interview

"Personne ne donnera jamais d'ordre à la FGTB"

©Dieter Telemans

On dépose l’enregistreur devant Marc Goblet et Robert Vertenueil. Le 30 juin, le premier quittera la FGTB. Mais restera militant. Le second prend sa place. Pas une feuille de cigarette ne les sépare. Même discours franc. Le discours qui dérange à droite. Le sceau FGTB.

Un passage de flambeau. Comment rendre cela en photo. Dans le bureau de Marc Goblet, notre photographe se gratte la tête. Teste. Joue les metteurs en scène avec le secrétaire général sortant de la FGTB et son successeur, Robert Vertenueil. Marc Goblet tire sa révérence. Il quitte la tête de la FGTB le 30 juin. Robert Vertenueil a été choisi pour le remplacer. Les deux hommes sont face à face.

©Dieter Telemans

Il est un peu gêné, Goblet. Jouer la comédie, ce n’est pas son truc. Goblet, c’est l’authenticité, le parler vrai, l’accent liégeois. Et si ça ne plaît pas tant pis. C’est comme ça. Il est comme ça. Alors, pour cacher son embarras, il sourit, à pleines dents. "Vous riez, vous êtes heureux de partir?" lui lance Dieter, notre photographe. "Évidemment que je souris, je vais sortir de l’enfer…"

On alignait soigneusement sur la table bic, carnet de notes, enregistreur. On relève brusquement la tête. "Vraiment, vous voyez votre départ comme ça, une sortie de l’enfer?" Plus besoin de chercher le bouton démarrage. Cette rencontre Goblet-Vertenueil part au quart de tour.

"Vous riez, vous êtes heureux de partir?" lui lance Dieter, notre photographe. "Évidemment que je souris, je vais sortir de l’enfer…"
Marc Goblet

"C’est une image évidemment. Il faut se rendre compte que ma tâche n’est pas simple." Le sourire s’en va. Il ne reviendra pas souvent tout au long de l’entretien. "Mais quand je dis ‘je sors de l’enfer’, oui. Je n’ai pas toujours été ménagé, surtout par les journalistes… Je vais retrouver une quiétude et une sérénité dans ma vie privée."

Les journalistes. Aie. Marc Goblet n’a toujours pas digéré certaines sorties médiatiques. Ce qu’il appelle des "émissions insidieuses". Comme l’enquête sur la face cachée des syndicats, concoctée par vos serviteurs, et diffusée en mai 2016 sur RTL-TVi. "Je me suis demandé à un moment si l’émission était sur les syndicats ou sur ma personne…"

©BELGA

"Allez. Sans rancune", dit-il. On passe l’éponge sur l’enquête, et ses révélations. Durant ces trois années à la tête de la FGTB, Marc Goblet a dû essuyer d’autres tempêtes, bien plus fortes. Desquelles il est ressorti marqué. En 2015, les dérapages qui ont terni les manifestations et actions de grève contre le gouvernement Michel. Les barrages en feu. Les casseurs en noir. Raymonde du Setca. "On montait en épingle l’incident. On était plus intéressé à m’interpeller sur les faits, en exagérant parfois un peu sur les conséquences, que sur les raisons de l’action."

Les actions justement. Elles se sont calmées à la fin de l’année 2015, après que les syndicats ont fait vivre à Charles Michel et son gouvernement un automne torride. S’en est suivi un semblant d’accord interprofessionnel, vidé de sa substantifique moelle – la norme salariale – pour cause de saut d’index.

La FGTB a fait cavalier seul à l’époque (c’était au printemps 2016), refusant de signer l’accord. "Ils ont parlé de l’accord du groupe des huit. Comme si la FGTB n’existait pas. C’était scandaleux. Parce qu’à part la marge salariale, tous les autres dossiers, crédit temps, groupes à risques… on les avait acceptés." Marc Goblet n’a pas de mot plus fort pour qualifier l’équipe Michel: "Un gouvernement anti-FGTB."

Rupture des couleurs

Son syndicat a donc tenté de poursuivre la mobilisation. Sans avoir le soutien de ses camarades verts et bleus. Goblet s’en souvient bien… "Tout ce qu’on a fait comme action en 2014, 2015 était pleinement justifié. On n’était pas seul, il y avait la CSC et la CGSLB. Même si parfois ils se sont éloignés de notre vision, et que cela n’a pas toujours facilité les choses…"

©BELGA

Voilà. C’est dit. La rupture (temporaire) du front commun. Jamais facile à vivre pour un syndicaliste. Là aussi, pas de rancune. Il a sa petite analyse, Goblet. La stratégie de division syndicale, initiée par la coalition au pouvoir. Mais qui a échoué. "La CSC, à un moment, s’est rendu compte qu’elle avait été trompée, et on a pu à nouveau se mobiliser en commun."

À la veille de rendre ses clés, on sent malgré tout une pointe d’amertume dans la voix de Goblet. Parce que l’homme s’est retrouvé pendant trois ans entre le marteau et l’enclume. Le marteau de l’opinion publique, pas toujours acquise à sa cause. L’enclume des… militants, pas toujours en phase avec la décision des instances. Robert Vertenueil a aussi essuyé des plâtres: "Je me souviens du jour où je me suis retrouvé sur un plateau télé, à me faire engueuler par un jeune parce que la FGTB avait arrêté de faire grève après 2015."

Petit coup de téléporteur. On sort du bureau de Marc Goblet pour s’asseoir au premier rang de l’auditorium Gold Hall, sous le Mont des Arts. Derrière nous, 700 militants. Devant nous, la tribune, ou défilent les ténors de la FGTB avant que le vote à l’applaudimètre ne consacre Robert Vertenueil au poste de secrétaire général.

©BELGA

Au fil de son discours d’adieu, Goblet revient, encore et toujours, sur ces épisodes de remous sociaux. Et assume: "Je sais que certains pensent qu’on a raté le coche fin 2015, qu’on aurait pu se passer de ce gouvernement si on avait insisté. Mais aucune grève n’a jamais été gagnée d’un coup. Même en 60, la loi unique est passée."

"Je comprends la frustration de certains travailleurs qui pensent qu’on aurait pu faire céder le gouvernement. Mais on a pris une décision."
Marc Goblet

Dans son bureau, il nous joue la même scène sur le registre "je vous ai compris". à la de Gaulle. Le même appel au calme. La même volonté de rassembler ses centrales autour d’une même décision. Parce que c’est là le rôle du secrétaire général. "Je comprends la frustration de certains travailleurs qui pensent qu’on aurait pu faire céder le gouvernement. Mais on a pris une décision. Et deux ans plus tard, on a conclu un accord interprofessionnel."

Un trophée: l’AIP

L’AIP 2017-2018. Un tournant dans l’histoire récente de la concertation sociale. Sa résurrection. Goblet se félicite que les employeurs aient enfin compris qu’ils ne pouvaient rester constamment dans un système d’opposition, avec les syndicats dans la rue et aux portes des entreprises (et pas dedans, gentiment occupé à bosser). "Eh bien oui. à un moment, ça a fini par faire tilt chez eux." Tilt? Tilt sur quoi? "Vous savez, ils ont aussi été déçus de certaines décisions du gouvernement." Oui, mais… La FEB n’a jamais été en phase avec la FGTB. Si? Vous voulez nous faire croire cela Monsieur Goblet? "Non. Déçus, parce que le gouvernement n’a pas été aussi loin que ce qu’ils auraient souhaité… Il n’y a qu’à lire les bulletins de la FEB-VBO. Ils n’en ont jamais assez."

©BELGA

Ha oui, comme ça, on comprend mieux. Et on perçoit tout de suite que le combat n’est pas fini. Du tout. Avec l’AIP, les travailleurs ont enfin vu la perspective de hausses salariales repointer leur nez. Le cartable du Groupe des dix s’est rempli d’une flopée de dossiers à négocier. Seuls. Entre patrons et syndicats. "Soi disant…", disent les ténors entrant et sortant de la FGTB.

"Le gouvernement ferait bien de faire attention. Il mise un peu trop sur la docilité de la population."
Robert Vertenueil

"Faut pas croire, je ne suis pas très éloigné de la situation qu’a vécue Marc il y a trois ans", souligne Robert Vertenueil. Il prend la balle au bond et se lance dans une longue tirade contre Charles Michel. "Le gouvernement ferait bien de faire attention. Je pense qu’il mise un peu trop sur la docilité de la population. Mais à force de tirer sur la ficelle, elle finira par casser, et cela lui reviendra comme un boomerang."

Marc Goblet ne vient-il pas de parler d’apaisement? Expliquant même que le patronat s’agace, pleure pour que ses parents ne l’oublient pas, comme un enfant gâté en manque de jouets? La réponse de Vertenueil fuse. "On est devant le même gouvernement qui reste très dédaigneux à l’égard du principe de la concertation sociale. Dans l’AIP, il y avait l’engagement de laisser la main aux interlocuteurs sociaux sur un certain nombre de dossiers, et le gouvernement essaye quand même d’aller plus vite, ou de ne pas respecter les positions prises: sur l’enveloppe bien-être, Bacquelaine fait de la résistance; sur la réforme de la loi Renault, le gouvernement met dans sa loi-programme des dispositions; sur le budget mobilité, il va dans le sens inverse de la position des partenaires sociaux."

©BELGA

Allons. Ne faut-il pas l’avouer? Les 100.000 emplois créés sous cette législature? L’amélioration de la conjoncture? C’est bien cela, non? "Allons donc!" On vient de mettre cinq francs dans le jukebox Goblet. "Regarde-t-on ce qu’il y a à l’intérieur de ces emplois, comment ils ont été créés? Par la politique de Michel, vraiment? Mais vous voyez, quand on dit cela, quand on défend nos alternatives, comme la réduction du temps de travail, on nous taxe d’idéologique, on dit qu’on n’est pas moderne."

"Et pourtant, dans les entreprises, les patrons nous disent: ‘mais on est pour, nous. Mais la FEB ne nous écoute pas’…"
marc goblet
secrétaire général sortant de la FGTB

Il s’emporte (une dernière fois) le secrétaire général sortant. "Et les baisses de charges sans créer d’emploi, ce n’est pas idéologique ça? La FEB aussi a des positions idéologiques. Non à la réduction du temps de travail, non à la négociation libre des salaires. Et pourtant, dans les entreprises, les patrons nous disent: ‘mais on est pour, nous. Mais la FEB ne nous écoute pas’..."

Il a vidé son sac, Marc Goblet. Comme si, en une affirmation, toute sa colère contenue trop longtemps explosait. "On n’est pas là pour faire les bisounours, mais pour défendre les gens. Alors oui, je dis ce que je pense."

©BELGA

Il risque d’en baver aussi, Robert Vertenueil, au G10. Il avoue ne pas trop savoir à quoi s’attendre: "Le patronat, le gouvernement, veulent-ils vraiment négocier? Sont-ils sincères? J’attends de voir l’épure budgétaire et le résultat des super conseils. Mais l’imagination est au pouvoir dans ce gouvernement." Et si l’imagination de l’équipe de Charles Michel la pousse à serrer davantage la vis? "Un deuxième saut d’index, par exemple? La réaction risque d’être forte!"

"On nous dit ringards avec nos actions. Mais ce sont les jeunes qui nous demandent de défendre des salaires décents, une sécurité sociale convenable. Est-ce que les jeunes sont ringards? On n’est pas 1,5 million de membres par hasard…"
Marc Goblet

C’est vrai. Marc Goblet l’a déjà dit, répété, martelé: la paix sociale n’est pas garantie. "La mobilisation reste là. Et sur ce point, il n’y a pas de divergence entre Robert et moi." Robert, en effet, ne le contredit pas. "On nous dit ringards avec nos actions. Mais ce sont les jeunes qui nous demandent de défendre des salaires décents, une sécurité sociale convenable. Est-ce que les jeunes sont ringards? On n’est pas 1,5 million de membres par hasard…"

Du pareil au même?

Goblet-Vertenueil, au final, c’est chou vert et vert chou? "Je resterai dans la ligne de ce que la FGTB définira. Je comprends que les gens s’identifient à une personne. Mais ce n’est pas ‘Goblet a décidé cela, ou Vertenueil va décider cela’. Ce n’est pas comme cela que ça fonctionne chez nous. C’est une décision de nos instances. Nous n’en sommes jamais que les serviteurs, les défenseurs, les porte-voix. Celui qui croit qu’il peut décider seul dans son bureau, il ne ferait pas long feu."

©Photo News

Avec l’arrivée de Robert Vertenueil dans le fauteuil du 5e étage de la rue Haute, qu’est-ce qui va changer alors à la FGTB? Le style peut-être? Même pas. Robert Vertenueil pratique le même franc-parler que Goblet. Un exemple? Quand on l’interroge sur le G10, les rudes négociations qui l’attendent, la nécessité de forger des compromis, Vertenueil est… direct. "Personne ne donnera jamais d’ordre à la FGTB. Ni les employeurs, ni les politiques."

"Je suis un marathonien de la négociation. Je dis toujours ‘ils seront fatigués avant moi’. Je ne pars jamais avec un a priori négatif."
Robert Vertenueil

Voilà Pieter Timmermans averti. Le joueur sera rude. Autant que l’a été Marc Goblet. "Je suis un marathonien de la négociation. Je dis toujours ‘ils seront fatigués avant moi’. Je ne pars jamais avec un a priori négatif. Je considère que les gens avec qui je vais négocier sont de bonne volonté. Mais si on me manque de respect, je peux devenir extrêmement désagréable. Je viens d’où je viens (Vertenueil est né dans une famille très modeste, NDLR). Cela ne donne pas l’autorisation à celui face à moi de se considérer supérieur."

Pause. Et si on refaisait un petit tour dans la salle du Gold Hall. Tiens, qui voilà… Le président du PS, Elio Di Rupo, s’installe discrètement. Action commune un jour, Action commune toujours. Le PS, donc, est invité par la FGTB, comme Solidaris. C’est le cas à chaque Congrès. Elio ne boude pas ses amis. Même s’il a d’autres chats à fouetter, en ce vendredi post-séisme bruxello-mayo (eu) ral…

"Samusocial" oblige, Di Rupo va voler la vedette au nouvel élu quand s’éteignent les notes de l’Internationale. Ruée de journalistes. Mais Goblet, il en pense quoi, des affaires du PS? "Bien sûr, cela me déçoit." Ce sera tout.

©Photo News

Tournons-nous vers Vertenueil: qui vaut-il mieux fréquenter aujourd’hui, le PS… ou le PTB? "Qui m’aime me suive." Même le MR? "Si le MR veut m’inviter pour écouter les positions de la FGTB et en faire son programme, j’irai au MR, pas de problème." La vanne est bonne. Elle fera peut-être sourire Olivier Chastel. Mais ça reste une vanne. Alors, on pousse. Donc, Mr Vertenueil? PS ou PTB? "Je ne me pose pas la question en termes de parti. ceux qui veulent défendre nos positions sont nos amis. Mais j’ai de la mémoire aussi, et je connais mon histoire…"

"Je sais quels sont ceux qui nous ont conduits là ou nous sommes aujourd’hui, et ceux qui pour l’instant n’ont encore rien fait."
Robert Vertenueil

L’histoire de la FGTB. Oui. Née un beau matin de l’an 1937. Nom de la mère: POB, pour Parti ouvrier belge. "Je sais quels sont ceux qui nous ont conduits là ou nous sommes aujourd’hui, et ceux qui pour l’instant n’ont encore rien fait. Je n’oublie pas que la FGTB est une émanation du POB, et qu’à un moment on nous a donné notre indépendance. Et nous y tenons farouchement. Mais on n’oublie pas nos relations historiques."

De toute façon, le credo de la FGTB, aujourd’hui, c’est la gauche rassemblée. "Pour s’opposer à la droitisation de la société en cours. Et les uns et les autres devraient écouter cet appel et regarder ce qui les rassemble plutôt que ce qui les différencie", dixit Vertenueil. Que disait-il, cinq minutes après, Elio Di Rupo? "Il y a de grandes différences entre partis de gauche. Chacun a ses spécificités." Voilà.

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés