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Xavier Niel: "Nous n'osons pas voir assez grand"

©Antonin Weber

Serial entrepreneur à succès, l’homme d’affaires français Xavier Niel a décidé de réinvestir sa fortune de près de dix milliards d’euros dans l’écosystème des start-ups. L’objectif? De voir naître les prochains Google et Facebook ici, en Europe. Selon lui, ce qu’il faut, c’est de l’ambition et des exemples à suivre.

Il a fait fortune en hackant le Minitel pour y proposer un service de messagerie rose. Il est l’homme qui a renversé le marché français des télécoms et de l’accès internet en lançant l’opérateur Free. Avec pour seul "background", comme on dit dans son monde digital, son bac et une vraie passion pour l’informatique.

Xavier Niel est un pirate du système. Certains le qualifient d’ailleurs de "Robin des Bois" du numérique, d’autres de "briseur" de monopole. En 2017, son empire (Iliad, Le Monde,) pèse aux alentours des 10 milliards d’euros et Xavier Niel n’a pas cessé de surprendre son monde. Son dernier défi: mettre l’Europe (et la France) sur la carte de l’industrie des nouvelles technologies. Pourquoi? "Parce que c’est une question de survie." Comment ? En ouvrant sa propre école de codage – nommée "42" et dont une aile belge ouvrira prochainement à Bruxelles –, puis en investissant 250 de ses millions personnels dans Station F, le plus grand campus de start-ups à l’échelle planétaire.

Station F - Le plus gros incubateur au monde

34.000 m2 dédiés aux pépites du numérique (et rien qu’au numérique) en plein cœur de Paris. Chaque jour, des milliers d’entrepreneurs s’y croisent. Des entreprises comme Facebook, Microsoft, Havas… y ont pris leurs quartiers pour créer – ensemble – un véritable écosystème 4.0.

Y vient qui veut (à condition d’avoir des projets). Xavier Niel ne le dira pas comme cela, mais il rêve d’en faire le contrepoids européen de la Silicon Valley. Un "Silicon Europe", en somme, à Paris. C’est ici qu’il nous reçoit. Entre un entretien à la presse française et une soirée d’accueil des dernières start-ups fraîchement recrutées. "Ne pensez pas que je vais vous laisser confortablement vous installer à table. Ce serait trop facile pour prendre note", rigole Niel en pointant un pouf fuchsia où nous asseoir.

On se prend au jeu. "Vous pensez qu’en 2017, une interview se fait toujours avec un Bic et un bloc-notes, selon vous?" Il repart, hilare. "J’ai eu tout un débat, hier soir, avec mon fils, qui trouvait justement scandaleux que Bic a décidé de ne plus proposer la couleur verte dans son Bic à quatre couleurs. Au final, ouf, ce n’était qu’un buzz."

Le décor est planté.

34.000 m2
Station-F s'étend sur une superficie équivalente à cinq terrains de football, ce qui en fait le "plus grand campus de start-ups du monde".

Comment Xavier Niel et son école de codage ont-ils atterri à Bruxelles?
Ce n’est pas moi qui ai atterri. Deux de vos compatriotes, Ian Gallienne et John-Alexander Bogaerts, sont venus nous voir avec l’envie d’ouvrir une franchise inspirée du modèle de 42 chez vous. Notre école fonctionne comme une association dont le but est non-lucratif. Quand des gens ont envie d’utiliser le concept de l’école, nous sommes assez enclins à les aider. Il n’y a que deux conditions : il faut qu’ils aient un lieu et qu’ils soient sérieux.

Sérieux, c’est-à-dire?
Je ne parle pas de cravate. Je ne serais moi-même pas du tout sérieux (rires). Ils sont venus voir l’école plusieurs fois avec un plan longtemps réfléchi et adapté localement. L’endroit est juste fantastique… Je serai ravi d’aller inaugurer l’école 42 version bruxelloise (19) à leurs côtés.

Pour vous, l’écosystème des start-ups belges, c’est quoi? Est-ce qu’il y a un nom qui vous vient en tête?
Non… pourtant, je devrais. J’aurais dû mieux me préparer (rires). Mais je peux vous dire qu’on a de supers entrepreneurs belges dans notre portefeuille chez Kima Ventures.

Et d’une entreprise belge?
Belgacom. Je ne peux pas oublier Belgacom… enfin Proximus aujourd’hui. Nous avons souvent été comparés de par nos tailles boursières équivalentes (Free et Proximus ont toujours eu une capitalisation similaire, NDLR).

Qu’est-ce que Proximus vous inspire?
Un opérateur historique. Avec ses qualités… et ses défauts (il ne parvient pas à cacher un large sourire). Par contre, il faut reconnaître qu’il a sa tête une super-dirigeante, brillante. Sur ce point, je vous dis bravo, que dans votre pays, un actif comme cela, contrôlé par l’Etat, a nommé une femme à sa tête.

Pour revenir au projet 42, c’est un peu l’anti-école du code, non?
Je ne sais pas si l’on peut véritablement parler d’une anti-école. Le fait est qu’aujourd’hui des jeunes sont exclus du système scolaire. Se pose donc la question: que peut-on inventer pour qu’ils trouvent un job? Et si en plus il en va d’un job d’avenir, vous faites d’une pierre deux coups en les réintégrant à la société et en les préparant pour demain.

Vous allez les chercher où ces jeunes?
Un peu partout, mais l’idée est surtout d’aller piocher dans des endroits inconnus comme la banlieue, soit dans ce que l’on appelle en France la "diversité".

"L’Europe manque d’optimisme. Nous manquons de positivisme et nous n’osons pas voir assez grand."
Xavier Niel

C’est dans l’air du temps, la "diversité" en Europe…
Et pourtant, elle n’est absolument pas présente en France. Si vous êtes né dans une famille et un quartier aisés, vous aurez accès à la meilleure école publique qui vous permettra ensuite d’accéder à la meilleure "prépa" puis à la meilleure école de commerce ou d’ingénieur. Alors que de l’autre côté, si vous êtes né dans un milieu défavorisé, ce sera tout l’inverse. L’idée pour nous est aujourd’hui de se dire que les talents sont aussi bien d’un côté que de l’autre. Il n’y a pas d’hérédité sur ce point.

Pensez-vous que c’est lié à un contexte ou à une mentalité purement européenne?
Les Etats-Unis ne sont pas très différents vous savez. À Harlem, vous avez peu de chance de créer une start-up et de réussir… C’est un vrai problème contre lequel il faut absolument lutter.

Mais en Europe, nous n’avons pas Facebook, Google…
Oui. Aux USA, un chauffeur de taxi, même à 70 ans, croit encore qu’il peut devenir milliardaire. Pas en gagnant au Lotto, mais avec son taxi! À Paris, votre chauffeur vous parle d’Uber, n’y croit pas… voire est peut-être dépressif. L’Europe manque d’optimisme. Nous manquons de positivisme et nous n’osons pas voir assez grand.

Est-ce, grave docteur? Peut-on vivre sans géants des technologies ?
Je vais vous donner un chiffre que vous n’avez jamais lu. Si vous additionnez la valeur de toutes les entreprises de nouvelles technologies dans le monde, vous obtenez une valorisation totale de 3 trilliards de dollars. Vous savez ce que l’Europe dans sa totalité y représente? Seulement 3%… alors que son PIB est de l’ordre de 25% du PIB mondial. Nous sommes face à un problème parce que ces nouvelles entreprises sont les entreprises de demain. Si elle ne bouge pas, l’Europe va connaître une réduction rapide de son train de vie… La question de notre place dans le monde de demain se pose.

©Antonin Weber

Que fait-on du CAC 40 – ou du Bel 20 chez nous les Belges – dans 10 ans?
Vous mettez exactement le doigt là où cela fait mal. Aux Etats-Unis, dans n’importe quel indice boursier, 80% des entreprises ont moins de 25 ans, alors que le CAC 40 n’en comporte aucune… C’est un défi. Et nous rendons-nous bien compte, de ce défi? Ce qui nous guette, c’est la peur du chômage de masse. Disons les choses comme elles sont: un certain nombre d’activités vont disparaître dans les dix, vingt, trente prochaines années.

Nos grandes entreprises se rendent-elles compte que le monde est en train de changer, que le train du digital passe, qu’elles doivent faire confiance aux "digital natives"?
Ne leur dites surtout pas (rires).

Parce que cela crée des opportunités?
Oui.

Pour les codeurs?
Regardez les fondateurs de Facebook, Google,… ils savaient quasiment tous coder. C’est ce qui les a aidés à percer dans l’économie du numérique où il est possible de créer de grosses boîtes sans moyens. Désormais, avec rien d’autre qu’un ordinateur et une bonne connexion, vous pouvez parvenir à créer Google en l’espace de quinze ans.

L’Europe peut-elle encore rattraper son retard digital?
Evidemment. Je suis un peu l’optimiste de service. Mais oui, je pense que l’Europe en est capable. Pour y parvenir, il va falloir que l’on crée des boîtes, que des jeunes se lancent et que nous les accompagnions et les poussions. Je pense que si l’on veut donner un espoir aux jeunes, il faut être capable de leur montrer des exemples de choses qui marchent. Sur ce point, le monde politique me donne de l’espoir… en plus, nous sommes aidés par Donald Trump.

Donald Trump?
Oui, Donald Trump. Il est en train d’interdire les visas aux étrangers… alors que 75% des entreprises de la Silicon Valley sont créées par des gens qui ne sont pas nés aux Etats-Unis. Quel bonheur. Nous, on a de la place et sommes ravis de les avoir ici (il ouvre large ses bras comme pour bien montrer l’espace qui l’entoure ici, dans les locaux Station F, en plein Paris).

"Désormais, avec un rien d'autre qu'un ordinateur et une connexion internet, un jeune peut créer un 'Google' en l'espace de quinze ans."
Xavier Niel

Et Emmanuel Macron à la tête de la France, ça vous évoque quoi?
De la chance! Il a 39 ans, une image jeune-sympa-branché, une culture économique, et en plus il aime les start-ups. Depuis bien avant qu’il ait décidé de faire de la politique. C’est fun et dynamique… Si vous avez 20 ans aujourd’hui, je ne sais pas si c’est Emmanuel Macron ou Angela Merkel qui vous fait rêver, même si l’on peut avoir du vice et faire des choix bizarres (rires). Cela va nous permettre d’attirer des talents. On voit déjà que sur la scène internationale, les choses bougent.

Que pensez-vous quand l’État français dit: on va céder 4,1% du capital d’Engie afin d’alimenter un fonds de 10 milliards d’euros destiné à financer l’innovation?
Sur la cession, je suis ravi, car je ne pense pas que ce soit le rôle de l’Etat d’être actionnaire de sociétés. Sur le fond, je ne suis pas sûr que ce soit réellement ce dont l’écosystème a besoin. Est-ce que vous utiliseriez Google s’il avait été créé par le gouvernement américain? Non. Ce qu’il faut, c’est un pouvoir politique qui crée l’infrastructure qui simplifie le fonctionnement de la vie. Et c’est tout.

C’est donc au privé de soutenir l’innovation?
Oui. L’Etat peut aider au début, mais cela ne doit pas être quelque chose de systématique. Trouver de fonds, en plus, c’est facile si vous avez une bonne idée ou une belle start-up. On n’a jamais de mal à financer une boîte qui marche bien en France. Aujourd’hui, il y a trop d’argent dans l’économie. Dès lors, quand un projet roule et rapporte de l’argent, vous avez plein de monde qui est prêt à investir.

Et les "Gafa" (acronyme désignant Google, Apple, Facebook, Amazon, NDLR), il faut les taxer?

C’est une question cruciale. Elle mérite d’être posée. Moi, j’estime que nous devons tout faire pour garder la valeur que l’écosystème digital crée chez nous. Mais j’espère surtout que la prochaine lettre de "Gafa" viendra d’ici. D’Europe.

Si vous deviez – vous-même — miser sur une lettre… européenne?
Aucune idée. (Il marque une pause). Je soulignerais quand même l’ascension d’OVH, une boîte installée pas loin de la frontière entre la Belgique et la France, créée par un Polonais venu habiter en France. Il est en train d’attaquer Amazon, Apple et Google de face sur leurs produits de cloud. Tranquille. C’est un truc de malade, probablement l’une de nos plus belles start-ups. Le gars est parti tout seul de Roubaix et il y va. Alors oui, peut-être que la prochaine lettre dans "Gafa" sera un "O". "Gafao", c’est pas mal.

"Nous avons besoin de plus d'exemples de start-ups qui réussissent"

Si vous aviez trente secondes pour pitcher 42, votre concept d’école de codage qui débarque à Bruxelles, vous diriez quoi?
Vous êtes dur… D’habitude, je donne une minute à un entrepreneur qui me pitche son projet (rires). Plus sérieusement, l’idée avec 42, c’est d’apprendre aux jeunes un métier, celui de développeur, qui leur garantira un emploi ad vitam aeternam. Sauf qu’ici, l’apprentissage ne se fait pas de manière statique, mais de manière évolutive. On a éliminé les professeurs. On a décidé de mettre les étudiants en relation afin de les pousser à apprendre ensemble. L’école est ouverte 24h/24, 7j/7. Nous sommes complètement ouverts et recrutons sur la base de bons critères. Nous ne demandons que trois choses: le nom, le prénom et la date de naissance. On se moque du reste. Il n’y a qu’une obligation, c’est d’avoir plus de 18 ans et moins de 30 ans. Puis, la sélection va se faire sur deux éléments: le premier, sur lequel vous ne pouvez rien, c’est votre ADN, à savoir si vous êtes capable de réfléchir de manière logique; le second, sur lequel là vous pouvez quelque chose, c’est votre motivation qui sera testée pendant 450 heures sur un mois au sein de l’école. Si vous réussissez ces deux tests, au final, l’école ne vous coûtera rien et nous pourrons même vous aider financièrement. Et si vous suivez le programme jusqu’au bout, vous serez le meilleur développeur au monde.

©Antonin Weber

Vous devez en rencontrer beaucoup de ces jeunes qui mettent les mains dans le cambouis. Que vous disent-ils? Quelles sont leurs préoccupations?
Je vois des gens qui sont hyper-optimistes, qui ont envie de changer le monde et de créer de grandes choses. Je ne les vois jamais bloqués dans un carcan comme cela a pu exister il y a quelques années. Je pense en fait que le monde a changé. Les jeunes ont une perception différente de la vie, où l’envie de partager a changé, l’information parvient plus rapidement, l’héritage a moins d’importance… Là où avant il y avait un modèle de vie "je nais, je suis baptisé, je fais ma communion, je me marie à 19 ans, je prends un chien à 20, j’ai des enfants entre 25 et 30, et à 60 je pars à la retraite", quelque chose de très linéaire, on est entré dans autre chose. Aujourd’hui, un jeune peut créer une start-up, se planter, et aller bosser dans une entreprise, voire rester dans une entreprise et en parallèle créer sa boîte.

Si vous aviez un conseil à donner à un jeune de 25 ans qui lance sa boîte, lequel serait-il?
Tous les conseils que je vais vous donner vont vous aider à vous planter (rires). J’ai 50 ans donc aucune vision de ce que je dois faire. Je suggérerais d’être optimiste, bien et heureux, parce que cela change tout. Sinon, d’essayer de penser grand, une des forces des start-ups américaines qui pensent directement le marché mondial et pas seulement local.

De nombreuses start-ups européennes s’envolent pour la Silicon Valley…
Oui… Ces start-ups qui ont le sentiment qu’en allant à Palo Alto ce sera plus facile, cela me met mal à l’aise. Parce que réussir, c’est possible ici aussi. Et pour qu’elles s’en rendent compte, on a besoin de plus d’exemples de succès et donc de plus de gens qui essaient.

Que pensez-vous de ces entrepreneurs qui ne cherchent qu’à réaliser un bel exit?
Sur le fond, je déteste, mais sur la forme j’adore (rires). Je trouve que c’est une erreur, mais d’un côté, cela peut donner envie à d’autres de se lancer, amenant à l’entrepreneuriat des gens qui ne seraient peut-être pas venus autrement.

Vous parlez beaucoup des jeunes, mais que fait-on des vieux?
On a besoin de leur savoir, de leur culture, de leur sagesse pour accompagner le changement de génération et aider à ce que des jeunes réussissent. Mais vous savez, ici, à Station-F, nous avons un entrepreneur de 77 ans, notre aîné, comme quoi, nous sommes très à l’affût sur ce sujet (rires).


 

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