interview

"L'Etat islamique a beaucoup de points faibles, il faut les exploiter"

©Tim Dirven

Yoram Schweitzer est une des autorités les plus en vue dans la lutte contre le terrorisme. Il a dirigé le contre-terrorisme israélien et conseillé, durant de longues années, son gouvernement pour endiguer ce fléau. Avant de prendre la tête d’un institut de recherche, tout en continuant à accorder ses services à l’Otan.

Sa spécialité? Les attentats suicides. Il a interrogé en prison des dizaines de kamikazes ayant échoué leur sordide mission pour analyser leur profil psychologique. Et apprendre à combattre le phénomène. Nous l’avons rencontré pour faire le point, après les attentats de Paris, sur la manière de combattre la menace terroriste.

"La communauté musulmane, si elle veut combattre la stigmatisation, doit apprendre à lutter elle-même contre le terrorisme."
Yoram Schweitzer

Faut-il craindre des attaques terroristes massives après les attentats de Paris?
Il ne faut surtout pas avoir peur de ces attaques, parce que c’est ce que les terroristes attendent. Ils mènent des opérations à petite échelle pour créer la peur d’attaques à grande échelle. Ils veulent créer l’impression d’une menace globale qui ne peut être arrêtée. Mais on peut les arrêter. Vous vous souvenez quand Al-Qaïda était impossible à arrêter? Eh bien nous l’avons fait. De nombreuses menaces d’attentats ont été écartées en France et au Royaume-Uni. L’Europe est équipée pour ça. Même si, on l’a vu à Paris, l’attention constante est impossible.

Qu’y a-t-il dans la tête d’un kamikaze?
Avant tout, il faut savoir qui est derrière lui, et pourquoi. Pour une organisation terroriste, le kamikaze est une arme intelligente. Ils envoient une seule bombe qui provoque une terreur hors du commun car les gens se demandent comment vaincre un ennemi qui n’a pas peur de mourir.

D’où vient cette pratique?
C’est une invention du Hezbollah. La première explosion a eu lieu en 1981. Et puis, on en compte 200 jusque 2001. Après le 11 septembre, cela s’est généralisé. En quinze ans, nous en avons dénombré 4.500. Cette année, il y en a déjà eu 600. Cette méthode a été utilisée par tout le monde, même par les chrétiens au Liban. Aujourd’hui, c’est devenu l’arme des djihadistes salafistes.

Comment un citoyen ordinaire peut-il en arriver là?
Le citoyen ordinaire cesse de l’être lorsqu’il entre dans la constellation terroriste. Il est immergé dans la culture, soumis à des pressions. On lui enseigne des fausses interprétations de la religion et on occulte celles qui demandent de ne pas faire du mal à son prochain. On lui promet le prestige, les honneurs. On l’isole. Et lui donne une mission.

Peut-on éviter ce type d’attentat?
Oui, nous l’avons fait en Israël. Nous avons été confrontés à des tsunamis d’attaquants suicides. Mais nous avons fini par réussir à intercepter les attaques grâce au soutien du public et de la communauté musulmane. Si vous cherchez à trouver le seul individu qui va se faire exploser, cela ne fonctionnera pas. Il faut comprendre que derrière tout ça, ce sont des organisations. C’est une chaîne, et il faut la remonter. Il faut commencer par voir qui produit les ceintures d’explosifs, qui commande l’opération et puis le cibler.

"Même les familles vont coopérer. Personne ne veut que son enfant parte en Syrie."

Comment la Belgique, qui est présentée comme une base arrière des terroristes, peut-elle se défendre?
Il faut allouer des ressources suffisantes dans la police, mettre en place plus de personnel de sécurité et, surtout, investir dans les leaders de la communauté musulmane.

Quel serait le rôle de la communauté musulmane?
Les imams modérés peuvent identifier les gens qui se radicalisent ou veulent partir en Syrie. S’ils comprennent que c’est dans l’intérêt de leur communauté d’écarter ces éléments, ils coopéreront. Il suffit de bien les approcher. Même les familles vont coopérer. Personne ne veut que son enfant parte en Syrie pour commettre ces actes, croyez-moi.

Vous conseillez de collaborer plutôt que de stigmatiser…
La communauté musulmane, si elle veut combattre la stigmatisation, doit apprendre à lutter elle-même contre le terrorisme.

Un des kamikazes basé à Bruxelles était propriétaire d’un bar où on consommait de l’alcool et des drogues. C’est plutôt difficile à repérer, non?
Dans ce cas, c’était peut-être une couverture pendant la préparation de l’opération. Ceci étant dit, beaucoup sont dans la petite criminalité avant de basculer dans le djihadisme.

La France bombarde massivement les positions de l’État islamique. Est-ce une réplique adéquate?
Non. Bombarder massivement Daesh n’est pas la solution. Cela va nourrir la rancœur et le djihadisme. La seule réponse au terrorisme, c’est le renseignement. Et ensuite, un bombardement sélectif, ciblé. Mais même dans ce cas, c’est insuffisant.

De quelle manière peut-on éliminer Daesh?
Ce sera long, car on les a laissé faire, ils se sont installés sur des vastes territoires. Je n’irai pas dans les détails, parce que c’est sensible, mais je pense que les forces qui vont reprendre Raqqa (NDRL: la "capitale" proclamée de l’État islamique) recherchent la coopération de la population locale. Daesh utilise ces gens comme bouclier, il faut travailler avec eux. Les services secrets sont occupés à pénétrer les réseaux locaux en Syrie.

"Bombarder massivement Daesh n’est pas la solution. Cela va nourrir la rancœur et le djihadisme. La seule réponse au terrorisme, c’est le renseignement."

"Les services secrets sont occupés à pénétrer les réseaux locaux en Syrie."

"Il faut se débarrasser d’al-Assad car cet homme joue avec les terroristes. Nous n’avons pas besoin de lui. C’est un pantin".

"Il faut démystifier Daesh, et ça c’est le rôle de la communauté musulmane."

Ce processus est lent, alors que les attentats de Paris démontrent l’imminence du danger. Pourquoi aucun État n’envoie de troupes?
Attaquer Daesh et défendre son territoire contre les attaques terroristes sont deux choses différentes. Elles sont liées, mais ce sont deux niveaux différents d’opération. Le type de lutte à mener pour reprendre la Syrie ne nécessite pas des blindés, mais des unités spéciales antiguerilla. Les occidentaux ont ce type de combattants, mais ils rechignent à mener un combat qui n’est pas le leur.

Faut-il coopérer avec Bachar al-Assad ou en finir avec lui?
Il faut fixer des priorités. D’abord, il faut à tout prix empêcher Daesh d’atteindre Damas ou Badgad, car ce serait une catastrophe. Ils auraient une base pour le terrorisme international. La Russie l’a bien compris. Son intervention a évité que le pays ne tombe entre les mains des terroristes. Ensuite, il faut se débarrasser d’al-Assad car cet homme joue avec les terroristes. Nous n’avons pas besoin de lui. C’est un pantin. Il faut le remplacer par un autre membre de son clan alaouite.

Comment la guerre en Syrie finira-t-elle?
Tout cela se terminera par une bataille sur le terrain, si possible menée par les armées locales, parce que c’est leur combat, avec l’appui des Occidentaux. Si les pays voisins ne s’impliquent pas, alors l’Ouest devra le faire.

Qui a créé l’État islamique?
Le groupe est issu de la constellation djihadiste salafiste d’Al-Qaïda. Son premier chef, Al-Mouhajer, a été entraîné dans les camps d’Afghanistan. Il est allé en Irak, et puis a refusé de prêter allégeance à Ben Laden. Tout est parti de là.

©Tim Dirven

Quels sont ses points faibles?
L’État islamique a beaucoup de points faibles, il faut les exploiter. D’abord, il a provoqué un schisme dans le monde des djihadistes, une confrontation entre Al-Qaïda et ses affiliés. Ensuite, il a accumulé de nombreux ennemis revanchards dans leur propre communauté. Des gens qui ont connu des meurtres, des vols, des viols, des extorsions… La vengeance, au Moyen-Orient, est un instrument très puissant. Daesh s’est fait de nombreux ennemis dans les territoires qu’il a conquis, et il n’a aucun contrôle individuel sur eux. Si vous voulez l’éliminer, vous devez collaborer avec ces gens.

Une autre faiblesse de Daesh, c’est sa propre ambition. Ils ont promis de grandes choses, et ils doivent les assumer. Ils doivent conserver leur élan. Pour cela, ils utilisent les réseaux sociaux, où ils se présentent comme s’ils progressaient sans cesse. Ils font ça juste pour gonfler leur image et faire croire qu’ils ont le pouvoir. Mais ils ne l’ont pas. Il faut le dire. Montrer leur vrai visage. Ils ont promis de créer un califat en cinq ans. Mais ils n’y parviennent pas. Il faut démystifier Daesh, et ça, c’est le rôle de la communauté musulmane. Si les musulmans veulent défendre l’islam comme religion pacifique, ils doivent combattre Daesh.

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