analyse

Les syndicats sont capables de bloquer le pays un mois

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Entre 2001 et 2014, la CSC a réussi à économiser 157 millions d’euros dans sa caisse de résistance. On peut estimer que les syndicats sont capables de bloquer le pays pendant un mois complet.

Il suffit de deux mots, collés l’un à l’autre – argent et syndicat – pour faire renaître dans les esprits le grand fantasme de la caisse de grève. Le "magot" sur lequel seraient assis les patrons syndicaux. L’un des secrets les mieux gardés de la FGTB, la CSC et la CGSLB.

Ce trésor de guerre, les syndicats refusent en effet de le dévoiler (lire aussi ci-dessous). Mais L’Echo a tenté de forcer la porte du coffre. Des documents et témoignages nous permettent de lever un coin du voile.

"Cela fait partie des informations stratégiques dont nous parlons avec nos militants."
Marie-Hélène Ska
Secrétaire générale de la CSC

Selon nos calculs, entre 2001 et 2014, la CSC a réussi à mettre de côté 157 millions d’euros. Une somme qui vient grossir les économies que le syndicat chrétien met soigneusement de côté depuis la fin de la Seconde guerre mondiale. Soyons clair: les 157 millions d’euros ne sont que la partie visible du cochon. La totalité de la tirelire syndicale reste inconnue de tous, sauf des personnes qui, au sein du syndicat, ont le pouvoir de dénouer les cordons: les big boss, Marc Leemans et Marie-Hélène Ska, les représentants des bureaux journalier et national et le service financier. 60 personnes au total, quand même… Les recettes et les dépenses annuelles de la caisse de résistance sont aussi communiquées oralement lors des congrès organisés par le syndicat. "Cela fait partie des informations stratégiques dont nous parlons avec nos militants", dit Marie-Hélène Ska, la secrétaire générale de la CSC.

Sans connaître l’épaisseur du matelas financier de la CSC, on voit qu’elle a de quoi voir venir. Sachant qu’une grève générale a coûté, en 2012, 3,2 millions d’euros à la CSC, le syndicat chrétien pourrait vraisemblablement tenir plus d’un mois d’actions dures avec son boni de 157 millions. Mais il faut apporter un bémol… Avec la faillite d’Arco, dans laquelle la CSC avait placé de l’argent, la caisse de grève de la CSC a perdu 75 millions d’euros. La majorité des liquidités dont le syndicat disposait sur le territoire belge…

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En moyenne, sur la période étudiée, la CSC s’est montrée plutôt économe. Les dépenses moyennes sont largement inférieures aux recettes: 3,8 millions par an, contre 15 millions engrangés. En 2005, lors des mouvements de contestation du Pacte des générations, il s’en est quand même fallu de peu pour que la CSC ne dépense plus que ce qu’elle a emmagasiné. Elle a explosé ses dépenses, sortant de la caisse 10,4 millions d’euros, à un cheveu des 11,9 millions d’euros de rentrées.

Capacité moindre à la FGTB?

Pas gratuite donc, la grève… Et certains, sous couvert de l’anonymat, évoquent une situation financière plus difficile à tenir à la FGTB. Sa capacité de résistance a d’ailleurs déjà été mise à mal dans les années ’60 et ’80, lors des grandes grèves dans le secteur minier. A l’époque, la centrale des mineurs du Limbourg s’est retrouvée quasi exsangue, décrochant de justesse un accord social. Le patronat de l’époque avait essayé de casser la grève en épuisant les ressources syndicales. La CGSP (secteur public) s’est, elle aussi, retrouvée en difficulté, devant emprunter sur ses réserves immobilières pour survivre.

Autre preuve de la situation moins florissante de la FGTB: en 2002, la présidente de l’époque, Mia de Vits, déclarait dans la presse flamande que "la FGTB était plus pauvre que la CSC." Elle avait alors justifié cela par le fait que la CSC n’était pas toujours à ses côtés dans les actions.

Dossier "Syndicats"

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Décentralisation

Au syndicat socialiste, chaque centrale professionnelle possède sa propre caisse de grève. Les cordons de la bourse sont donc tenus par les présidents des 6 centrales. Pas par Rudy De Leeuw ou Marc Goblet. "Je ne serais d’ailleurs pas étonné que ces derniers n’aient pas une idée précise de leur force de frappe", nous dit Jean Faniel, directeur du Crisp et spécialiste des syndicats. C’est d’ailleurs la réponse que les ténors de la FGTB nous donnent. "La caisse de grève? C’est aux centrales qu’il faut poser la question… Moi je ne la connais pas", dit Marc Goblet. "Je pourrais connaître le montant, tout est contrôlé par la commission financière, en interne. Mais cela ne me regarde pas… Je respecte nos structures", enchaîne Rudy De Leeuw.

Les ténors de la FGTB n’ont donc pas le pouvoir de bloquer une grève décidée par une centrale pour des raisons financières. Ce pouvoir, Marie-Hélène Ska le possède, même si elle dit n’en avoir jamais fait usage. A la CSC, les centrales introduisent en effet les demandes de grève auprès de la secrétaire générale. Marie-Hélène Ska en reçoit et en signe, tous les jours.

"Nos statuts stipulent que la solidarité peut s’installer entre centrales, si l’une d’elle se retrouve en difficulté".
Rudy De Leeuw
président de la FGTB

On comprend assez vite que la centralisation peut avoir ses avantages. Avec une caisse commune, une centrale de la CSC ne se retrouvera jamais sans le sou pour payer ses indemnités de grève. Par contre, à la FGTB, une centrale plus "pauvre" pourrait théoriquement décider de ne pas débrayer, faute d’argent dans les caisses. Rudy De Leeuw nuance: "nos statuts stipulent que la solidarité peut s’installer entre centrales, si l’une d’elle se retrouve en difficulté. Nous l’avions proposé à la centrale des mineurs, lorsqu’elle a failli disparaître. Mais elle n’en a pas fait usage." Quant au recours à l’emprunt à l’étranger? Certains évoquent ce cas, Rudy De Leeuw dément. "La FGTB s’est toujours refusée à emprunter à l’étranger pour financer ses actions syndicales", confirme Robert Verteneuil, secrétaire général de la Centrale générale, l’une des plus puissantes de la FGTB.

22,8 millions €
En 2014, on a comptabilisé 760.297 jours de grève tous syndicats confondus, dont 87% se sont concentrés sur le dernier trimestre, lorsque la FGTB, la CSC et la CGSLB sont parties en guerre contre le gouvernement Michel. A raison de 30 euros d’indemnité par jour, ces grèves de 2014 ont coûté environ 22,8 millions d’euros aux syndicats.

Une FGTB dépensière

A la CGSLB, la caisse de grève est centralisée, comme à la CSC. Mais le syndicat n’en publie ni les recettes, ni les dépenses. "Et je ne vous dirai rien", sourit en coin son secrétaire général, Olivier Valentin.

Impossible donc de disposer de chiffres à la CGSLB, comme à la FGTB. Mais si l’on prend l’exemple de l’année 2014, on peut avoir une petite idée de leurs dépenses. Qui seraient bien plus élevées à la FGTB…

Comme la plupart des de Belges, les leaders syndicaux n’aiment pas dévoiler leur salaire. En recoupant les informations, nous avons pu l’évaluer.

Le président de la CGSLB, Mario Coppens, gagne environ 6.000 euros net. Le président de la FGTB était rémunéré, il y a 7 ans, à hauteur de 4.750 euros net. La secrétaire générale qui a précédé Marc Goblet, Anne Demelenne, gagnait 4.500 euros net.

On peut supposer qu’il en va de même pour lui. à la CSC enfin, nous avons estimé, sur la base de la tension salariale en vigueur au syndicat (de 1 à 4), que Marie-Hélène Ska devait toucher environ 3.500 euros net, et le président Marc Leemans, un peu plus de 4.000 euros net.

Ces dirigeants syndicaux possèdent tous une voiture de fonction. Pas nécessairement tape-à-l’oeil… Marie-Hélène Ska roule en Peugeot 5008. Seuls les présidents des syndicats ont un chauffeur.

À leur rémunération s’ajoutent les classiques avantages extralégaux: assurance groupe, hospitalisation, chèques-repas, GSM, connexion internet et ordinateur portable.

En effet, en 2014, on a comptabilisé 760.297 jours de grève tous syndicats confondus, dont 87% se sont concentrés sur le dernier trimestre, lorsque la FGTB, la CSC et la CGSLB sont parties en guerre contre le gouvernement Michel. A raison de 30 euros d’indemnité par jour, ces grèves de 2014 ont coûté environ 22,8 millions d’euros aux syndicats.

La CSC a dépensé cette année-là 6,3 millions, cela signifie donc que la FGTB et la CGSLB ont dépensé… 16,5 millions à deux. La CGSLB, c’est à peine 8% des affiliés du pays. Une part de marché faible, comparé à la FGTB qui totalise 44% des effectifs. On peut donc raisonnablement penser que la plus grande part des 16,5 millions d’euros d’indemnités a été versée par la FGTB.

Une FGTB plus prompte à débrayer et donc plus dépensière, cela suppose aussi qu’elle devra faire rentrer davantage d’argent dans ses caisses. La part des cotisations que les centrales versent dans la caisse de grève varie d’une centrale à l’autre. "On ne communique pas là-dessus", nous dit-on dans les centrales. Tout au plus lit-on sur le site de la centrale des Métallos FGTB que "la partie la plus importante de la cotisation sert à alimenter la caisse d’indemnités de grève".

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