Pourquoi les francophones débrayent plus souvent en solo

Dans certains secteurs, la fracture nord-sud est claire dans le front commun syndical. Les explications sont multiples.

La grève dans les prisons, elle est francophone. La grève à la SNCB, elle est boudée par les cheminots flamands. Dans les deux cas, l’aile flamande des syndicats s’est désolidarisée des actions. Chez les cheminots, le phénomène est récurrent. Les francophones seraient-ils adeptes de la gréviculture?

Il est difficile d’objectiver le débat avec des données chiffrées. L’ONSS compile bien les jours de grève accumulés sur une année, en donnant la répartition par province. Un rapide calcul fait, a priori, mentir l’idée selon laquelle les Wallons débrayent plus que les Flamands. En effet, en 2014, la Flandre a comptabilisé 354.048 jours de grèves (secteurs public et privé), contre "seulement" 198.851 en Wallonie. Mais il faut y ajouter Bruxelles: 207.398 jours de grève. Francophones ou flamands? L’exercice montre ses limites. Il est d’ailleurs étonnant de voir que Bruxelles accumule plus de jours de grève que la Wallonie. Kurt Vandaele, chercheur à l’Etui (European Trade Union Institute) explique: "Il n’est pas possible de tirer de conclusions claires au niveau régional, car les statistiques sont basées sur le siège principal de l’entreprise. Une grève sur le site flamand d’une entreprise dont le siège est basé en Wallonie sera enregistrée comme une grève en région wallonne. Ou l’inverse…"

"On a plus de chance de perdre son emploi en Wallonie."
michel meyer
vice-président de la CGSP

Les rapports administratifs de la CSC nous donnent par contre une autre indication. En 2014, les employés francophones (CNE) ont davantage fait grève que leurs collègues flamands (LBC): 25.091 jours de grève au sud, 18.751 au nord. Difficile néanmoins d’en tirer des conclusions générales.

Sans pouvoir objectiver les choses par les chiffres, on constate régulièrement, dans certains services publics et certaines entreprises, une rupture nord-sud du front commun. Les francophones partent plus souvent au front en solo. Pourquoi?

On dégaine plus vite au sud

Michel Meyer, vice-président de la CGSP fédérale, admet d’abord que "les Wallons sont souvent plus rapides à dégainer". Mais selon lui, cela s’explique par le déséquilibre qui a été fait dans les investissements entre le nord et le sud du pays. Un déséquilibre qui se voit aujourd’hui dans les prisons (et auquel se greffe une surpopulation carcérale plus forte en Wallonie), et qui est souvent pointé du doigt pour le rail belge (la fameuse clé 60-40 ne correspond pas à la réalité de terrain, des kilomètres de rails plus importants, moins utilisés). "On a investi surtout là où c’était rentable. Cela pénalise les Wallons", dit-il. Leurs conditions de travail sont rendues plus difficiles.

À cela s’ajoute le contexte économique et social, plus difficile en Wallonie. "On a plus de chance de perdre son emploi en Wallonie qu’en Flandre, et on aura plus difficile à en retrouver un. Du coup, cela crée plus de tensions sociales", dit Meyer. Ses propos sont confirmés par Vaïa Demertzis, chercheuse au Crisp: "Il y a un aspect historique dans la tradition du combat syndical. Les syndicats wallons ont fait face à une phase de désindustrialisation couplée à des licenciements massifs, ce qui n’a pas été le cas en Flandre. Cette dernière n’a connu cela que récemment avec le secteur automobile", dit la chercheuse.Elle précise d’ailleurs que la fracture communautaire n’est pas neuve. "Elle existe depuis les années’ 60, qui ont d’ailleurs vu naître les ailes wallonnes et flamandes des syndicats. Lors de chaque mouvement social, elle est remise en avant. Et pourtant, les syndicats continuent à fonctionner…"

Une autre explication tient au déséquilibre global de la société. "Les syndicats ont plus de mal à intervenir dans le débat en Flandre sans se faire rabrouer", explique Jean Faniel, directeur du Crisp. Comprenez: l’anti-syndicalisme plus marqué en Flandre poussera les ailes flamandes à mettre la pédale douce.

Un dernier facteur est d’ordre politique. Bart de Wever, le président de la N-VA, ne se trompe pas complètement en évoquant des grèves "politiques". Les syndicats, côté francophone, font en effet face à un gouvernement dans lequel ils n’ont plus de relais, à l’exception du CD&V qui est… flamand. "Cela explique d’ailleurs que la CSC ait tendance à mettre plus souvent de l’eau dans son vin, pour ‘protéger’ le CD&V, qui est aussi au pouvoir en Flandre", dit Vaïa Demertzis.

L’aile francophone de la FGTB, elle, n’a plus le relais du PS. De plus, elle est face à un gouvernement ou le poids politique francophone n’est que de 25%, et incarné exclusivement par le… MR. Jusqu’à présent, la FGTB avait toujours évité soigneusement de lancer des appels à la démission. "De crainte d’être soupçonnée de rouler pour un parti", dit Jean Faniel. Hier, elle a pourtant franchi la ligne rouge…

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