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Cinq réflexions pour renforcer l'écosystème entrepreneurial

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Paris, Londres, Lisbonne, Stockholm et Tallinn. Que faut-il retenir de la découverte de ces cinq écosystèmes de start-ups européens? Globalement, l’esprit entrepreneurial est bien là et les choses vont dans le bon sens. Mais il y a encore du chemin à parcourir. Soyons inspirés.

Assez ou pas assez de capital?

L’argent. Les entrepreneurs, et les médias, semblent prendre de plus en plus conscience que la course à la levée de fonds n’a non seulement aucun sens mais qu’en plus, elle est tout simplement dangereuse. On sent un retour au "basic": plutôt que de croître comme une poule sans tête, les jeunes pousses ont compris qu’elles avaient tout intérêt à consolider leur marché domestique, à acquérir des clients (et donc des revenus) pour assurer leur croissance organique en premier lieu. Bien sûr, elles ont besoin de capital de démarrage. Et dans la majorité des cas, celui-ci n’est pas difficile à trouver, même dans les petits pays comme la Belgique, l’Estonie ou le Portugal. "Trouver des fonds, c’est facile si vous avez une bonne idée ou une belle start-up. On n’a jamais de mal à financer une boîte qui marche bien en France. Aujourd’hui, il y a trop d’argent dans l’économie", estime Xavier Niel, serial entrepreneur.

Silicon Europe

L'Echo est allé à la re­cherche des "pôles d'in­no­va­tion" eu­ro­péens les plus im­por­tants, et ré­pond à la ques­tion sui­vante: peut-on par­ler de "Si­li­con Eu­rope"? Si oui, qu'a-t-elle à of­frir de plus que ces grandes soeurs amé­ri­caine et chi­noise?

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Comprenez que si vous n’en trouvez pas, c’est que votre idée n’est pas bonne tout simplement. Pour les tours de table plus importants, à partir de 5 millions en moyenne, c’est plus complexe. Ces levées de fonds concernent ce qu’on appelle des "scale-ups", c’est-à-dire des entreprises qui ont besoin d’argent pour faire un grand bon en avant: expansion internationale, recrutement, investissement dans la vente ou le marketing. Ces capitaux existent mais il faut aller les chercher à Berlin ou Londres où se concentrent davantage de fonds de capital-risque.

Pouvoirs publics: stop ou encore?

Selon les pays, l’intervention des autorités publiques est plus ou moins grande, plus ou moins récente. Prenez l’exemple de la France. L’Hexagone a historiquement une longue tradition de politique d’intervention économique et le gouvernement Macron poursuit dans cette voie. Il vient d’ailleurs de donner le coup d’envoi d’une vague de cessions de ses parts dans plusieurs grandes entreprises pour abreuver un fonds de 10 milliards en faveur de l’innovation. Mais pour Xavier Niel, ce n’est pas ce dont l’écosystème a besoin. "Utiliseriez-vous Google s’il avait été créé par le gouvernement américain, s’interroge-t-il. Ce qu’il faut, c’est un pouvoir politique qui crée l’infrastructure qui simplifie le fonctionnement de la vie. Et c’est tout." D’autant qu’il y a finalement très peu d’entreprises suffisamment mûres pour se lancer sur le marché mondial. "À peine 40 sur 2.500 start-up belges", selon Karen Boers, de startups.be, qui souligne au passage que l’abondance de subsides est souvent contre-productive. Les jeunes pousses n’ont certainement pas besoin d’être "assistées" mais elles doivent être accompagnées. En ce sens, les autorités publiques ont un rôle à jouer, en facilitant, par exemple, les démarches administratives. Elles peuvent également promouvoir les technologies belges et convaincre les fonds étrangers et les multinationales de venir jeter un œil.

Réglementation: le temps du reboot?

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Le gouvernement peut également agir en donnant aux entrepreneurs un peu d’air frais d’un point de vue réglementaire. "Donnez-nous un espace pour expérimenter, pour nous tromper au lieu de nous tuer avec toutes sortes d’interdictions, d’obligations et d’accusations", entend-on souvent. L’émergence de ce nouvel être hybride, pas tout à fait indépendant, pas vraiment une entreprise au sens classique du terme, pose la question du statut de l’entrepreneur. Qui est-il? Doit-il être traité différemment? Actuellement, il est encore trop souvent soumis à des règles archaïques imposées par une bureaucratie qui nuit à l’émergence de nouvelles idées. Pour beaucoup d’observateurs, l’Europe est en train de perdre énormément d’opportunités aux Etats-Unis à cause de ses cadres réglementaires trop strictes. "Aux Etats-Unis, il a fallu 3,5 semaines pour adapter la législation afin que nos robots prennent la route", explique la société estonienne Starship Technology. Impensable chez nous. "Pourtant, dans les années 90, la Belgique avait suscité l’admiration de Bill Gates lui-même avec sa carte d’identité électronique", rappelle Alexander De Croo, ministre de l’Agenda numérique. Mais son potentiel a depuis été largement négligé par les autorités alors que le secteur privé, lui, ne s’est pas privé pour utiliser l’infrastructure de l’eID pour développer de nouvelles applications, par exemple.

Talents: comment conserver le flux?

Voilà un autre capital au moins aussi (si pas plus) important que l’argent. Le capital humain. Pour attirer les talents, chaque ville à son petit truc: le soleil et la mer à Lisbonne, l’excellence en matière de services numériques en Estonie, les promesses des grandes métropoles comme Londres ou Paris. A priori, Bruxelles ne peut pas vraiment jouer la carte de la météo chaude et ensoleillée, mais la capitale a plusieurs atouts: une grande réserve de demandeurs d’emplois, des expats et des profils internationaux qualifiés qui aiment bien tenter de nouvelles choses. "Mais en pratique, Bruxelles freine sur pas mal de dossiers, comme par exemple les normes d’émission des pylônes GSM ou le monopole des taxis", tempère Alexander De Croo. Bien sûr, il ne faut pas toujours aller chercher ailleurs pour trouver des talents. C’est là probablement l’un des plus gros challenges sociétaux: administrer en continu un flux de talents. "Il y a un gouffre entre ce que nous apprenons à nos étudiants aujourd’hui et ce que les entreprises et le marché ont ou auront besoin. Nous devons repenser notre système éducationnel parce que les étudiants apprennent des métiers qui n’existeront plus dans 15 ou 20 ans", explique Rui Coutinho, coordinateur de Porto Design Factory (PDF). Cela ne veut pas dire qu’on doit tous apprendre à coder pour autant mais qu’on doit se poser cette question: à quoi éduquons-nous nos enfants?

Culture: où sont les modèles?

L’Europe est connue pour être conservatrice mais les temps changent. "Les jeunes ont une perception différente de la vie, où l’envie de partager a changé, l’information parvient plus rapidement, l’héritage a moins d’importance…", constate Xavier Niel. Le classique passage en grande école avant une carrière dans l’un des grands groupes qui ont fait la fierté du pays a définitivement perdu en popularité. Surtout depuis la crise qui a favorisé l’émergence de l’entrepreneuriat dans des villes comme Lisbonne ou Tallinn. À défaut de trouver un travail, il a fallu en créer un. Comment faire pour favoriser/conserver cet esprit entrepreneurial? "Certains éléments d’un écosystème sont indispensables au démarrage comme le talent, les infrastructures, le capital ou un environnement d’affaires, explique Robin Wauter, de Tech.eu. Mais cela n’aura aucun impact si vous n’avez personne dans l’arène. Chaque écosystème possède un certain nombre de fondateurs qui sont prêts à recommencer une entreprise." Même si Xavier Damman est parti aux Etats-Unis où il a revendu Storify, son succès peut et doit inspirer les autres. Les grandes entreprises ont également un rôle à jouer et elles ont l’air d’avoir compris l’importance de réfléchir à l’avenir. "Mais elles doivent aussi respecter l’individualité des start-ups, explique Karen Boers. Et cela commence par payer les factures à temps. Pour une jeune pousse, deux mois de retard de paiement au démarrage, ça peut faire la différence entre la survie et la faillite."

3 questions à Alexander de Croo

Ministre de l'Agenda numérique

1/ Le gouvernement doit-il faire quelque chose pour le financement des scale-ups?

Je ne suis pas convaincu que le financement public des scale-up est un modèle qui puisse réussir. Prenez, par exemple, le cas de Colibra. Ils ont levé assez facilement 50 millions d’euros. C’est surtout les entreprises qui ne trouvent pas d’argent qui se plaignent qu’il y a un problème.

2/ Y a-t-il, selon vous, une culture de l’entrepreneuriat en Belgique?

Chez nous, la passion pour l’entrepreneuriat est moins développée que dans les autres pays européens. Mais je remarque que c’est en train de changer. À l’époque où j’étais étudiant, si on disait qu’on avait une petite entreprise, tout le monde se demandait ce que je faisais. Aujourd’hui, si tu demandes à des étudiants qui veut être entrepreneur, les 3/4 de l’auditoire lèvent la main.

3/ Les pouvoirs publics ne devraient-ils pas donner l’exemple, en étant eux-mêmes "disruptifs"?

Aujourd’hui, la loi prescrit ce qui est permis et tout le reste est interdit. Nous devrions inverser cela: clarifier ce que nous ne voulons pas et ignorer le reste. Ensuite, ajuster les règles si cela s’avère nécessaire.

 

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