interview

"On a longtemps eu l'image du patron qui exploitait tout le monde"

©Saskia Vanderstichele

Après avoir créé et revendu Skynet et Keytrade, José Zurstrassen a investi dans de nombreuses sociétés, de façon "artisanale". Aujourd’hui, il est passé en mode industriel, via MyMicroInvest.

José Zurstrassen, le président de MyMicroInvest, est un personnage à part. Avec un ami et son frère, il a créé et revendu Skynet et Keytrade. Cette dernière opération l’a mis à l’abri financièrement. Pour le dire en un mot comme en cent, le jeune pensionné aurait pu se la couler douce. Mais cela ne fait pas partie de son ADN. José Zurstrassen est un entrepreneur, un vrai, et un partageur. Il veut faire profiter les autres de son expérience, de son réseau. Il excelle dans l’accompagnement de jeunes pousses, notamment en tant que président de la plateforme MyMicroInvest, un acteur du crowdfunding devenu incontournable. Malgré un agenda chargé, il a accepté de nous donner quelques ingrédients de sa recette.

MyMicroInvest vient de lever trois millions d’euros. Pour quoi faire?
Nous voulons nous lancer à l’international. Cela fait un an que je prépare cela, j’ai beaucoup voyagé. Il y a une dizaine d’années, j’ai été le représentant pour la Belgique du fonds allemand Hack Fwd. L’idée de ce fonds était d’avoir un représentant dans chaque pays qui ramenait des dossiers. Le projet ne s’est jamais fait et j’y ai repensé l’année dernière. J’ai parlé à beaucoup de mes anciens collègues de cette époque, nous sommes prêts à lancer ce réseau. On va ouvrir prioritairement la France, les Pays-Bas, la Pologne, la Suisse et l’Italie.

©Saskia Vanderstichele

Pourquoi l’international? Le marché belge est-il trop petit?
Non. Il y a assez de projets en Belgique, le marché est loin d’être trop petit. Il y a chez nous une vraie croissance des entreprises "startup oriented". Il y a une grosse poussée de créativité sur les places de Bruxelles, Anvers, Liège et Charleroi; on le voit. Mais à terme, en Europe, il va y avoir une consolidation du marché du financement alternatif. L’outil que nous avons est assez exceptionnel et va permettre aux entreprises qui évoluent avec nous de travailler sur des levées de fonds paneuropéennes. Elles vont se retrouver avec une grosse croissance de notoriété qui pourrait aller de pair avec une croissance de leur chiffre d’affaires. On va parler de ces sociétés dans les médias, on va savoir qu’une entreprise est en train d’effectuer un tour de table paneuropéen. Les gens vont regarder pour voir de quoi on parle et ils vont acheter le produit.

Que doit vous dire un jeune entrepreneur pour vous convaincre de le recevoir dans votre bureau?
Pas nécessairement quelque chose de créatif, contrairement à ce que les gens croient. Il n’y a rien à faire, il faut un dossier robuste, il faut que les dossiers qu’on recommande à nos 30.000 investisseurs soient solides. Je vais sans doute recevoir tout le monde, parce que je suis curieux, je suis toujours enthousiaste de rencontrer les entrepreneurs, quels qu’ils soient.

Quelles sont les qualités d’un bon entrepreneur?
Je crois que le secret de la réussite, c’est d’avoir une équipe avec une combinaison de compétences. S’il y a trois ingénieurs civils ou trois juristes, ce ne sera pas évident. Par contre, si dans une équipe, il y a un ingénieur civil, un juriste et un vendeur, ça commence à devenir intéressant.

Ce que j’aime beaucoup également dans les équipes entrepreneuriales, c’est lorsqu’ils ont une communauté de valeurs communes. Cela peut les aider quand les difficultés arrivent ou en cas de succès ce qui, dans les entreprises, est un moment assez générateur de conflits.

Né en 1967 à Verviers, José Zurstrassen est veuf et père de 4 enfants.

A commencé à coder à 11 ans. A vendu son premier software à 13 ans, un programme qui écrivait des factures automatiquement.

Ingénieur civil (ULB) et commercial (VUB).

A créé Skynet en 1994 avec un ami et son frère. Revendu à Belgacom en 1998.

A créé Keytrade en 1998 avec son frère et un ami. Keytrade est entré en Bourse en 1999.

2003: après le rachat de la Banque commerciale de Bruxelles, Keytrade devient Keytrade Bank. Revendu en 2007 au Crédit Agricole.

José Zurstrassen investit dans des start-ups depuis 1996.

Pourquoi vous êtes-vous lancé dans l’aventure MyMicroInvest?
J’ai toujours été fasciné par la création d’entreprises. En 1995, j’ai fondé Skynet avec mon frère et un ami. Et un an plus tard, je commençais à investir dans des start-ups.

"Créer une entreprise, c’est une aventure magnifique."

De prime abord, on penserait qu’un entrepreneur chercherait plutôt à d’abord stabiliser son activité.
Avant, pour vivre une aventure, il suffisait de voyager. Or, aujourd’hui, si vous regardez la carte du monde, il n’y a plus de terra incognita, il n’y a plus cette sensation de défricher un territoire qui n’a jamais été découvert auparavant. Par contre, quand on crée une nouvelle entreprise, on défriche un nouveau territoire. Quand ça marche, quand on ne rencontre pas l’échec, on est transcendé d’être passé par l’inconnu et d’avoir réussi ça.

Créer une entreprise, c’est une aventure magnifique, c’est une des dernières possibilités de traverser une terra incognita à notre époque.

Dans quel sens?
Il y a des gens qui peuvent conseiller les entrepreneurs, qui sont des espèces de guides, des gens comme moi, qui ont déjà traversé la jungle. Mais fondamentalement, c’est l’entrepreneur qui fait sa jungle, c’est lui qui doit la traverser. Ce qui est transcendant, c’est que cette aventure change la personnalité.

"C’est l’entrepreneur qui fait sa jungle, c’est lui qui doit la traverser. Ce qui est transcendant, c’est que cette aventure change la personnalité."

Ma personnalité me pousse à partager, j’ai envie que les autres créent également leur société. Avant, je faisais cela de façon artisanale. Quand un entrepreneur faisait quelque chose qui m’intéressait, je le rencontrais et j’investissais dans sa société. Après, j’ai été tenté de partager cela avec le plus grand nombre. MyMicroInvest, c’est une usine à créer, à structurer, à accompagner une entreprise et à la mener au succès.

Pourrait-on vous voir lancer un business tout seul?
Non. J’aime bien travailler en équipe, je ne suis pas un loup solitaire. J’ai besoin d’être avec des gens, c’est l’aventure humaine qui m’intéresse. Si je dois traverser la jungle, je préfère le faire avec des amis.

La Belgique est-elle un bon terreau pour entreprendre?
Excellent, exceptionnel. Ce qui a fait fonctionner la Silicon Valley, ça a été une forte présence de capital, ce que nous avons en Belgique via l’épargne. En Californie, il y a également un extraordinaire écosystème universitaire et ça aussi, nous l’avons. Là où le bât blessait il y a une vingtaine d’années, c’était dans l’approche entrepreneuriale. En Belgique, on a longtemps eu l’image du mauvais patron qui exploitait tout le monde.

Ça a changé?
Ces dernières années, avec l’avènement de la start-up et la définition de l’entrepreneur au lieu de celle du patron, on a une approche complètement différente. On se rend compte que quand on a un patron et des employés dans une même équipe, on a une équipe entrepreneuriale en train de réaliser un projet.

"Aujourd’hui, l’entrepreneur n’est plus vu comme une espèce de salaud qui fouette tout le monde sur une galère."

Aujourd’hui, il y a un regain de cohérence dans l’image de l’entrepreneur qui n’est plus vu comme une espèce de salaud qui fouette tout le monde sur une galère. C’est devenu l’animateur d’un groupe, quelque chose de plus collaboratif.

Les facteurs sont donc tous réunis pour que cela fonctionne?
Oui. Et il y a encore un facteur qui fait que cela peut fonctionner: la capacité de remise en question.

L’entrepreneur qui abandonne à la première difficulté ne réussira probablement jamais. Le principe, c’est que chaque fois qu’il rencontrera une difficulté, il faut passer en dessous, au-dessus, la zapper, la faire exploser, faire ce qu’il veut, mais il faut la franchir. Et même s’il faut changer sa manière de faire pour y arriver.

Vous ne parlez pas du coût salarial comme difficulté, comme si cela n’existait pas.
Ce n’est pas que ça n’existe pas, cela reste vital pour tout le monde. En Belgique, on a une structure de coûts excessivement lourde, tout le monde le sait et le reconnaît. On a un État qui est très interventionniste et il faut le financer.

"On a un modèle socio-économique qui a l’avantage de n’abandonner personne."

Nous avons un modèle socio-économique qui a l’avantage de ne laisser tomber personne. Mais cette organisation, elle a un coût. Le modèle belge est exceptionnel, il est en avance sur le monde, il ne laisse tomber personne. On s’engueule les uns les autres, on se demande ce qu’on doit faire avec ces réfugiés qui arrivent, c’est normal, c’est le débat public. On a un bon modèle, il faut le financer.

Comment?
Si je pouvais me le permettre, j’interpellerais les autorités sur ce point. Pour le moment, on a un problème de croissance. Par rapport à cela, je vais avoir une approche modeste, mais il y a des leviers qui existent et qui permettraient d’amener un peu d’oxygène au fourneau belge. Il faut du courage pour actionner ces leviers que bon nombre d’hommes d’État connaissent. À un moment ou un autre, ils vont devoir décider de les actionner.

Comment?
Le tax shelter pour les PME, ce n’est pas mal. Regardez ce qu’il s’est passé avec le cinéma, cela a permis de recréer tout un secteur en Belgique. Il y a une tripotée de leviers, mais qui suis-je pour donner des leçons à ceux qui font cela depuis 25 ans?

Êtes-vous satisfait de l’équipe gouvernementale?
Je vais vous surprendre, je suis satisfait de toutes les équipes gouvernementales quelles qu’elles soient. Elles sont issues des urnes et je pense qu’on n’a rien inventé de mieux. Quelque part, je fais la même chose que les politiques. Je fais choisir les équipes entrepreneuriales par le vote populaire du public. Je pense sincèrement que la démocratie est le meilleur des systèmes.

"Nous avons autant besoin des réfugiés qu'ils ont besoin de nous"

Comment abordez-vous la problématique des réfugiés qui arrivent en masse? Opportunité ou handicap?
C’est une opportunité, inévitablement. Ces gens sont passés au travers d’une véritable terra incognita, ils ont mon respect. Ils ont risqué leur vie pour arriver chez nous. Honnêtement, nous avons besoin d’eux autant qu’ils ont besoin de nous. La seule manière pour nous de continuer à créer de la croissance économique, si on veut pouvoir supporter le vieillissement de la population, c’est d’accueillir ces gens qui viennent travailler, dans l’objectif de s’intégrer. Alors oui, on va créer une société plus multiculturelle, mais aussi de la valeur pour nos aînés.

Avez-vous des regrets par rapport à votre parcours?
En regardant dans le rétroviseur, on a toujours l’impression que l’on aurait pu être plus conscient d’un certain nombre de choses qui nous auraient poussé à prendre des décisions plus fines, différentes. J’ai appris à ne pas avoir de regrets.

Aujourd’hui, je sais que j’aurais dû vendre Skynet différemment que ce que j’ai fait en 1998. J’aurais pu le vendre plus tard, plus cher, avec d’autres conditions. Et c’est la même chose pour Keytrade. À l’époque, j’ai pris les décisions qui me semblaient les plus rationnelles à un instant T. Quand je repense à cela aujourd’hui, je me rends compte que ce n’étaient pas toujours les bonnes décisions.

J’essaie aujourd’hui d’affiner cette espèce de muscle de la décision pour qu’il soit de plus en plus précis et que je puisse prendre les meilleures décisions. Mais, at the end of the day, je me rends compte que les décisions que j’ai prises n’étaient pas que mauvaises.

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