Paul Jorion: "Pour augmenter la compétitivité, il faut diviser bonus et dividendes"

©Dieter Telemans

Auteur de plusieurs ouvrages, dont un, prémonitoire, sur la crise des subprimes, Paul Jorion revient sur le chemin de croix budgétaire et la réforme fiscale made in Belgium.

Anthropologue et sociologue de formation, Paul Jorion passe pourtant le plus clair de son temps à causer finance et économie. Membre du Haut comité pour l’avenir du secteur financier belge – qui vient, après huit mois de travail, de remettre ses conclusions au ministre des Finances –, Paul Jorion a enseigné l’économie à Bruxelles, Paris ou Cambridge. Auteur de plusieurs ouvrages, dont un, prémonitoire, sur la crise des subprimes, il revient sur le chemin de croix budgétaire et la réforme fiscale made in Belgium.

La Belgique court derrière l’équilibre budgétaire. Est-ce un objectif souhaitable?
Dans nos pays démocratiques, les gouvernements évoluent selon le vote des électeurs. Mais les institutions européennes, elles, pour lesquelles personne ne vote, sont empreintes d’une idéologie particulière, qui s’est inscrite au fil des années. Qui découle du fait que l’intégration européenne s’est fondée essentiellement sur l’idée d’un marché – et l’idéologie spontanée des milieux d’affaires c’est le libéralisme, voire le néolibéralisme.

"Il n’existe pas de mécanisme pour transformer baisse de charges en emplois."
Paul Jorion
économiste

Vous évoquez aussi le plan Marshall.
C’est l’autre aspect auquel on ne pense pas souvent. Ces institutions se sont développées dans un cadre particulier: celui du plan Marshall. Dès le départ, elles ont dû se couler dans un moule, celui de la société américaine. Pour contrôler l’utilisation de l’argent de ce plan, les Américains ont demandé que cela se fasse dans les catégories comptables qui étaient les leurs, et ces catégories sont devenues le moule dans lequel nous avons commencé à fonctionner. Catégories qui ont été essentiellement mises au point par la Chambre de commerce américaine. C’est toujours cela que l’on retrouve à la Commission. Tout ça pour dire que ce qui provient de la Commission est issu d’un moule ultralibéral et délibérément anti-keynésien. On impose une rigueur budgétaire qui empêche de mettre l’accent sur l’État-providence.

Vous dénoncez cette idéologie?
Oui. Tout comme ces normes SEC 2010 qui exigent que l’on comptabilise l’entièreté d’un projet l’année où il est mis en route. Résultat, on considère qu’un emprunt n’est pas une rentrée et constitue uniquement un passif. On ne peut pas dire: "Cette année, on a emprunté donc on peut faire des choses." Ce n’est pas par hasard. Il y a des gens qui ont écrit ça. Pas des imbéciles, ils l’ont fait délibérément. C’est anti-keynésien. Et signifie que durant les périodes de difficultés, on ne considère pas qu’il y ait une sorte de solidarité nationale. Pas de répartition de l’effort, qui doit être porté uniquement par les salaires. Une logique élitiste, d’aristocratie de l’argent, qui joue contre celui qui gagne sa vie en travaillant.

Revenir à l’équilibre en 2018 n’est pas primordial, alors.
Il n’y a aucune nécessité à aller si vite! Au contraire. Les États devraient tirer parti du fait que les taux sont extrêmement bas et emprunter. Même s’il mène une politique plus à gauche qu’en France, c’est le côté libéral du gouvernement belge: il est d’accord avec la politique de Bruxelles.

Et sa réforme fiscale, vous en pensez quoi? Diminuer les charges patronales va-t-il doper l’emploi?
Il n’existe pas de mécanisme pour transformer cela automatiquement en emplois. Déjà, il y a un problème général que personne ne veut voir: c’est la question de la disparition du travail, le remplacement du travail manuel par des robots et du travail intellectuel par des logiciels. Qu’est-ce qu’on fait? On laisse la charge du travail à l’individu; il a perdu son job, il faut qu’il en trouve un autre. C’est ridicule. Ensuite, ce que l’on peut dire, c’est que diminuer les charges, cela rime simplement avec augmentation des profits pour l’entreprise. Est-ce que cela conduit à un réinvestissement? Uniquement s’il existe une demande pour les produits. S’il n’y en a pas, cela passe directement en augmentation des dividendes et du salaire des patrons – on l’a vu en France.

Et comment stimuler la demande?
C’est très simple: en augmentant les salaires. Or que font les gouvernements, quand ils sont en difficulté? On fait de l’austérité, on baisse les salaires. Parce que l’idéologie libérale profère qu’il ne faut surtout pas toucher aux profits et qu’il faut baisser les salaires. Tout ça est inscrit dans les normes comptables; sur les feuilles de salaire, il est apposé la mention "coût pour l’entreprise". Mais les bonus et la distribution de dividendes, c’est aussi un coût pour l’entreprise. C’est évident.

Hausser les salaires, cela ne va pas affecter la compétitivité?
La compétitivité, c’est formidable. Pour l’augmenter, il faut diviser par deux les salaires des patrons et les dividendes. Avec ça, elle va sauter au plafond. Pourquoi ne le fait-on pas? Parce que personne ne veut y penser. Les salaires sont une variable d’ajustement, les dividendes non. Quelle est la loi qui dit cela? C’est une chose que nous admettons, qui va de soi.

Taxer la spéculation, c’est moins évident. La Belgique veut le faire, mais de manière accessoire.
C’est une excellente idée. Et il faut l’étendre à tous les investisseurs: on l’applique uniquement aux particuliers et pas aux entreprises. Il n’y a aucune raison. Ce ne sont pas les particuliers qui sont en position de manipuler les marchés boursiers, mais les grandes entreprises. C’est le mode d’application de cette taxe qui est gadget, pas son principe. J’ai même l’impression que ceux qui ont proposé cette taxe ne comprennent pas très bien le mécanisme de la spéculation.

Comment la Belgique s’est-elle comportée par rapport à quatre crises majeures survenues en 2015 et qui feront encore l’actualité en 2016? Nous avons pris un peu de hauteur en sollicitant l’avis d’experts reconnus.

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