Xavier Damman: "Nous voulons devenir très grand. Atteindre le milliard."

©Veerle Van Hoey

Avec la reprise de son entreprise Storify, le Belge Xavier Damman (29 ans) vient de clôturer un parcours de rêve dans la Silicon Valley. La route est désormais tracée pour devenir grand. Très grand.

Cette semaine, le jeune Wallon Xavier Damman a surpris en annonçant la reprise de Storify par Lifefyre. "Il y a beaucoup de reprises dont l’objectif est d’éliminer un produit et d’attirer de nouvelles compétences. Ce n’est certainement pas le cas en ce qui nous concerne. Notre marque est bien trop forte. Dans le monde entier, les gens utilisent désormais "Storify" comme un verbe. On donne des cours de journalisme sur la façon d’utiliser Storify. Et dans certaines offres d’emploi, il est clairement mentionné que les candidats doivent être capables d’utiliser Storify. C’est comme Slideshare, qui a été repris par LinkedIn, et YouTube, repris par Google: les marques ont continué à exister."

Storify est encore jeune. N’avait-elle pas encore un bel avenir devant elle comme entreprise indépendante?

La question qui se pose est celle de la taille que nous voulons atteindre, et à quelle vitesse. Le mindset ici, dans la Silicon Valley, c’est building big things quickly (construire rapidement de grandes choses). En tant qu’entrepreneurs, nous essayons toujours de trouver des raccourcis pour grandir plus vite. C’est ce que j’ai fait avec Storify.

Quelle est la taille que vous visez pour le nouvel ensemble?

Ensemble, nous sommes clairement les leaders du secteur du traitement des réseaux sociaux: le traitement des contenus pour les grandes entreprises et pour les médias. Quelle taille voulons-nous atteindre? Bien, nous voulons devenir très grands. Peut-être une société d’un milliard de dollars. Plus ou moins. Peut-être une entrée en Bourse. Mais c’est bien entendu prématuré d’en parler. Nous verrons. Ce sera pour les années à venir.

Storify n’a pas vraiment réussi à être bénéficiaire en solo. Est-ce que ce sera plus facile dans la nouvelle structure?

Oui. Nous étions déjà occupés depuis plusieurs mois avec le développement d’une méthode de paiement pour les grandes entreprises qui veulent utiliser Storify. C’est en train d’être intégré dans le segment où Lifefyre est déjà très fort: le traitement pour les marques. Nous pouvons gagner de l’argent sur ce marché, en travaillant pour les grandes entreprises qui souhaitent communiquer avec leurs clients via les réseaux sociaux. La condition de la transaction, c’était d’avoir la garantie de pouvoir continuer sur notre lancée avec Storify, avec l’évolution des médias en ligne. Nous continuons à nous botter les fesses."

Pensez-vous qu’il était possible de lancer Storify en Belgique?

Non. Question suivante SVP? (rires). Non. J’ai pourtant essayé. J’ai essayé de trouver des capitaux, mais ce n’était tout simplement pas possible, car en Belgique et en Europe, les gens n’investissent que dans des business models qui ont déjà fait leurs preuves. Mais si vous voulez innover, si vous voulez créer quelque-chose qui n’existe pas encore, vous ne disposez pas encore de business model. C’est pourquoi la plupart des sociétés innovantes ne sont pas européennes. Les investisseurs veulent des entreprises qui sont immédiatement rentables.

Lorsque j’ai essayé de trouver de l’argent en Europe il y a quatre ans, c’était la première question qu’on me posait: quel est votre business model? Et quelles sont vos données financières? Ici, dans la Valley, la question qu’on vous pose, c’est: quelle est votre traction? qui sont les utilisateurs qui seraient intéressés parce que vous faites? Et si vous n’arrivez pas à gagner de l’argent, ce n’est pas grave. C’était donc impossible de lancer Storify en Europe. Mais ce n’est pas grave. No hard feelings.

Avez-vous l’intention de revenir en Belgique?

Oui.

En tant qu’entrepreneur?

Mmmm. Je ne sais pas quand. Lorsque nous sommes venus ici, notre intention était de démarrer une entreprise dans la Silicon Valley, de la revendre et de rentrer au pays. Pour apprendre et accumuler de l’expérience. Mais ma femme et moi aimons vivre ici. Cela peut donc encore durer des années avant que nous ne décidions de rentrer.

Avec votre expérience de la Silicon Valley, vous pourriez peut-être aider la communauté des start-ups belges?

Cela me plairait beaucoup. Je pense pouvoir apporter quelque chose à la communauté des entrepreneurs. L’économie en Europe n’est pas brillante, pas plus que l’environnement pour les entrepreneurs. Nous avons véritablement besoin d’une nouvelle génération d’entrepreneurs, capables de créer de nouvelles entreprises. Nous avons vraiment de nombreux talents, mais ce qu’il faut avant tout, c’est secouer le cocotier, to shake things up, changer les mentalités. Pour pousser les gens à développer leur potentiel, au lieu de passer toute leur carrière chez le premier employeur qui leur offre un job.

Comptez-vous investir dans des start-ups belges?

Sure. J’aime beaucoup aider les autres entrepreneurs. Une des traditions, ici dans la Valley, c’est forward playback. Les gens qui réussissent se rendent compte qu’ils doivent beaucoup aux autres, ceux qui les ont aidés lors de leurs premiers pas. À ce moment-là, ils ne pouvaient pas les remercier avec des espèces sonnantes et trébuchantes — car ils n’en avaient pas. Mais ce n’est pas un problème, car en retour, s’ils réussissent, ils peuvent à leur tour aider "the next guy". C’est un aspect important de la culture de la Valley.

Vous êtes attaché à la Valley?

Oui. People change the fucking world here. On compare parfois la Silicon Valley à la ville de Florence à l’époque de la Renaissance: le reste du monde se trouvait encore au Moyen Age, et à Florence, les gens étaient en train de changer le monde, financés par les Médicis. Les gens qui créent des sociétés ici ne s’intéressent pas à ce qui se passe ailleurs, ils sont concentrés sur la question: à quoi le monde devrait-il ressembler?

C’est comme cela qu’on en arrive à avoir des sociétés comme Airbnb, qui met l’industrie du tourisme sens dessus-dessous, ou Uber, qui fait la même chose avec le secteur des taxis. Il n’y a qu’ici que c’est possible. Nous sommes d’une certaine façon isolés du reste du monde. Dans la Valley, les ingénieurs n’ont pas à s’inquiéter de savoir s’ils trouveront ou un non un job. De cette façon, ils peuvent choisir le job qu’ils préfèrent. C’est ainsi qu’on devient très productif, et qu’on peut changer le monde.

Avez-vous commis des erreurs durant ces quatre ans?

Avez-vous commis des erreurs durant ces quatre ans?

Oui bien sûr! Beaucoup d’erreurs! La plus grande, c’est que nous avons levé trop de capitaux au début. Nous avons convaincu un "angel investor" et nous sommes directement entrés dans le capital à risque. Notre premier tour nous a directement apporté 2 millions de dollars d’un seul investisseur, au lieu de plus petits montants de plusieurs investisseurs, ce qui nous aurait permis de nous entourer de profils différents. Et si vous avez de l’argent, vous devez le dépenser, surtout pour engager du personnel. Là aussi, j’ai commis des erreurs. Mais je suis peut-être trop sévère envers moi-même. En réalité, on peut toujours faire mieux. Mais pour une première start-up, je ne peux pas me plaindre.

Vous êtes un mordu de la principale caractéristique de la Silicon Valley: l’envie d’inventer, de perturber le marché. D’où tenez-vous cela?

C’est à mes parents que vous devez d’abord poser la question. J’ai toujours été un entrepreneur, depuis que je suis tout petit. J’ai toujours été passionné par la technologie et par la démocratie. Je voulais voir le monde d’un point de vue différent, intéressant. C’est aussi ce que fait Storify. Par exemple en Syrie, après une catastrophe naturelle, lors d’une grande manifestation: grâce aux réseaux sociaux et à Storify, les gens peuvent donner un point de vue différent sur un événement important, et ils peuvent atteindre des millions de personnes. C’est ce qui m’a toujours intéressé.

 

Quel est selon vous l’impact de Storify sur le monde des médias?

Je trouve très difficile de juger de l’intérieur de l’importance de Storify. Ce dont je suis convaincu, c’est que Storify a montré au monde du journalisme que les réseaux sociaux n’étaient pas uniquement un canal de distribution, mais une source de contenus. C’est ce qui me fait plaisir. Ce qui est enthousiasmant, c’est qu’avec une si petite équipe, nous puissions atteindre des millions de personnes. C’est véritablement typique de notre époque. Il n’a jamais été aussi facile d’avoir un impact sur le monde.

Êtes-vous devenu millionnaire suite à la reprise?

Nous avons décidé de ne communiquer aucune information financière sur la transaction. Je suis certain que vous pouvez le comprendre.

Comptez-vous acheter une Tesla?

Mmm, c’est tentant. C’est vraiment une très belle voiture. J’ai acheté des actions, car c’est une entreprise fantastique. Mais je préfère investir mon argent dans d’autres entreprises qui font des choses capables de changer le monde, au lieu d’investir dans mon petit confort personnel. Cela ne me rendrait de toute façon pas plus heureux.

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