Mehdi Nemmouche, de bon élève à terroriste du Musée juif

Un soldat monte la garde devant le musée juif de Bruxelles, le 24 décembre 2018. ©Photo News

C'est le premier "vrai" procès des crimes de l’Etat islamique en Europe qui s'ouvre ce lundi. Mehdi Nemmouche, principal suspect, et son complice présumé Nacer Bendrer, sont jugés pour l’assassinat de quatre personnes au Musée juif. Récit.

La scène a duré 82 secondes; elle est immortalisée sur les images de caméras de vidéosurveillance. D’une violence extrême, elle a vu tirer 12 balles et mourir quatre personnes. Le 24 mai 2014, à 15h47, Emanuel et Miriam Riva flânent dans le couloir menant à l’entrée du Musée juif de Bruxelles, observant les dépliants touristiques, absorbés dans leur lecture. Ils ne sauront jamais qu’un homme portant pantalon noir, veste claire et casquette sombre a surgi derrière eux, portant deux sacs en main. Il a déposé les sacs, fouillé l’un d’entre eux, sorti une arme de poing et ouvert le feu, touchant le couple de touristes, l’homme puis la femme, dans la nuque et la tête.

Mehdi Nemmouche sera présent à la première audience de son procès

Le procès du Musée juif débutera cette semaine au Palais de Justice de Bruxelles. Lundi matin, un jury populaire de douze personnes sera tiré au sort parmi quelque 200 citoyens. La défense de Medhi Nemmouche, le principal accusé dans cette affaire a annoncé ce dimanche que son client sera bien présent lors de cette première étape du procès. "Aux dernières nouvelles, notre client sera bien présent lundi matin devant la cour", a indiqué Me Henri Laquay.

Jeudi, l'acte d'accusation sera lu par le parquet fédéral. Le procès se poursuivra ensuite dès mardi 15 janvier avec l'interrogatoire des deux suspects, qui devrait durer plusieurs jours.

Quelques secondes plus tard, c’est au tour de l’employé du musée, Alexandre Strens, d’être touché en pleine tête. Avant de s’effondrer, le courageux jeune homme a eu le temps de fermer la porte automatique de l’entrée du musée, pensant protéger l’employée de l’accueil, la septuagénaire Dominique Sabrier. Mais le tireur sort une kalachnikov, détruit la porte et achève son œuvre morbide. Avant de s’enfuir, d’abord en marchant, puis en courant, devant des témoins visuels qui l’ont décrit comme "fort calme". Ces 82 secondes constituent probablement le premier acte de guerre commis en occident du tout jeune Etat islamique en Irak et au Levant (EI), pas même encore auto-proclamé comme califat au moment des faits. 

Un coup de chance incroyable

Les autorités belges sont sur les dents et ne parviennent pas, durant une semaine, à mettre la main sur le tueur fantôme. La lumière viendra d’un coup de chance incroyable, sous la forme d’un contrôle de douane à bord d’un car en gare de Marseille.

"Les armes, on me les a données. Je ne suis pas un assassin, je n’ai tué personne."
Mehdi Nemmouche
Accusé d’assassinats terroristes

Le 30 mai, un Eurolines Amsterdam-Bruxelles-Marseille arrive à la gare Saint-Charles, une quinzaine de passagers à son bord. Trois agents de la brigade territoriale de surveillance des douanes montent à bord et vérifient les identités. Un impeccable jeune homme rasé de près, portant costume cravate, s’identifie comme étant Mehdi Nemmouche. A ses côtés, sur un siège, se trouve un sac plastique Decathlon. Il semble lourd, avec une structure solide à l’intérieur. Interloqué, un douanier vérifie: c’est un fusil d’assaut. Le douanier demande à Nemmouche de s’écarter et lever les bras. Il s’exécute et l’on voit sur lui une arme de poing, un revolver 38 special chargé avec chien rabattu. Prêt à l’emploi.

Aznavour et les ciné des 50’s

Nemmouche ne fait pas durer le suspense et reconnaît que les armes sont à lui. Il montre, selon les douaniers, "une fausse attitude sereine" en restant poli et courtois. Quand un agent le fouille, il lui dit de façon "très zen et arrogante" de "faire attention" car il porte "peut-être une bombe". Le reste de la fouille est éloquent. Au total, 292 munitions de kalachnikov, 51 de revolver, un masque à gaz, une ceinture dorsale, pince coupante, brassard réfléchissant, habits de rechange, un Nikon Coolpix, un laptop HP Porbook. Et le tout enroulé du drapeau, jusqu’ici méconnu, de l’Etat islamique. Un véritable arsenal.

Placé en garde à vue, Mehdi Nemmouche est véhiculé depuis Marseille vers la région parisienne où il doit être entendu par l’anti-terrorisme. Sur la route, il se fait bavard avec les policiers qui l’encadrent, parlant conflit bosniaque, histoire et géographie, sport de combat, cinéma français des années 50 à 70, répertoire de Charles Aznavour. En garde à vue, il fait valoir son droit au silence à chacune des 60 questions qui lui sont posées.

"Mehdi le barbu"

Qui est ce mystérieux Mehdi Nemmouche? Les autorités enquêtent. Né à Roubaix, il fut placé en famille d’accueil. Durant ses jeunes années, ce garçon était considéré comme bon élève, curieux, une locomotive de sa classe. Ses parents d’accueil le décrivaient comme un enfant "vivant qui faisait bien quelques bêtises, gentil et souriant", qui en voulait à sa mère de ne pas s’occuper de lui. A 11-12 ans, il a changé, s’est intéressé à l’islam, est devenu perturbateur et a été envoyé en pensionnat.

"Vous, les suppôts de la République, vous devriez me supprimer physiquement."
Mehdi Nemmouche, s’adressant au directeur de la prison de Salon-de-Provence

A l’adolescence, il verse dans la délinquance, braque des personnes âgées avec un pistolet à billes, frappe une prof avec une chaise. Et tombe pour braquages. Il sera ainsi incarcéré pendant 5 ans, entre 2007 et 2012. C’est là que la radicalisation s’opère. A Salon-de-Provence, avec son ami Nacer Bendrer, il crée un "pôle prosélyte", force ses congénères à ne pas manger de porc, faire la prière, ne pas écouter de musique. Surnommé dorénavant "Mehdi le barbu", il dit au directeur de prison: "Vous, les suppôts de la République, vous devriez me supprimer physiquement car dès que j’en aurai l’occasion, je n’aurai de cesse d’éliminer le plus de personnes". Le directeur a transmis ses notes à l’antiterrorisme à la suite de la révélation des faits. Mehdi Nemmouche aurait précisé vouloir poser une bombe dans le métro à sa sortie.

"A feu et à sang"

Libéré début décembre 2012, Nemmouche quitte l’Europe quelques jours plus tard pour rejoindre la Syrie, via la Turquie. Malgré sa fiche "S" et la surveillance des autorités françaises. Il y fera ses armes au sein du jeune Etat islamique. Où il devient – c’est ce que disent avec des détails accablants trois journalistes français anciens otages en Syrie – un geôlier et tortionnaire cruel, frappant en chantant du Aznavour, décrivant ses épisodes préférés de l'émission "Faites entrer l’accusé" avant d’enfiler ses gants, déclamant son admiration de Mohamed Merah et ses envies de "fumer une petite israélite"…

En mars 2014, Nemmouche revient en Europe après une série de voyages. Fin avril, il débarque à Bruxelles où il loue un appartement rue Saint-Joseph à Molenbeek-Saint-Jean, non loin de la place communale qui deviendra l’épicentre du radicalisme belge. Il achètera un laptop HP Probook pour 150 euros dans le Cash Converters de la place De Brouckère. Plusieurs éléments incriminants – mais non décisifs – figurent sur l’ordinateur, notamment 7 vidéos de revendications au nom de l’Etat islamique, où l’on entend la voix du terroriste, mais sans en voir le visage. Il y présente les armes qui ont servi à la tuerie. "Ce n’est que le début d’une longue série d’attaques sur la ville de Bruxelles, nous avons la ferme détermination à mettre cette ville à feu et à sang!" scande une voix sombre et gutturale.

Un expert français entendu dans l’enquête a affirmé que l’hypothèse d’une identité de voix entre celle de Nemmouche et celle des vidéos est "confortée", tandis que trois des quatre journalistes français otages en Syrie ont formellement reconnu la voix de Nemmouche. Quant aux autres fichiers de l’ordinateur? Des documents sur Mohamed Merah ou le pamphlétaire français pro-terrorisme Marc-Edouard Nabe, des photos permettant d’identifer Nemmouche, mais pas de le voir avec les armes.

Doute raisonnable

Du reste, Mehdi Nemmouche n’a jamais reconnu les faits, admettant juste la détention d’armes. "Vous me prenez pour un débile?", dit-il en 2016 aux policiers qui l’entendent. "Vous savez très bien que j’ai à voir avec cette affaire, ce n’est pas un ange qui est venu devant chez moi déposer les armes et me dire ‘va te faire des juifetons’. Les armes, on me les a données. Je ne suis pas un assassin, je n’ai tué personne.

Ses avocats, au premier rang desquels le ténor Sébastien Courtoy, ont déjà commencé à orchestrer une stratégie offensive et entendent bien démontrer l’existence d’un doute raisonnable sur la responsabilité de Mehdi Nemmouche dans l’exécution de ce quadruple assassinat terroriste. Le procès débutera le 10 janvier et devrait durer environ 6 semaines. Il va documenter l’histoire du terrorisme islamique en Europe, alors que 120 témoins doivent être entendus. Ce que le monde compte de spécialistes de l’islamisme radical aura les yeux rivés sur Bruxelles.

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