interview

"L'Etat islamique n'est pas mort, il vit encore sur le web"

  • Alain Grignard
  • Islamologue
  • Université de Liège
©REUTERS

Alain Grignard, islamologue à l'ULg et membre de la police fédérale, nous explique ce qu'est aujourd'hui l'Etat islamique. "Il n’existe plus en tant que proto-Etat. Par contre, la propagande qu’il a déversée sur le web est là pour des générations."

Des informations parues hier ont fait état de nouveaux attentats en préparation par le groupe terroriste État islamique (EI) sur le sol européen. Des ressortissants belges seraient concernés, même si pour l’heure, le parquet fédéral se refuse à commenter l’enquête en cours. Pour se faire une idée de l’état de la menace terroriste aujourd’hui en Belgique, nous avons interrogé Alain Grignard, islamologue enseignant à l’Université de Liège (ULg) et par ailleurs membre de la police fédérale.

L’État islamique représente-t-il encore une menace?

©ID/Dieter Telemans

Mis à part quelques poches de résistance, il n’existe plus en tant que proto-Etat. Par contre, la propagande qu’il a déversée sur le web est là pour des générations. Même effacée du web, la littérature de l’EI circule sous le manteau, sur clé USB, etc. En ce sens, l’État islamique n’est pas mort. Il subsiste aussi à travers le clivage qu’il a introduit dans notre société entre "eux" et "nous". En ce sens, on peut affirmer qu’il a admirablement réussi dans son entreprise.

Pourquoi a-t-il fallu autant de temps avant que l’on perçoive la dangerosité de l’Etat islamique?

Parce que c’était, au départ, quelque chose de très neuf. Loin d’être des va-nu-pieds, ces gens ont mis en place un proto-Etat, doté de moyens étatiques (financement, logistique) et de ressources intellectuelles (chimistes, informaticiens). En outre, on n’a pas perçu la dangerosité de l’Etat islamique du fait qu’il était, au départ, peu agressif envers l’Occident, contrairement à Al-Qaïda par exemple. Ce n’est qu’une fois que les Occidentaux ont décidé, en 2014, d’intervenir qu’ils ont entamé un djihad défensif.

À l’heure actuelle, les membres de l’EI sont plus occupés à sauver leur peau sur place qu’à préparer des opérations en Europe.

L’EI pourrait-il encore envoyer des commandos dans les grandes villes d’Europe?

À l’heure actuelle, les membres de l’EI sont plus occupés à sauver leur peau sur place qu’à préparer des opérations en Europe. Cela étant, je pense qu’ils vont revenir à des réseaux plus traditionnels, parfois issus de la délinquance et du banditisme. Ce qui ne va pas sans poser des problèmes opérationnels. Certains djihadistes sur place sont des combattants aguerris du niveau de nos forces spéciales. Les délinquants de nos quartiers, eux, n’ont pas le niveau, comme on l’a vu avec les déboires rencontrés lors de la confection de TATP à Barcelone ou sur le quai de la gare Centrale à Bruxelles.

Que faut-il faire des returnees?

Ils doivent être traités à l’aune de ce qu’ils ont fait là-bas. Les retours doivent être judiciarisés. Ce qui suppose d’enquêter sur le passé de ces gens-là. Mais je ne crois pas à des retours massifs. Très peu sont revenus jusqu’ici, simplement parce que les étrangers sur place sont les premiers à passer à la trappe, tant ils sont détestés par la population locale. Outre les returnees, il y a aussi en prison des "empêchés", qui ont été arrêtés avant de pouvoir se rendre en Syrie. Ceux qui ont été emprisonnés commencent à arriver au bout de leur peine qu’ils purgent généralement entièrement. D’où ma question: les structures mises en place pourront-elles faire face?

Comment traiter le problème de la radicalisation en prison?

Cela reste un des principaux points d’attention pour les services de renseignement, car c’est bien là que ça se passe, comme on l’a vu avec le tueur de Liège, Benjamin Herman. Les Français en ont fait une priorité. Il faut investir dans le renseignement. Mais le problème est que notre pays n’a pas la culture du renseignement. Dans le contexte géopolitique actuel, on ne pourra jamais offrir au citoyen une sécurité maximale. Il faut manier deux curseurs: quel est le minimum de sécurité à laquelle nous avons droit dans cette configuration? Quelle part de liberté et de droits individuels sommes-nous prêts à sacrifier pour atteindre cet objectif?

L’arme du terroriste, ce n’est pas la bombe mais l’émotion qu’il suscite.

Les choses ont-elles évolué sur ce point?

Pendant des années, nous avons sous-estimé la menace terroriste. Aujourd’hui nous sommes dans la sur-réaction. L’arme du terroriste, ce n’est pas la bombe mais l’émotion qu’il suscite. Une émotion qui tétanise la majorité de la population et qui entraîne une minorité à passer à l’acte. Le regard qu’on pose sur l’autre peut le pousser à aller précisément là où on voudrait qu’il n’aille pas. Il faut à tout prix sortir de l’émotionnel. Par ailleurs, il ne faut jamais minimiser l’adversaire. Celui qui se fait exploser n’est pas fou, c’est quelqu’un qui va au bout de ses convictions. On parle parfois de pulsion de mort, je parlerais plutôt de pulsion de vie éternelle.

Le projet de loi sur les infiltrants civils est-il une bonne idée?

L’infiltration est un outil très efficace mais délicat sur le plan légal. Ces gens sont tous les jours "à la limite", le milieu va les tester pour voir s’ils sont fiables, ils vont devoir se "mouiller". C’est déjà compliqué avec les infiltrants de la police, ce sera encore plus compliqué avec des infiltrants civils.

La perception de laxisme est le prix à payer pour avoir le privilège de vivre dans un Etat de droit.

Que faut-il penser du blocage persistant de l’extension de la garde à vue au-delà du délai de 24 heures?

À nouveau, c’est au politique de décider ce qu’on veut atteindre comme objectif et ce qu’on est prêt à sacrifier en termes de libertés individuelles. La frustration que l’on peut éprouver en tant que policier et la perception de laxisme dans le chef du citoyen sont le prix à payer pour avoir le privilège de vivre dans un Etat de droit.

Alain Grignard: "L'arme du terroriste, ce n'est pas la bombe mais l'émotion qu'il suscite. Une émotion qui tétanise la majorité de la population et qui entraîne une minorité à passer à l'acte." ©BELGA

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