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À Stockholm, Spotify et Candy Crush ont ouvert la voie

Spotify ©AFP

Stockholm a appris au monde comment se passer du cash et comment streamer de la musique. Et ce n’est pas tout. Une myriade de starters piaffent d’impatience de partir à la conquête du monde. La recette? Des pouvoirs publics et une société qui accueillent les changements à bras ouverts.

Ikea. H & M. Electrolux. Trois marques qui ont conquis le monde. Toutes trois suédoises. Cela, tout le monde le sait. Mais saviez-vous que les géants technologiques comme Spotify, King (l’inventeur du jeu Candy Crush), Mojang (l’entreprise qui se trouve derrière Minecraft) et Soundcloud sont également suédois? Je me suis donc rendu à Stockholm, auprès des start-ups et de ces géants technologiques, avec une longue liste de questions.

Ma première impression? Stockholm est une ville petite mais belle, avec de nombreux restaurants branchés, des coffee shops – les Suédois boivent des litres de café – avec beaucoup de jeunes, et où tout semble aller sur des roulettes. Une ville où les paiements mobiles sont devenus la norme et le cash une exception. Une ville propre aussi, où l’on entend parler de nombreuses langues étrangères. Quel contraste avec Bruxelles, ses tunnels en ruine, son chaos et son incroyable embrouillamini institutionnel…

"Si vous échouez en tant qu’entrepreneur, le pire qui puisse vous arriver, c’est de devoir changer d’emploi."
Henrik Ryden
cofondateur d’Impact Pool

Ronnie Leten sourit lorsque je lui explique tout cela. Pendant huit ans, ce manager belge qui vient d’être appelé à la présidence d’Ericsson, a dirigé le conglomérat suédois Atlas Copco. Il connaît le pays comme sa poche. "Un jour, un ami est venu me voir. Il a regardé la ville par la fenêtre de mon appartement et il m’a dit: ‘C’est incroyable. Ici, tout fonctionne, mais on dirait que personne ne travaille’". Il ajoute: "Mais ne vous y trompez pas: ici, tout le monde travaille dur."

La comète Spotify

La plus grande réussite dont tout le monde parle, c’est bien entendu Spotify. Le service de streaming suédois, créé en 2008, compte déjà 60 millions d’abonnés dans le monde entier. Spotify – aujourd’hui évalué à 16 milliards de dollars (13,6 milliards d’euros) – est un modèle, une source d’inspiration pour de nombreuses start-ups locales. Il se trouvait d’ailleurs en bonne place sur ma liste des entreprises à visiter. Mais je n’ai pas eu l’occasion d’y entrer. Le service presse est débordé par la préparation de l’entrée prochaine en Bourse.

La vague de start-ups qui déferle sur Stockholm depuis quelques années est née dans le sillage de Spotify et de Skype, King et Mojang. Même si Stockholm n’arrive pas encore à égaler la Silicon Valley en nombre de start-ups par habitant. "L’année zéro de la vague actuelle de start-ups est 2013", explique Joseph Michael, responsable business development chez Invest Stockholm, l’agence qui aide les entreprises (technologiques) locales. Michael me rencontre chez Epicenter, un des hubs historiques situé en plein cœur de Stockholm. Il me montre une carte de la ville pour illustrer le développement du secteur technologique. Elle est tellement remplie de noms de start-ups que les rues de Stockholm y sont à peine visibles.

©AFP

D’après un rapport de Google , on comptait en 2014 pas moins de 22.000 sociétés technologiques à Stockholm, une ville de 2 millions d’habitants. Près de 20% de la population travaillaient à l’époque dans des fonctions liées à la technologie et le métier de "programmeur" était le plus courant. Aujourd’hui, les chiffres sont encore plus impressionnants.

Sur un riff d’Abba

Un des hubs les plus récents est STHLM Music House. Il est situé sur l’île de Djürgarden, à 15 minutes de bateau du centre de Stockholm et à un jet de pierre du musée Abba. "Avant la naissance de Spotify, les jeunes entrepreneurs qui s’occupent de musique n’en imaginaient pas le potentiel", tranche sa cofondatrice Grace McCallum dans le salon du hub. En rassemblant les start-ups qui combinent musique et technologie, ils souhaitent faire tomber les murs entre les deux univers.

Silicon Europe

Si tout le monde connaît la Silicon Valley aux USA, moins nombreux sont ceux qui savent que l’Europe vit aussi ces derniers temps développements technologiques et innovations. Depuis samedi et durant toute cette semaine, L’Echo vous invite à découvrir la Silicon Europe.

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Moins de six mois après sa création, STHLM Music House compte déjà 50 membres, dont Gigital, une plateforme de réservation accessible aux organisateurs de concerts mais aussi aux particuliers. Elle reprend toutes les informations imaginables sur l’artiste, ses concerts, les prix et son management. Les paiements peuvent aussi se faire via la plateforme. Gigital a été créée par Givar Shabani et son amie. Leur ambition? Révolutionner l’achat de billets de concerts et conquérir… le monde. Les Suédois voient immédiatement les choses en grand. Ils n’ont pas le choix, vu l’étroitesse du marché local. "Vous devez faire beaucoup de sacrifices. Et malgré tout, les chances de réussite sont très minces. 90% des start-ups font faillite", explique Shabani qui a dû quitter son appartement et retourner vivre chez ses parents pour réduire les coûts de son projet. Les prix élevés de l’immobilier à Stockholm – la ville subit depuis de nombreuses années une bulle spéculative – constituent souvent un obstacle pour les jeunes entrepreneurs.

Couronnes à gogo

"Le paysage des start-ups est aujourd’hui très visible et la ville est devenue plus attirante pour les talents. Résultat: des flux importants d’hommes et de capitaux", poursuit Joseph Michael. Dire que la Suède et sa capitale attirent les capitaux est un euphémisme. En réalité, l’argent coule à flots. L’an dernier, les start-ups suédoises ont levé 1,4 milliard de dollars (1,2 milliard d’euros) de capitaux. Plus de la moitié de cet argent provient de Scandinavie. Par comparaison, en 2016, les start-ups belges ont réussi à collecter 320 millions d’euros pour financer leur développement. Et ce fut même une année record.

Très dynamique, la Bourse de Stockholm offre aux jeunes entreprises une autre possibilité de se financer. L’an dernier, le Nasdaq Nordic – le groupe boursier dont fait partie la Bourse de Stockholm – a enregistré 69 IPO, pour un montant total de 7,7 milliards d’euros. Londres n’occupe que la deuxième place. En juin, cinq nouveaux noms ont fait leur apparition sur les marchés le même jour. Un record.

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L’an dernier, le Nasdaq Nordic dont fait partie la Bourse de Stockholm a enregistré 69 IPO, pour un montant total de 7,7 milliards d’euros. Mieux que Londres.

"Les Suédois sont beaucoup plus ouverts que nous à l’innovation. C’est la principale leçon à tirer", estime Ronnie Leten, pointant la force de cette transparence à travers l’écosystème digital local. "Les Belges sont férus de petites procédures. Nous voulons tout encadrer. Mais le contrôle n’apporte rien. La transparence, la simplicité, la rapidité, oui."

Il cite l’exemple du service de taxis Uber. "Chez nous, il y a eu des grèves et des protestations contre Uber. En Suède, les sociétés de taxis se sont adaptées, modernisées, numérisées." Il y a peu, Union, le principal syndical suédois, a entamé un dialogue avec Deliveroo et Uber Eats. "Une approche constructive unique en Europe."

Reine du haut débit

Le succès de Stockholm en tant que capitale technologique n’est pas le fruit du hasard. C’est le résultat de changements structurels lancés au début des années 90. À l’époque, la Scandinavie est touchée par une grave crise immobilière et financière, qui a provoqué un taux élevé de chômage et une récession. Pour inverser la tendance, le gouvernement a dérégulé de nombreux secteurs et marchés. "Le pays a connu des changements fondamentaux, notamment en termes de fiscalité et de pensions", raconte Ronnie Leten. Les autorités ont également prévu des incitants pour pousser les gens à investir. "Ajoutez-y l’excellent système éducatif, l’esprit d’entreprise et la volonté d’être innovant et trendy, et le dynamisme suit naturellement, si l’on peut dire."


Une des mesures prises par le gouvernement fut de baisser l’impôt des entreprises qui achetaient des ordinateurs pour leur personnel. S’en est suivi l’installation d’un vaste réseau de fibres optiques. Bilan: l’internet à haut débit est aujourd’hui omniprésent. La Suède occupe la deuxième place au hit-parade le plus récent de l’école de management IMD, qui classe les pays sur la base de leur transformation numérique (la Belgique est 22e).

"Tous les Suédois de moins de 40 ans ont grandi avec un PC à la maison", a récemment pointé l’investisseur Pär-Jörgen Pärson (Northzone) dans The Atlantic.

Les autres atouts de la Suède sont le multilinguisme (les Suédois parlent en moyenne trois langues), l’efficacité, un excellent système éducatif peu coûteux et last but not least, leur sécurité sociale.

"Si vous échouez en tant qu’entrepreneur, le pire qui puisse vous arriver, c’est de devoir trouver un nouvel emploi", explique Henrik Ryden, cofondateur d’Impact Pool, une start-up qui fonctionne comme recruteur pour les ONG et les institutions internationales. L’existence de ce filet social permet de prendre davantage de risques et donc de se montrer plus entreprenant. Elin Elkehag, qui a développé un "pad" intelligent pour protéger les objets avec sa start-up Stilla, va même plus loin: "Ici, il n’y a pas grand risque à devenir entrepreneur."

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