantage incontestable.

"Ceux qui disposent de la plus grande quantité de données partent avec une longueur d’avance", a déclaré lors d’une interview récente Kaifu Lee, une célébrité du monde technologique chinois, qui a travaillé chez Google et Microsoft. Dans la Silicon Valley, toutes les grandes entreprises technologiques – d’Amazon à Facebook, en passant par Google – sont entraînées dans une course pour inventer la technologie qui se rapproche le plus des capacités humaines. "Et les entreprises chinoises n’ont qu’une envie: y participer", déclare Lee.

©Bloomberg

Les sceptiques expliquent le succès des start-ups chinoises par les difficultés d’accès au marché chinois pour les concurrents étrangers. Avec la censure des services de Facebook et de Google, il reste en effet très peu de possibilités.

Mais expliquer la croissance des entreprises chinoises uniquement par l’absence de solutions alternatives occidentales est un peu simpliste. Pour les services qui sont librement accessibles, comme Whatsapp et Uber, les consommateurs chinois ne montrent pas un grand enthousiasme. Tout récemment, Uber a renoncé au marché chinois. Certains autres produits comme l’iPhone restent cependant très populaires. Mais cela n’a pas freiné la croissance des concurrents chinois.

Les géants américains n’ont pourtant pas lésiné sur leurs efforts en matière de relations publiques. Mark Zuckerberg, le patron de Facebook, a appris le mandarin pour amadouer les Chinois, et est allé faire son jogging dans le smog de Pékin. Tim Cook, son homologue d’Apple – qui sous-traite aux Chinois la fabrication de la plupart de ses produits –, s’est déjà rendu en Chine à neuf reprises, depuis sa nomination au poste de CEO il y a cinq ans. Le CEO de Google, Sundar Pichai, s’est fait prendre en photo au début de l’année avec Ke Jie, le champion chinois du jeu de Go. Six ans après la fermeture de son moteur de recherche en Chine, Google fait une nouvelle tentative pour accéder au marché chinois.

Malgré tous ces efforts, une percée dans l’autre sens semble plus vraisemblable. "Au cours des cinq prochaines années, la Chine produira davantage d’innovations et de nouvelles entreprises – plus particulièrement à Pékin – que la Silicon Valley", a déclaré Travis Kalanick d’Uber au début de cette année. C’est pourtant le fondateur de la start-up la plus en vue de San Francisco qui parle. "Si nous voulons concurrencer la Chine, nous devrons sortir notre meilleur jeu."

Pour Clark, qui connaît bien Alibaba, les entreprises chinoises marquent surtout des points grâce leur service à la clientèle. Dans ce domaine, ils ont pourtant dû tout apprendre. "Pendant longtemps, on n’a pas du tout pensé aux clients. De nombreux services étaient aux mains de l’État. L’inefficacité des magasins, des banques et des transports était gigantesque. Les sociétés internet ont profité de cette situation. En Occident, la transition est beaucoup plus lente parce que les services traditionnels fonctionnent bien."

Europe et Etats-Unis dépassés

Tao Ran, un des directeurs du service de taxi Didi, considère que la Chine a déjà dépassé en partie l’Europe et les Etats-Unis dans le domaine des services pour smartphones. "Les gens optent automatiquement pour ce qui est le plus convivial. Ce que des entreprises comme Alibaba et Didi offrent est tout simplement meilleur que les solutions existantes. C’est pourquoi ils arrivent à toucher une aussi grande partie de la population."

L’émergence de la Chine dans l’univers de la technologie est indéniable, et les préjugés sont dépassés. La croissance économique frénétique de la Chine a donné naissance à des régions innovantes et à une classe moyenne dont l’environnement numérique est plus sophistiqué que le nôtre. Grâce à un mélange d’ambition et de puissance démographique, les sociétés technologiques de Pékin et de Shenzhen disposent de tous les atouts pour faire obstacle à l’hégémonie de la Silicon Valley.

Avec sa concentration presque fortuite de capitaux, de talents et d’esprit d’entreprise, la Silicon Valley a beau être unique, les esprits sont en train de se réveiller. "La Chine nous met sérieusement sur le gril, estime Roeding, l’entrepreneur allemand de la Valley. Ce n’est pas nécessairement une mauvaise chose, car la Silicon Valley s’est quelque peu ‘assoupie’. Beaucoup de personnes ont la vie trop belle ici, avec leurs repas bio gratuits et des massages sur leur lieu de travail. Nous allons devoir nous botter les fesses."

La manière dont WeChat définit la tendance qui verra nos smartphones envahir de plus en plus notre vie, montre l’importance grandissante de l’influence de la Chine. Mais les Chinois peuvent faire bien davantage. Pour ceux qui souhaitent voir ce que l’avenir nous réserve, il ne suffit plus de regarder ce qui se passe dans la Silicon Valley. Il faut désormais aussi se tourner vers l’Orient.

©Bloomberg

Lire également

Publicité
Publicité

Messages sponsorisés