interview

"La Syrie est le meilleur endroit pour refaire le monde aujourd'hui"

©REUTERS

Yassin al-Haj Saleh avait 10 ans quand Hafez el-Assad est arrivé au pouvoir, 20 quand il a été jeté en prison pour appartenance au Parti communiste, et 35 quand il en est sorti. Dans la Syrie de la fin des années 70, le brillant étudiant se destinait à être médecin. Seize ans derrière les barreaux ont fait de lui un penseur et un écrivain de l’opposition. Un sage.

À la manière d’un docteur devant un corps malade, Yassin al-Haj Saleh dissèque méthodiquement l’émergence du mouvement révolutionnaire en Syrie, les complexités de la société syrienne, puis la montée des groupes islamistes nihilistes et des autres acteurs d’un conflit qui s’est mondialisé. Ses chroniques publiées pour la première fois en français dans "La Question syrienne" ont été écrites de 2011 à 2015, alors qu’il vivait en partie dans la clandestinité. "Mon but est de donner un sens à la souffrance de mon pays", explique-t-il à Istanbul où il est exilé. Une souffrance qui se mêle à la sienne puisque son épouse, Samira al-Khalil, a été enlevée en 2013, probablement par une organisation salafiste, et que son frère est toujours détenu par Daech. Il reste sans nouvelle d’eux.

CV express

1961: Naissance à Raqqa en Syrie.

1980: Jeté en prison pour appartenance au Parti communiste. Il en sort en 1996.

2000: Obtient son diplôme de médecine, mais exerce comme écrivain et philosophe.

2011: Entre dans la clandestinité pour écrire sur la révolution syrienne.

2013: Quitte la Syrie pour se réfugier en Turquie; son épouse Samira est enlevée à Douma.

 

Vous participiez dimanche dernier à une veillée silencieuse pour Alep devant l’ambassade de Russie à Istanbul. À quoi pensiez-vous?

Je suis extrêmement amer. J’ai été étudiant à l’université d’Alep. J’ai rencontré mon premier amour à Alep. J’y ai fait mes premiers pas de militant. J’ai été arrêté et torturé à Alep. J’ai quitté Alep mais Alep reste en moi. J’ai passé seize ans de ma vie en prison. Malgré ça, je n’étais pas devenu quelqu’un d’amer. J’ai toujours pensé qu’il était important de garder l’esprit clair.

Dans notre culture, beaucoup de gens choisissent d’être en colère car c’est leur stratégie pour se donner raison et blâmer les autres. Je me suis battu contre cette attitude. Mais cette fois-ci, c’est trop. Je suis en colère. Ce qui se passe à Alep est inacceptable. La façon dont nous sommes insultés et humiliés dépasse notre capacité humaine à encaisser. D’une certaine manière, ce qui s’est joué à Alep ces dernières semaines est une redite de ce qui se passe en Syrie depuis six ans. C’est une redite qui se joue à la face du monde.

Alors que la principale poche d’opposition, Alep-Est, est tombée, que va-t-il se passer?

Nos ennemis peuvent nous écraser avec leurs armes, mais ils ne peuvent pas remporter la victoire. Pour qu’il y ait victoire, il faut qu’il y ait un accord politique. Or, ni la Russie, ni le régime, ni l’Iran ne proposent une solution légitime pour les millions de Syriens éparpillés de par le monde.

C’est aussi l’horrible faute des Américains. Ils n’ont pas compris notre cause. Il n’y a pas d’empathie entre eux et nous. Les Etats-Unis ont toujours dit qu’ils étaient contre une solution militaire. Mais c’est faux. Ils ont toujours été pour. Car pour parvenir à une solution politique, il faut de vraies négociations, une vraie représentation du peuple syrien.

D’une certaine manière, c’est aussi de notre faute, nous les Syriens de l’opposition, nous avons été incapables de construire un discours national et démocratique unifié. Nos représentants actuels, comme Riad Hijab (coordinateur général du haut comité de négociations de l’opposition, NDLR) ne sont pas indépendants. Ils sont à l’écoute de la Turquie, du Qatar, de l’Arabie Saoudite et des états-Unis.

Vous citez trois périodes du conflit syrien: la révolution pacifique, la révolution pacifique et armée, et enfin le conflit global, que nous connaissons aujourd’hui. Comment en est-on arrivé là?

La guerre civile, au sens où des Syriens se battaient contre des Syriens, a débuté en octobre 2011 et s’est achevée en avril 2013, quand le Hezbollah est ouvertement intervenu en Syrie. Parallèlement, on a vu l’ascendance des groupes salafistes djihadistes comme le front al Nosra et Daech. Depuis septembre 2015, les pouvoirs impérialistes manipulent la situation. Les Américains ont donné leur blanc-seing à la Russie pour faire ce qu’elle veut. Trois pourparlers de paix à Genève n’ont rien apporté.

Pourquoi pensez-vous que ces négociations de paix ont échoué?

©rv

Je ne sais pas comment l’expliquer. D’une certaine manière, nous sommes dans un âge post-démocratique, partout dans le monde, comme le décrivait Colin Crouch dans son ouvrage "Post-democracy" en 2004. Il y a toujours des institutions démocratiques, des élections libres, mais les énergies qui stimulent les sociétés ne proviennent plus des partis politiques ou des luttes de classes mais des corporations et des lobbys.

Notre chance d’établir la démocratie en Syrie et dans la région est peut-être perdue à jamais, car le potentiel démocratique au niveau mondial n’a jamais été aussi bas depuis des générations. Nous devons débuter quelque chose de nouveau, une lutte pour la justice, pour la liberté, pour la dignité, ici et maintenant, mais sans attendre quoi que ce soit des soit disant démocraties actuelles.

J’ai été étudiant à l’université d’Alep. J’ai rencontré mon premier amour à Alep. J’y ai fait mes premiers pas de militant. J’ai été arrêté et torturé à Alep. J’ai quitté Alep mais Alep reste en moi.

À partir de quand avez-vous senti venir la fin de la révolution syrienne?

Le massacre à l’arme chimique de l’été 2013 a sonné le glas de la révolution. En août 2011, Barack Obama a déclaré que Bachar el-Assad devait s’en aller. Près de cinq ans et demi ont passé, et les États-Unis n’ont rien fait pour parvenir à ce but. Barack Obama a laissé Bachareal-Assad transgresser sa "ligne rouge" en utilisant des armes chimiques contre nous. Ce fut un énorme cadeau au régime syrien et aux organisations salafistes.

Vous écrivez dans votre ouvrage que l’impunité des criminels alimente le terrorisme… Comment?

Pour comprendre, il faut se pencher sur l’histoire du Moyen-Orient. Il faut comprendre pourquoi, dans le monde arabe, le nihilisme prend une forme islamique.

Derrière la révolution, il y avait l’aspiration des Syriens à se réapproprier la scène politique, à pouvoir tenir un discours politique en public et à pouvoir se rassembler. Ces deux droits nous étaient interdits. C’est ce que j’appelle le seuil de pauvreté politique. Or, il y a des textes et des opinions qu’aucun régime ne peut interdire: ce sont les versets du Coran. Et des assemblées qu’aucun dictateur ne peut disloquer: celles qui se jouent à la mosquée ou à l’église.

La religion en Syrie, l’Islam sunnite en particulier, est le seul langage qui n’appartient pas au régime. Sans vie politique active, les islamistes, notamment les Salafistes, gagnent du terrain, car ils détestent la politique. Pour croître, ils ont besoin de la guerre, comme en Afghanistan, en Irak et maintenant en Syrie.

Que répondez-vous à ceux qui disent que l’administration de Bachar el-Assad, qui est laïque, est préférable aux djihadistes islamiques?

Le Moyen-Orient est un système dirigé par les Etats-Unis et Israël pour protéger les monarchies pétrolières du Golfe.

Le régime Assad n’est pas laïque mais sectaire. La laïcité voudrait dire que les citoyens, qu’ils soient chrétiens, musulmans, alaouites, druzes ou ismaéliens sont tous égaux. Mais bien sûr ce n’est pas le cas en Syrie. La majorité de l’appareil sécuritaire est alaouite. Il y a discrimination. Cet appareil d’état est l’instrument de reproduction du régime depuis 46 ans. D’une certaine manière, les islamistes sont le produit de cette exclusion.

Vous êtes un des rares intellectuels syriens à vous exprimer sur la situation de votre pays. Vous sentez-vous isolé?

Le monde académique occidental est très primitif dans le sens où il manque d’une analyse profonde sur ce que j’appelle le "système du Moyen-Orient". Le Moyen-Orient n’est pas une région, c’est un système. Il y a une théorie selon laquelle le Moyen-Orient serait la région du pétrole et de l’Islam avec sa culture propre. C’est une grosse erreur. Le Moyen-Orient est un système dirigé par les états-Unis et Israël pour protéger les monarchies pétrolières du Golfe. En ce sens, la région ne peut pas être démocratisée. Elle est "indémocratisable".

Retournerez-vous un jour en Syrie?

Je ne sais pas. Je fais partie des 5 millions de Syriens qui ne veulent pas rentrer pour se retrouver sous la férule d’Assad et de milices chiites extrêmement sectaires. Même si nous n’avons pas de place à la table des négociations, je suis optimiste car nous avons gagné une expérience incroyable.

La seule manière dont nous pouvons rendre hommage aux 500.000 victimes de la révolution, à nos martyrs, c’est à travers les symboles, les concepts et les théories politiques sur le Moyen-Orient, les démocraties et la gouvernance. Au minimum, nous pouvons être partenaires dans la manière de repenser le monde, car le conflit syrien n’est pas limité à la Syrie. La Syrie est une métaphore globale. Peut-être est-ce le meilleur endroit pour refaire le monde aujourd’hui.

La Question syrienne, de Yassin Al-Haj Saleh, aux éditions Actes Sud, 240 p., 22 euros.

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