interview

"Les Turcs n'ont aucun avantage politique à faire de ces camps des passoires"

L'armée turque, appuyée par des opposants syriens, a lancé une opération en Syrie. ©EPA

Les Européens craignent que les djihadistes enfermés dans des camps contrôlés par les Kurdes ne profitent de l'offensive turque sur place pour revenir chez nous. Didier Leroy, expert en relations internationales, estime que la suite de ce conflit dépendra essentiellement du rôle des États-Unis.

Que sait-on de l'offensive turque en Syrie orientale? Du côté d'Ankara, on affirme que l'armée s'est emparée de plusieurs de ses "objectifs" et poursuit sa progression sur la rive orientale de l'Euphrate. De nombreuses cibles kurdes auraient été abîmées par l'aviation et l'artillerie turque. Selon les rebelles des forces démocratiques syriennes (FDS), une prison où sont détenus de nombreux terroristes de l'EI aurait été touchée

C'est du degré de désengagement américain que dépendra le degré de pénétration de l'armée turque.
Didier Leroy
Institut royal supérieur de défense

Didier Leroy, chercheur à l'Institut royal supérieur de défense et professeur à l'ULB, dresse la grille de lecture de ce conflit. "Les projecteurs sont braqués sur le nord-est de la Syrie suite à une double annonce, rappelle-t-il. Donald Trump a twitté pour signaler le retrait de l'armée américaine de la zone de contrôle où se trouvent les YPG, les forces kurdes de Syrie qui sont soutenues par les États-Unis depuis des années. Ensuite, il y a eu le tweet d'Erdogan annonçant une opération de grande envergure initiée pour briser la force militaire qui se consolide à travers le phénomène des YPG, qu'Ankara assimile au PKK, considéré comme une organisation terroriste en Turquie."

Que se passe-t-il vraiment sur place, à la frontière entre la Turquie et le territoire syrien contrôlé par les Kurdes?

On entend beaucoup de bruit, mais peu de confirmation. Des images montrent l'armée turque en mouvement. Mais, il faut bien comprendre que si la Turquie s'engage vraiment en Syrie, c'est qu'il y a un feu vert, dans une certaine mesure, des États-Unis. La hiérarchie des acteurs militaires est incontournable.

Quel est donc le rôle des États-Unis?

Les signaux sont contradictoires. Selon Trump, son armée se retire de Syrie. Mais sur le site de la Défense américaine, on ne lit rien de tel. Donc, dans quelle mesure ce soi-disant retrait va-t-il se concrétiser? On se doute bien que la présence américaine en Syrie est temporaire, mais on peut difficilement imaginer un retrait total maintenant. On ne sait rien du degré de désengagement actuel, alors que c'est une variable essentielle pour comprendre le déroulement de ce conflit. C'est en effet du degré de désengagement américain que dépendra le degré de pénétration de l'armée turque. Il faut attendre d'en savoir plus pour savoir si cette opération militaire turque peut prendre assez de proportions pour repousser les Kurdes au-delà des camps de réfugiés tels que celui d'Al-Hol, qui contient plus de 70.000 réfugiés, dont beaucoup sont des arabo-sunnites qui étaient supporters de Daesh.

Ce sont surtout ces camps qui préoccupent l'Occident...

En effet, le patron de l'Ocam et Pieter De Crem se sont montrés inquiets d'une éventuelle déstabilisation dans la gestion de ces camps, ce qui pourrait amener des individus radicalisés en Belgique. Mais on est là dans une "sous-sous-sous" arborescence!

Les Turcs n'ont aucun avantage politique à faire de ces camps des passoires, parce qu'il y a là des individus dangereux pour la sécurité nationale turque!
Didier Leroy

Vous ne croyez pas à ce scénario d'un retour chez nous de Belges radicalisés, avec une recrudescence du risque terroriste?

On est actuellement face à une multitude de scénarios. Pour juger de la déstabilisation de la gestion de ces camps, il faut savoir exactement ce qu'il se passe entre l'armée turque et les milices kurdes. Or, pour le moment, il s'agit surtout de rhétorique agressive. Mais dans la réalité, tout peut se passer autrement. La cession de la gestion des camps ne se fera peut-être pas de façon aussi chaotique qu'on le pressent. Les Turcs n'ont aucun avantage politique à faire de ces camps des passoires, parce qu'il y a là des individus dangereux pour la sécurité nationale turque! De plus, cela entacherait l'image de la Turquie...

Comment peut réagir le régime syrien à l’invasion turque sur ses terres?

Le régime d’Assad est fort occupé par la poche d’Idlib où sont contenues les forces anti-régime, plus ou moins proches d’Al-Quaïda et appuyées par l’armée turque... Le président Assad a toujours été clair: il compte reconquérir tout le territoire syrien. Mais à l’est de l’Euphrate, les YPG assurent la gestion administrative et sécuritaire de la majorité des localités. Ce n’est qu’une question de temps pour que le pouvoir repousse les Kurdes vers le nord. Les Kurdes sont en effet démographiquement trop faibles pour rester gestionnaires de cet immense territoire. Leur présence dépend vraiment de l’appui américain et actuellement, celui-ci empêche le régime officiel de reprendre le contrôle sur le nord. Il y a donc une petite convergence d’intérêt entre Ankara et Damas dans cette région. Mais il n’y a pas vraiment d’hostilité entre le régime syrien et les Kurdes. J’imagine que l’entourage d’Assad doit surveiller de très près les équilibres... 

Vous semblez moins pessimiste que la plupart des experts?

On ne parle que d'un scénario de guerre ouverte, sans zone tampon, sans garde-fou américain. Mais je rappelle qu'on ne connaît rien de la position de l'armée américaine, qui est une donnée cruciale! Je vois mal l'armée américaine disparaître brutalement de la zone. Que sa présence se module autrement, je veux bien y croire... Il faut voir au-delà des tweets noirs ou blancs. Il faut deviner quelle nuance de gris domine. Cependant, historiquement, dans la région du Moyen-Orient, quand les choses peuvent tourner mal... elles tournent souvent mal.

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