La loi des séries: la télé comme alternative au ciné

©netflix

L’affaire Weinstein sonnerait le glas d’un cinéma indépendant moribond, fragilisé par un Trump anti-Hollywood. Seul espoir: les séries télé, censées incarner "l’avenir du cinéma". Et pourquoi pas?

Les pessimistes nous prédisent la fin du cinéma américain. En 2013 déjà, Spielberg et Lucas tiraient la sonnette d’alarme devant un parterre d’étudiants de l’USC School of Cinematic Arts: le clivage aurait bientôt lieu, les studios misant tout sur des blockbusters projetés dans des conditions mirifiques à 50 euros la place, et les petites productions trouvant refuge dans les bras de la télévision 2.0, traduisez les services de VOD type Netflix ou Amazon.

Quatre ans plus tard, la révolution n’a pas (encore) eu lieu. Le cinéma résiste, même si Netflix affiche une progression en termes d’abonnés de plus de 10% par an, avec encore pas mal de marge. Mais au-delà des chiffres traduisant une bonne santé économique, les séries sont bel et bien devenues une drogue collective et une nécessité sociale. "Dis-moi ce que tu regardes – et à quel rythme, et je te dirai qui tu es – et quelle est ta place dans la société mondialisée…"

La bonne nouvelle, c’est que le public américain, réputé très ado, entre ainsi dans l’âge adulte. Avec la surenchère pratiquée par tous les producteurs, on entre de plain-pied dans l’ère des héros plus complexes, plus torturés, bref… plus adultes. Pourquoi? Parce que la télé a le temps de développer de véritables intrigues, sur 6, 8, 10 heures. Et c’est ainsi que le goût du public évolue vers une certaine noirceur, reflet des angoisses contemporaines. En 25 ans on est passé d’"Alerte à Malibu" et autres "MacGyver" à l’ère des "Mad Men" et des "Breaking Bad". Cette bonne santé des séries – on parle même d’un âge d’or – va-t-elle aller jusqu’à siphonner le cinéma indépendant de ses talents?

Les transfuges

Il est vrai que les transfuges sont légion. Des icônes du cinéma indépendant ont fait le grand saut dernièrement: Jane Campion avec l’excellent "Top of the Lake" (une enquête policière au fin fond de la Nouvelle-Zélande), Woody Allen avec le beaucoup moins intéressant "Crisis in Six Scenes" (avec Miley Cyrus), et même celui qui a réinventé la série intelligente au début des années 90, David Lynch en personne (pour un reboot de "Twin Peaks").

La série a cet avantage sur le cinéma: l’intimité. Une série qu’on suit, on la possède en propre, et on la partage avec une communauté de fidèles.

Mais le meilleur vient sans doute de la génération intermédiaire, celle des Steven Soderbergh, David Fincher ou Paolo Sorrentino. Car ceux-là ne se contentent pas d’aller voir du côté de la télé si l’herbe est plus verte: ils en profitent pour confronter l’Amérique (et le monde entier) en posant des questions qui dérangent. Dans "The Knick" (dont Soderbergh a réalisé tous les épisodes), sous prétexte de nous raconter les débuts d’un grand hôpital new-yorkais, on nous plonge dans l’enfer de la modernité naissante. Les années 1900 sont (déjà) celles de la drogue, du racisme et de la lutte des classes…

Fincher, lui, nous propose cette année avec "Mindhunter" les balbutiements de la traque aux serial killers dans les années 70. Là, c’est l’Amérique profonde qui en prend pour son grade, lorsque les agents du FBI sont confrontés à des policiers racistes, sexistes, ras du bonnet, bigots. On se croirait face à cette Amérique censée avoir élu Trump.

Sans oublier "House of Cards", lancé par le même Fincher, la série qui a permis au monde entier, des années avant l’avènement du Président en place, d’imaginer à quoi ressemblerait l’accession au bureau ovale d’un être sans scrupules, doublé d’une créature politique. Mais là où Frank Underwood (Kevin Spacey, devenu persona non grata depuis qu’il est visé dans des affaires de harcèlement et d’agressions sexuelles) brillait par son intelligence et son machiavélisme, Trump ne fait que défrayer la chronique par ses affres et ses déclarations à l’emporte-pièce. La réalité est rarement plus excitante que la fiction…

Les séries attirant tous les talents tel un miroir aux alouettes? Faux, disent les cinéphiles: Fincher reste actif dans le 7e Art ("Gone Girl" en 2014, la suite de "World War Z" l’année prochaine…), tout comme Soderbergh (le récent "Logan Lucky" qui plonge à pieds joints dans une Amérique "white trash", mais sympathique). Mais force est de constater que le nombre de très bons films diminue chaque année – malgré des productions emblématiques comme "Lalaland" qui masque la forêt, et que celui des séries de qualité ne cesse d’augmenter.

Au rayon des œuvres politiques, citons encore "The Handmaid’s Tale". Inspiré du roman culte "La servante écarlate" de la Canadienne Margaret Atwood. La série nous plonge dans une dystopie où les puritains ont pris le pouvoir aux États-Unis. Un vertige pour le spectateur, invité à partager un quotidien où les femmes – surtout belles et fécondes – sont une marchandise. Et dont certains éléments trouvent un écho glaçant dans l’actualité de l’affaire Weinstein.

La télé devient la voie royale

La question se pose plus sérieusement pour la jeune génération des créateurs. Les réalisateurs qui sortent des écoles, plutôt que de passer 10 ou 15 ans à ramer en accumulant des courts-métrages censés leur ouvrir un jour la porte vers le long, se tournent plus volontiers vers la télé, qui peut leur acheter une idée, un concept, lequel verra le jour en quelques mois – alors que le temps de gestation du cinéma est beaucoup plus long, et le résultat aléatoire. C’est le cas de "Master of None", une série entre humour et quotidien, qui cartonne partout. Netflix a misé sur un jeune acteur/auteur, Aziz Ansari, dont le look débonnaire a pu s’imposer en entrant directement dans le quotidien des trentenaires urbains, qui savourent ses aventures d’antihéros directement sous la couette.

Car la série a cet avantage sur le cinéma: l’intimité. Une série qu’on suit, on la possède en propre, et on la partage avec une communauté de fidèles. "Fidèle", un terme religieux qui laisserait à penser que la salle obscure est peut-être en train de perdre son caractère de "lieu de culte". Certes, rien ne remplacera l’expérience du groupe d’inconnus qui partagent un excellent film, cette expérience commune qui transporte et qui marque pour toute une vie.

Mais le cinéma intelligent a des soucis à se faire: des millions de petits lieux de dévotion, personnels et portatifs, ont éclos à travers le monde. Et même si le cinéma indépendant, intelligent, a encore quelques beaux jours devant lui, il n’est pas dit que le lieu de la critique sociétale par écran interposé ne soit pas en train de muer vers le petit écran… plus si petit que ça, depuis que les télévisions sont géantes, munies d’un son parfait et dopée par les nouvelles saisons de "Game of Thrones" et autres "Peaky Blinders", attendues comme le messie.

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