Les Britanniques entre larmes et raison

©Photo News

L’assaillant qui s’est fait exploser au Manchester Arena est Salman Abedi. Il a été formellement identifié. L’opération a été revendiquée par l’Etat islamique. Mardi soir, l’enquête de Scotland Yard n’avait pas permis de confirmer l’existence d’un réseau organisé pour cette opération. Le pays a été placé en niveau d'alerte terroriste élevé, passant de "grave" à "critique".

À chaque attentat sa part d’horreur glaçante. À la fois inédite et définitive. À Westminster, le 22 mars, c’était le triste sort de cette Roumaine de 31 ans, projetée par-dessus le parapet du pont, et décédée quelques jours plus tard de ses blessures.

À la Manchester Arena, lundi soir, c’était les cris stridents de panique de dizaines et de dizaines de jeunes femmes, très majoritaires dans cette salle de 21.000 places. C’était le dernier souffle de la petite Saffie, âgée de seulement 8 ans, venue avec sa sœur et sa maman admirer pour la première fois, pour la dernière fois, la chanteuse Ariana Grande.

La journée de ce mardi a été placée sous le signe de la solidarité internationale et de l’empathie. De façon exceptionnelle, la reine Elizabeth, le prince Charles et le duc de Cambridge se sont tour à tour mis au diapason de l’émotion collective en adressant des messages aux familles des victimes.

La réponse politique, elle, est en voie d’harmonisation et de rationalisation. Peut-être par acceptation d’une forme d’impuissance, peut-être aussi par volonté de calibrer au mieux, et sur le long terme, l’intelligence et l’impavidité étatique par rapport au développement imprévisible de pathologies individuelles sadiques et mortifères, qui se nourrissent de la souffrance et des retours de flamme provoqués pour galvaniser d’autres esprits égarés.

En fin de soirée, la Première ministre Theresa May et son gouvernement ont décidé de renforcer le niveau d'alerte terroriste en le faisant passer de "grave" à "critique". L'armée va en outre venir en appui de la police.

L’approche des élections, dans quinze jours, ne devrait pas entraîner de surenchère sécuritaire, notamment parce que la majorité sortante est très nettement favorite et parce que les adversaires du parti tory ne sont guère offensifs sur ce genre de problématique.

L'âme britannique, l'âme européenne, sont une nouvelle fois touchées au plus profond.

Les risques d’une escalade rhétorique sont limités. Selon Phillips O’Brien, professeur de relations internationales à l’Institute for the Study of War and Strategy (Université de St Andrews), la pire erreur des pouvoirs politiques serait de surréagir: "Les réponses militaires immédiates ou les escalades de violence en réaction à ce type d’attaques ne réussissent guère, voire pas du tout, et peuvent même être contre-productives. Sur les quinze dernières années, les Etats-Unis, le Royaume-Uni et leurs alliés ont poursuivi l’effort de guerre (…) et néanmoins 'l’ennemi' s’est adapté, a changé de forme et a continué d’attaquer."

Revendication opportuniste de l’Etat islamique?

Le champ d’actions potentiellement efficaces est extrêmement limité. Scotland Yard est déjà très actif dans la lutte contre le terrorisme, et annonce au moins une fois par semaine l’arrestation de suspects potentiels. Quatre jours avant Manchester, un réseau de quatre djihadistes a ainsi été démantelé à l’est de Londres.

Même si l’enquête devra démontrer d’éventuelles failles sécuritaires, tout indique que l’attentat était difficilement évitable, la bombe, constituée d’écrous et de boulons ayant apparemment explosé à l’une des sorties de la salle de concert, dans un endroit bondé. À moins de mettre en place des mécanismes d’évacuation au compte-gouttes, il est impossible d’éviter ce genre d’attroupements.

Ces dernières semaines, les lieux publics ont adopté des mesures très diverses. Au British Museum, une centaine de visiteurs sont en permanence forcés de stationner à l’entrée du site le temps que les vigiles ouvrent les sacs. À la Tate Modern, en revanche, il est possible de circuler avec un gros sac dans les quatre niveaux sans la moindre intervention. L’approche est opposée, mais le carnage serait quasiment identique en cas d’attaque.

Agir en amont, via une surveillance électronique plus efficace, ne sera pas une panacée. Les géants du net (Google, Facebook, Twitter, Whatsapp) sont devenus malgré eux les premiers messagers de la propagande djihadiste. Malgré les requêtes incessantes du Home Office, ils renâclent toujours à supprimer les contenus extrémistes, voire à transférer le contenu des messages de terroristes avérés. Il a ainsi fallu atteindre cinq semaines avant que Whatsapp accepte de décrypter le dernier message envoyé par Khalid Masood, auteur de l’attentat du 22 mars à Westminster, dans les secondes qui ont précédé son passage à l’acte.

Mieux repérer les futurs terroristes est toujours plus complexe. Beaucoup reste à savoir sur le parcours de l’assaillant, Salman Abedi, né à Manchester en 1994 et dont les parents avaient fui la Libye de Khadafi.

Le profil de Khalid Masood avait ceci de désarçonnant pour les enquêteurs qu’il n’avait jamais laissé transparaître des signes de radicalisation avant le passage à l’acte, effectué et préparé quasiment seul. L’allégeance à l’Etat islamique ressemblait davantage à une forme d’opportunisme qu’à une volonté réelle de contribuer à l’extension de ses territoires réels, symboliques et imaginaires.

3 questions à Jean-Yves Hayez

Pédopsychiatre et docteur en psychologie

1/ L’attentat de Manchester a touché un public essentiellement composé d’enfants et d’adolescents. Est-ce un hasard?
Non. On avait l’impression jusqu’à présent que le terrorisme frappait de manière un peu aveugle. Dans le cas présent, il vise les plus innocents, les plus symboliquement représentatifs de la vie dans son futur, autrement dit les enfants et adolescents. On est face à une destructivité haineuse, face à la jouissance du "Mal". Le "Mal", quand il veut aller au cœur de ce qu’il est, va attaquer les formes les plus innocentes, les plus porteuses d’espérance, les plus prometteuses de la vie. C’est déjà ce que fait Daech quand il entraîne des jeunes enfants à être non seulement des soldats mais aussi des assassins et des bourreaux. Dans cette logique de frapper les plus faibles, on peut imaginer qu’on aille un jour mettre une bombe dans une institution pour handicapés ou dans une maison de retraite.

2/ Cet attentat a donc une résonance particulière?
Le fait que ce soit des enfants qui ont été visés engendre des sentiments d’horreur, de dégoût et de tristesse proches de ceux que l’on peut avoir face à des pédophiles qui violent des bébés ou des enfants torturés sexuellement. Pourquoi sommes-nous sur la Terre? Les généticiens vous répondront que nous sommes ici pour nous reproduire. C’est comme ça que fonctionnent tous les animaux. Et de manière primitive et enfouie au fond de nous, c’est aussi le cas chez nous. L’enfant est pour nous le symbole de la réussite humaine. L’essentiel du sens de notre vie tient à ce désir de les voir grandir et s’épanouir.

3/ L’émotion face à ce type de traumatisme est-elle toujours de même intensité?
Non, il y a inconsciemment des critères géographiques et raciaux qui entrent en ligne de compte pour guider nos émotions. Cela nous touche mais dans une moindre mesure car ces enfants sont un peu moins les nôtres. L’être humain est loin d’être solidaire avec l’ensemble de l’humanité. Les famines au Yémen ou en Afrique, où des tas d’enfants agonisent, ne nous bouleversent guère…

Propos recueillis par Serge Vandaele

Lire également

Publicité
Publicité

Messages sponsorisés