reportage

Paris, place to be des start-ups

©Antonin Weber

Avec la récente ouverture de Station F, un espace de 34.000 m2 dédié uniquement à l’entrepreneuriat, la France marque le coup d’une transformation portée depuis quelques années maintenant par les pouvoirs publics et le privé. Un "effet Macron"?

À peine passées les portes vitrées de cette ancienne halle de fret reconvertie en haut lieu de l’entrepreneuriat, le visiteur se rend compte qu’il est entré ici dans la cour des grands, bien loin de ce qui avait pu être fait ailleurs jusqu’à présent.

Avec ses 34.000 m2, Station F est aujourd’hui "le plus grand campus de start-ups du monde", se félicitent les équipes.

Ici, tout respire l’innovation, du millier de start-ups qui s’activent à trouver des solutions aux problèmes de demain jusqu’au "maker space" où est logée une série d’imprimantes 3D.

Même le café du coin n’a rien d’ordinaire. Dénommé l’"Anticafé", les jeunes talents n’y paient pas leur consommation, mais le temps qu’ils passent dans le lieu, surfant sur le fait qu’aujourd’hui nombre de jeunes se rendent dans les cafés uniquement pour la connexion internet et l’espace de travail mis à leur disposition.

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L’idée derrière ce projet pharaonique? De créer une sorte de Silicon Valley "en mieux", sourit Xavier Niel, milliardaire français derrière le projet, connu pour avoir fait fortune dans les télécoms avec l’opérateur Free. Et pour y parvenir, l’homme n’a pas lésiné sur les moyens. Au total, 250 millions d’euros auront été nécessaires. Rien que ça. "Même pour lui, c’est beaucoup d’argent", glisse un haut profil des milieux financiers belges qui le connaît bien. Mais ce n’est pas grave. Après tout, ne dit-on pas que quand on aime, on ne compte pas?

→ Lisez aussi notre entretien avec Xavier Niel: "Nous n'osons pas voir assez grand"

Rien d’une coquille vide

Reste que si le projet en met plein les mirettes en apparence, laisser ces jeunes graines de talents nager seules dans un bocal vide ne ferait que peu de sens. C’est pourquoi, à côté des poufs roses, des bornes d’arcade et autres kickers que comptent le lieu, 26 programmes d’accélération ont été mis en place, en plus de programmes maison, histoire de permettre aux entrepreneurs d’être épaulés dans leur exploration des eaux profondes de l’innovation, et ce dans des domaines aussi divers que l’e-commerce, l’intelligence artificielle ou encore la publicité.

Aux commandes, que du beau monde. Plic ploc, l’on retrouve des boîtes à la pointe de leur secteur telles que Facebook , Havas , Microsoft , ou encore Vente-Privée (actionnaire majoritaire du belge Vente-Exclusive).

Une présence à l’attraction indéniable, mais qui s’est aussi vue compléter par une belle brochette de représentants des pouvoirs publics. L’idée? De permettre un accompagnement dans les démarches administratives et la compréhension du système français pour les jeunes talents, étrangers ou non, désireux de développer leur business dans le pays.

250 millions €
Station F aura nécessité un investissement de 250 millions d’euros, avancés uniquement par l’homme d’affaires français Xavier Niel.

C’est ainsi que la "French Tech", une initiative gouvernementale regroupant depuis 2013 toutes les structures de l’Etat qui travaillent dans ou pour les start-ups (Pole Emploi, BPI France, CCI Paris, Arcep, Inria, Ursaff,…), a par exemple décidé d’installer ses bureaux dans ce nouvel écrin.

Fin des autres structures?

Un tableau idyllique donc dans l’ensemble pour les jeunes talents, mais qui n’efface pas que se pose tout de même en filigrane la question d’un éventuel risque pour le reste de l’écosystème, plus ancien, qui pourrait voir son avenir assombri par l’arrivée de ce giga-campus survitaminé.

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Interrogées sur ce point, les différentes personnes croisées lors de notre visite de la capitale française ne semblent être effrayées outre-mesure. Selon elles, les structures les plus à risques sont plus les espaces de co-working que les accélérateurs et autres incubateurs, souvent assez spécifiques et donc différenciés, entend-on en substance.

Il n’empêche, la balance de l’écosystème qui prévalait jusqu’alors pèse aujourd’hui plus d’un côté que de l’autre depuis la naissance de Station F, entraînant la nécessité d’un repositionnement des autres acteurs de l’écosystème à court terme. Symbole de ce déséquilibre s’il en est, l’ouverture d’un bureau au sein du récent campus par… Numa, figure de proue de l’historique quartier entrepreneurial qu’est le Sentier.

Tout un symbole. Car jusqu’à présent, c’était plutôt ce coin-là de Paris qui faisait office de référence pour l’entrepreneuriat. Autrefois connu pour son industrie de confection textile, le Sentier s’est transformé à travers le temps en un lieu phare de la scène start-up de la capitale française, à la suite notamment d’une impulsion donnée par de nombreuses boîtes venues s’y installer dans les années 2000.

©Antonin Weber

Désormais, dans les rues, "les PMU et les libraires ont disparu pour laisser place à des restaurants branchés", témoigne une habituée. Et la présence effective de nombre de petits restaurants aux cuisines issues des quatre coins du monde, ainsi que de cafés à l’intérieur parfois bobo-hipster, ne peut pas vraiment lui donner tort.

Ce qui explique cette transformation? C’est simple, il faut bien répondre à l’appétit des entrepreneurs qui pullulent dans le quartier… Autrefois commerçants, ils sont désormais start-upers. Et présents en masse, avec des initiatives souvent intéressantes dans des secteurs de pointe.

Par exemple, à l’arrière d’une vaste cour de la rue de Paradis, se trouve le Lafayette Plug and Play, un accélérateur spécifiquement orienté mode et e-commerce. Soutenu par les Galeries Lafayette aux côtés d’autres grands groupes du retail (Lacoste, Aigle, Gant, C&A, Mars, P&G, Carrefour, Michelin, Panasonic…), cette importante structure entend réfléchir à l’avenir d’un secteur en plein questionnement. Au programme, big data, intelligence artificielle, chatbots… Tout y passe.

Plus loin dans la même rue, c’est l’espace physique de KissKissBankBank qui trône fièrement entre deux bâtiments. L’endroit, né en novembre de l’année passée, se veut incarner la vitrine du crowdfunding, que ce soit d’un point de vue éducatif pour les curieux ou initiatique pour les plus aventuriers. Il est loin le temps où ce mode de financement s’approchait d’une pratique "underground"…

Virage stratégique français

En bref, ressort de cette escapade dans la Ville Lumière que si la France (et Paris en particulier) était connue jusqu’à présent pour son art de vivre, son système éducatif select et qualitatif, ses grands groupes industriels qui ont fait la fierté du pays… force est de constater qu’un virage stratégique semble avoir été pris.

"Aujourd’hui, 100.000 m2 sont dédiés à héberger des start-ups à Paris. Et de nouveaux lieux ouvrent chaque jour."
Paris & Co
agence de développement économique et d’innovation de la ville

Ces dernières années, "le gouvernement français a investi massivement dans les incubateurs, les espaces de co-working, le prêts et les financements", témoigne Anne de Kerckhove, business angel bien connue des milieux entrepreneuriaux parisiens. "Il s’est produit une volte-face totale."

Dans les faits, rien qu’à Paris, "plus d’un milliard d’euros a été investi dans l’innovation et la recherche entre 2008 et 2014, ce qui a permis d’aboutir à une concentration inédite de chercheurs, d’étudiants, de lieux innovants et de projets d’entreprises", se félicite Paris&Co, l’agence de développement économique et d’innovation de la ville de Paris. "Aujourd’hui, 100.000 mètres carrés sont dédiés à l’hébergement de start-ups et de nouveaux lieux émergent tous les jours."

C’est pourquoi, "Paris est désormais l’un des meilleurs endroits au monde où démarrer une activité et obtenir un soutien", selon Anne de Kerckhove. Alors, certes "l’appétit pour le risque est toujours plus fort à Londres, ce qui permet d’y lever de plus grosses sommes, mais Paris dispose aujourd’hui de bien plus d’aides pour se lancer".

Et derrière cette dynamique, certains n’hésitent pas à parler d’"effet Macron". Chacun se fera son idée, mais il n’empêche que l’élection du nouveau Président français doit peut-être être vue sous un autre angle, à savoir comme le symbole d’un mouvement plus large, celui d’une France qui a décidé de changer de modèle pour de bon et où le classique passage en grande école avant une carrière dans l’un des grands groupes qui ont fait la fierté du pays semble avoir perdu en popularité. Aujourd’hui, c’est l’entrepreneuriat qui a le vent en poupe. Et dans quelques années, peut-être pourra-t-on dire: "on y était".

©Antonin Weber

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