interview

"Notre pays souffre du manque d'investissements. Cela ne peut continuer"

©France Dubois

Pieter Timmermans, le patron de la Fédération des entreprises de Belgique (FEB), est confiant dans l'année 2016 pendant laquelle le tax shift devrait déployer ses premiers effets. Il est également exaspéré par la condamnation européenne de la Belgique dans le dossier des excess profit rulings. "Incompréhensible!"

Les polémiques se multiplient sur la question de la mobilité. Les tunnels bruxellois sont dans un état déplorable, le RER n’avance pas. Comment les entreprises voient-elles cela?
En 2014, lorsque nous avons élaboré notre mémorandum pour les élections, la priorité numéro un des employeurs était le coût salarial. La compétitivité. Et la numéro deux était la mobilité. Nous disions déjà que le manque de mobilité posait un vrai problème aux employeurs. Chiffres à l’appui: cela nous coûte 2% du PIB, 8 milliards d’euros par an. C’est le coût total, direct et indirect, qui tient compte du temps perdu dans les embouteillages, mais aussi du stress que cela génère ou de l’impact sur l’environnement. Nous devons y travailler! Cela nécessite un plan global, parce que cette problématique dépasse les frontières. Par boutade, je dis toujours que le ring de Bruxelles ne s’arrête pas à Grand-Bigard et ne commence pas à Zaventem. La mobilité mérite une approche interfédérale.

La situation a-t-elle évolué depuis 2014?
Pas vraiment. Je ne dis pas que les ministres de la Mobilité ont chômé, mais chacun travaille dans son coin. Il faut faire des investissements, que ce soit dans des tunnels ou des autoroutes. Il faut oser parler du télétravail, cela pourrait aider. Il faut oser parler de l’organisation du travail. Faut-il des livraisons pendant la nuit plutôt qu’en journée, parce que c’est quand même une partie du problème dans les grandes villes? Quand j’étais à Londres il y a quelques mois, je n’ai pratiquement pas vu de livraisons dans le centre pendant la journée. Il faut s’adapter. Investir dans une mobilité intelligente. Utiliser la technologie. On pourrait avoir des dépôts autour d’une ville et là, avec des petites camionnettes électriques, on fait les livraisons. Il y a beaucoup de choses à dire. Et, dans l’immédiat, il faut se focaliser sur les tunnels à Bruxelles.

Rénover, fermer, instaurer un péage?
À mon avis, c’est trop simple de dire maintenant: "OK, fermons-les". Cela générera pendant des années des problèmes de mobilité à Bruxelles. Or Bruxelles, en tant que Région et capitale, c’est aussi la vitrine de notre pays. Alors évitons cela. Je suis content que Madame Galant ait pris l’initiative de réunir tous les ministres de la Mobilité. Ce que nos employeurs demandent, c’est qu’il y ait une vision à très court terme, moyen terme et long terme.

Il faut investir davantage dans les transports en commun?
Une partie de ce plan doit porter sur les investissements. Et il faut une discussion avec l’Europe, sur la façon de comptabiliser les investissements. Elle ne peut prétendre pousser à l’investissement et placer dans une situation budgétaire intenable ceux qui le font. C’est un problème à résoudre.

"Le manque d’investissements se voit aussi dans nos musées, sur nos routes!"

Vous rejoignez les syndicats quand ils disent qu’on a trop désinvesti dans la SNCB?
Nous le disons depuis dix ans. Quand on voit le niveau d’investissement en termes du PIB, ça diminue depuis trente ou quarante ans. Cela ne peut pas continuer. Il y a un manque d’investissements. On le voit aussi dans nos musées, sur nos routes!

On lie souvent le débat sur la mobilité à celui sur les voitures de société.
Le débat sur les voitures de société ne se base pas sur la réalité des choses. On croit que sans voitures de société, tout serait résolu. À la FEB, nous sommes favorables à l’idée d’un budget mobilité. Au lieu de s’attaquer aux voitures de société, allouons un budget, et avec ça, on prend le train, le bus, ou la voiture de société. Parce que pour certains, c’est une nécessité!

"Au lieu de s’attaquer à la voiture de société, allouons un budget mobilité."

Avez-vous parmi vos membres des entreprises qui commencent à sérieusement penser à quitter Bruxelles?
Je n’ai pas encore vu de plan concret, soyons clair. Mais avec le terrorisme d’un côté, puis les tunnels, certains se demandent ce qu’ils doivent faire. Le plus grand drame pour Bruxelles serait que les entreprises commencent à s’installer autour de Bruxelles. Si on ne trouve pas vite des réponses, je ne peux éviter que certaines entreprises remettent leur localisation en question. Mais à court terme, je ne vois pas le risque. Bruxelles a des atouts uniques, c’est la capitale de l’Europe. Elle doit donc réfléchir à l’image qu’elle donne. Après Washington, c’est le poste diplomatique le plus important au monde!

Au rayon fiscalité, le ministre des Finances a suggéré d’instaurer un système dual pour l’impôt des sociétés. Le taux actuel ou un taux réduit, sans déductions.
Le tax shift, c’était pour la compétitivité. Créer de l’emploi et renforcer le tissu économique. Un autre aspect est l’attractivité, pour attirer des investissements. C’est pour cela que j’ai soutenu Johan Van Overtveldt. C’est une bonne idée. Le moment est venu d’entamer cette discussion. Maintenant, faut-il un système dual ou bien baisser le taux général? En tout cas, progressivement, ce serait une très bonne chose que l’on puisse passer à un taux compris entre 20 et 25%, pour baisser dans les rankings internationaux. De quelle manière, avec quelles conséquences budgétaires, en combien d’étapes: il faut encore voir.

"La Commission cible uniquement certains pays."

Vous comprenez les réticences du gouvernement à appliquer la décision de la Commission sur les excess profit rulings? Ils sont supposés récupérer 700 millions et…
… Je soutiens à 100% le gouvernement dans ses actions. De un, nous avons le sentiment que l’on cible uniquement certains pays. La Belgique et les Pays-Bas. Je serais curieux de voir si l’on va viser aussi le Luxembourg. J’aurais accepté si la Commission avait réalisé une analyse dans tous les pays. Et qu’elle mène ensuite des actions, où tout le monde serait traité de la même façon. C’est tout le monde, ou personne. De deux, nous appliquons les règles imposées par l’OCDE; et pour la fiscalité, l’Europe n’a rien à dire aux pays. Les règles ont été respectées. La loi a été votée. Et maintenant, après dix ans, on vient nous dire: "Oui, on a changé notre philosophie sur l’impôt des sociétés et voilà, il y a un problème." Mais ce qui m’énerve vraiment, c’est que certains laissent entendre que c’est de la faute des entreprises! Il faut m’expliquer. Les entreprises ont appliqué la loi. La Belgique doit s’opposer politiquement et juridiquement.

La concertation sociale a l’air de mieux fonctionner.
Je ne vais pas en dire beaucoup. On traite des dossiers sensibles de part et d’autre. Et on attend de nous des résultats, sur le dossier des grèves et du gentlemen’s agreement. Par contre, j’entends certains dire que la concertation sociale n’a pas fonctionné en 2015. C’est faux. Il y a eu un accord sur les salaires. Sur les pensions complémentaires, dont on parlait depuis cinq ans et qui ont vu trois ministres passer. Sur les malades de longue durée. OK, il y a des tensions, certains veulent encore manifester. Je répète ce que je dis depuis des années: il y a beaucoup plus à obtenir autour de la table des négociations que dans la rue.

"Il faut éviter que les réductions de charges liées au tax shift ne soient utilisées pour financer des hausses salariales."

Vous allez aborder la révision de la loi de 96 sur la compétitivité. La négociation la plus ardue?
Chaque négociation est difficile. Parce que nous discutons de dossiers qui préoccupent directement les travailleurs et les entreprises. Les salaires, les pensions, le droit de grève, la loi de 96 qui cadre le système de formation des salaires. Tous, nous sommes concernés. L’objectif principal est d’éviter que les réductions de charges liées au tax shift ne soient utilisées, sur le terrain, pour financer des hausses salariales. Parce qu’alors, on n’a rien fait pour la compétitivité. Et l’objectif en termes de créations d’emploi ne sera jamais atteint.

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité
Publicité

Contenu sponsorisé

Partner content