"J'ai été en Syrie et j'ai vu que tout Molenbeek y était"

C’est l’histoire d’une commune bruxelloise qui est connue partout dans le monde comme la capitale de l’islam radical. C’est l’histoire de "Molenbeek-sur-Djihad". ©BELGA

Sur les traces de "Fatima Dalton", qui a expédié son propre fils de 14 ans en Syrie, et d'Abrini qui a lancé "J'ai été en Syrie et j'ai vu que tout Molenbeek y était"... Deux grands reporters belges livrent une cartographie du "Molenbeekistan". Éclairant. A lire!

On appelle parfois les djihadistes de la première heure les "anciens d’Afghanistan", des vieux de la vieille, à qui on ne la fait plus, qui ont, entre autres, bouté les Soviétiques hors des vallées afghanes du Panshir. A leur manière, les deux compères bourlingueurs, Jean-Pierre Martin et Christophe Lamfalussy, sont-ils eux aussi des "anciens d’Afghanistan". Car du djihad, ils ont tout vu, tout entendu, ont suivi, l’un pour RTL, l’autre pour La Libre, l’islam et ses faces les plus sombres, les plus violentes, aux quatre coins de la planète et durant des décennies.

Et un jour, ils ont posé leur regard sur Molenbeek.

Et cela donne 300 pages acérées, sans concession, documentées et, donc, à la précision chirurgicale. Martin et Lamfalussy retracent pied-à-pied, fil après fil, la toile qui a mené aux attentats de Paris et de Bruxelles. Enfin, voici une cartographie du "Molenbeekistan" sans fausse pudeur – simplement factuelle et journalistique.

C’est que Molenbeek "ne se laisse pas apprivoiser au premier regard", il faut, donc, une profonde remise en perspective socio-économique. Car "marquer Molenbeek sur son CV, c’est signer un aller simple à vie pour l’Onem", raconte un Molenbeekois croisé au fil des pages.

On croise aussi Abrini, Belgo-Marocain de 30 ans, celui qui n’a pas déclenché sa charge explosive a Zaventem, ami d’enfance de Salah Abdeslam. Durant son audition, il dira aux enquêteurs: "J’ai été en Syrie et j’ai vu que tout Molenbeek y était."

Tout tient en une phrase.

La radicalisation des gamins, on ne croise que rarement une femme cheveux au vent, en robe ou en mini jupe à Molenbeek. Sur six kilomètres carrés, il y a 41 lieux de prière dont 25 mosquées, les imams radicaux ont prospéré, les libraires salafistes, les écoles coraniques également.

On croise Phareed. Lui a envoyé un livre à son ami Salah Abdeslam récemment en prison: "Ne sois pas triste" en est le titre.

On croise le comédien Ismaël Saïdi. il évoque les nouveaux musées molenbeekois. "Le Mima, c’est pour les bobos, les Belgo-Marocains ne sont pas invités, ils n’ont pas les codes."

Martin et Lamfalussy racontent les différentes filières de recrutement qui ont fleuri dans la commune, les rapports entre Belkaïd, "le garant religieux du commando" terroriste tandis qu’Abaaou était le "contre maître", deux hommes au passé de délinquant. Car c’est de cela qu’il s’agit, rappellent les auteurs, du basculement des réseaux délinquants vers l’État islamique en 2014. On mêle la drogue avec le djihad, souvent sur fond de crise identitaire liée à l’immigration rifaine, cette région au Nord du Maroc d’où sont issus de nombreux Belgo-Marocains.

"On a ouvert un boulevard aux candidats djihadistes"

On croise encore les recruteuses Malika El Aroud, la "veuve noire" et "Fatima Dalton", Fatima Aberkan, qui a expédié son propre fils de 14 ans en Syrie. Bref que du beau monde au panthéon du djihad belge. "Tout s’est accéléré dans le recrutement après 2011, et la guerre syrienne, plus proche que l’Afghanistan ou la Somalie, la Syrie est entrée dans l’univers des jeunes maghrébins bruxellois par la télévision, la chaîne qatarie Al Jazeera, on a ouvert un boulevard aux candidats djihadistes."

Les auteurs évoquent la quarantaine de recruteurs qui étaient actifs sur la commune et s’attardent sur l’islam de Belgique, un fatras non contrôlé où toutes les influences, y compris les plus radicales, s’entremêlent. De l’Arabie Saoudite aux Frères musulmans en passant par le Qatar, tout le monde a son mot à dire, et son argent à mettre, dans l’islam de Belgique.

Martin et Lamfalussy n’épargnent pas non plus l’ancien bourgmestre Philippe Moureaux: "Sa gestion de la commune de Molenbeek, où il est seul maître à bord et ne supporte pas la contradiction, il favorise l’émergence de petits arrangements et de petits accommodements."

"Et Molenbeek devient une commune hors-la-loi", où impuissance de la police, corruption des employés municipaux, clientélisme, se disputent les premiers rôles. Le rôle des médias, mais aussi les manques de l’antiterrorisme à la sauce belge sont enfin explorés, les couacs des enquêtes.

On croise un juge antiterroriste, il dit: "Chaque soir, je m’endors en me demandant si un terroriste a échappé à nos enquêtes."

Dormez tranquilles, citoyens…

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