"James Bond n'aurait jamais pu être belge"

Bart De Wever protégé par des gardes du corps de la Sûreté de l'Etat ©Photo News

La protection des chefs d’État et autres VIP est un vrai micmac en Belgique. Par manque de personnel, la Sûreté de l’État doit refuser une mission sur quatre et parfois même utiliser des limousines de location. Les gardes du corps sont surchargés de travail, et souvent trop âgés.

En plus de son travail traditionnel dans le domaine du renseignement, la Sûreté de l’État joue le rôle de garde du corps. Le service dispose d’un département spécifique de "protection des personnes" : protection physique de chefs d’État et de chefs de gouvernement, diplomates, et autres VIP en visite chez nous. Un rapport tenu secret de l’organisme de contrôle – le Comité I – dévoile à quel point la situation est déplorable au sein de ce service. Au point de mettre en danger le statut diplomatique de la Belgique et le rôle de Bruxelles en tant que capitale européenne.

44.000 heures supplémentaires

D’après nos informations, les officiers de protection de la Sûreté de l’État ont dû, en 2012, se charger de 205 missions. Cette année-là, ils ont assuré la protection de 45 chefs d’État, de 52 Premiers Ministres et de 108 membres de gouvernement, diplomates et autres VIP. Entre 2001 et 2010, le nombre d’heures prestées a été multiplié par trois. Bruxelles est aussi la capitale de l’Union Européenne, avec de plus en plus de rencontres au sommet. Le rapport dévoile que par manque de personnel, la Sûreté de l’État doit régulièrement refuser des demandes de protection. Entre 2010 et 2012, elle aurait refusé une mission sur quatre. Au grand désarroi des ministres compétents.

La Sûreté de l’État doit régulièrement refuser des demandes de protection.

Le problème, c’est que la Sûreté de l’État doit remplir beaucoup trop de missions avec peu de personnel. Conséquence: les heures supplémentaires s’accumulent sans qu’aucune solution ne soit trouvée. Entre 2010 et 2013, les heures de récupération non prises ont atteint le chiffre astronomique de 44.000 heures. Payer ces heures supplémentaires n’est pas non plus une option, par manque d’argent. Si rien ne change, le problème de ces heures supplémentaires ne sera pas résolu dans les 24 prochaines années.

Solutions

La Sûreté de l’État ne voit qu’une solution: réduire le nombre d’heures prestées. Mais cela diminuera d’autant le temps que les agents consacrent à leur formation et aux entraînements physiques. S’y ajoute le problème des agents de protection rapprochée, qui frôlent ou dépassent le cap des 50 ans, et pour lesquels le Comité I s’interroge sur leur capacité à s’acquitter de lourdes tâches.

Jusqu’en 2013, il arrivait que les agents de renseignements soient obligés de jouer le rôle de gardes du corps, au risque de se retrouver face aux caméras et de ne plus être en mesure de réaliser leur travail d’information en toute discrétion.

Pendant un an, Lars Bové, journaliste du Tijd, a enquêté sur la Sûreté de l’État belge, le deuxième plus ancien service de renseignements dans le monde. Dans son livre "Les secrets de la Sûreté de l’État", édité par la maison Lannoo, il nous emmène pour un voyage au cœur de ce service public de l’ombre. Cette semaine, l’Echo a décidé de partager avec vous quelques découvertes et faits marquants ayant émergé au cours de ce périple.

Consultez ici notre dossier en ligne: "Les secrets de la Sûreté de l'État".

Une autre solution étonnante – qui n’a jamais été révélée et qui est encore utilisée – c’est le recours aux sociétés de location de limousines. "On essaie de limiter les heures supplémentaires en faisant appel – pour certaines missions – à des firmes extérieures qui fournissent des limousines avec chauffeur", dévoile le Comité I. Apparemment, des chauffeurs de limousines ordinaires roulent depuis des années avec des chefs d’État, diplomates et autres VIP, alors que le monde extérieur – et les VIP concernés – pensent que leur chauffeur est un membre de la Sûreté de l’État. Que se passerait-il si la voiture tombait dans une embuscade? Les voitures de la Sûreté de l’État sont bien mieux sécurisées et blindées que des voitures de location. Les limousines de location ne sont pas non plus des véhicules prioritaires et ne disposent pas d’un gyrophare.

Conclusion du Comité I: dans ces circonstances, nous ne pouvons pas nous attendre à ce que les agents de la Sûreté de l’État "réagissent adéquatement dans toutes les situations".

Incidents

Alain Winants, ancien patron de la Sûreté de l'État. ©BELGA

Alain Winants, l’ancien patron de la Sûreté de l’État, met ce gâchis sur le dos du laxisme des précédents gouvernements. "Le gouvernement nous a régulièrement promis de l’argent et des véhicules supplémentaires pour ces missions de protection, mais nous n’avons rien reçu." La sécurité a un prix et il estime que les Belges l'oublient souvent.

"Les Pays-Bas disposent un service spécifique d’environ 300 personnes, soit quatre fois plus que notre Sûreté de l’État ! Et cela, alors que le nombre de visites d’État et de sommets organisés à Bruxelles augmente de manière exponentielle ! Même si vous transférez toutes ces missions à la police, cela coûtera plus cher au gouvernement. Et c’est justement le problème: cela ne peut pas coûter plus cher. " A ses yeux, il y a un problème fondamental en Belgique :"nous n'avons pas de culture de l'information. James Bond n'aurait jamais pu être belge."

"Je m’attends à des incidents diplomatiques."
Alain Winants
Ancien patron de la Sûreté de l’État

D’après Winants, la location de limousines se fait "en concertation et avec l’accord du ministre". "Je m’attends à des incidents diplomatiques. Le jour où quelqu’un sera reçu d’une manière qu’il ou elle n’estimera pas conforme à son statut, la Belgique devra payer les pots cassés."

Le patron actuel de la Sûreté, Jaak Raes, reconnaît que les choses doivent changer. "Il est clair que nous disposons de trop peu de personnel pour réaliser nos missions." D’après lui cependant, les limousines ne sont utilisées que pour les "escortes", qui sont souvent demandées par les Affaires Étrangères.

Il ajoute que la Belgique n’est plus en état de recevoir les hôtes étrangers avec les mêmes égards que ceux que nos ministres reçoivent à l’étranger.

Le ministre de la Justice, Koen Geens a insisté ce jeudi sur les mesures prises par le gouvernement pour améliorer l'efficience de la Sûreté de l'Etat. Il évoque ainsi le transfert de la mission de protection des personnes de la Sécurité d'Etat à la police. Plus précisément, 55 assistants de protection du service Protection des Personnes sont intégrés au sein de la police fédérale et 23 inspecteurs d’encadrement restent à la Sûreté de l'État pour un travail d'information.

Selon Koen Geens, le budget alloué à la Sûreté de l'Etat a été revu à la hausse. Il est question d'une augmentation d'un quart des ressources totales de la Sûreté de l'Etat par rapport au budget initial.

 

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