analyse

Sexe, Mensonges et Palmes d'or

Harvey Weinstein, grand ami du réalisateur Quentin Tarantino, produisait et distribuait ses films. ©AFP

Crises sociales, climatiques, politique internationale déplorable et Président conspué: l’Amérique est à la croisée des chemins. Le baromètre de ce malaise? Son cinéma indépendant, ébranlé par l’affaire Weinstein. La fin d’un système?

Les Américains font les choses en grand. Depuis que l’affaire Weinstein a éclaté, révélant les pratiques abusives de vrais obsédés harceleurs, il ne passe pas une journée sans qu’un nouveau visage n’apparaisse sur les écrans, de Kevin Spacey à Dustin Hoffman, en passant par Casey Affleck et même Mariah Carey (à l’encontre de son garde du corps). Au point que certains (comme Woody Allen dans une interview pour la BBC) parlent d’une nouvelle chasse aux sorcières…

La question est sur toutes les lèvres: un certain zèle teinté de puritanisme ne risque-t-il pas de jeter le bébé avec l’eau (sale) du bain? Le bébé étant le cinéma américain "intelligent"? Et de citer l’auto-écartement de John Lasseter (CEO de Disney/Pixar), qui se met "préventivement" au vert pour 6 mois après avoir confessé des "hugs prolongés". Des hugs prolongés? Une notion qui fait sourire ici en Europe, où les "promotions canapé" sont malheureusement légion depuis toujours, et où on a encore du pain sur la planche question harcèlement. Mais aux USA tout se chiffre en millions de dollars, et en prison ferme, donc on prend les devants par l’autocensure, le coming out, et la promesse de se faire soigner.

L’Amérique ne met-elle pas à distance le problème, dans une grande séance collective et expiatoire qui permettra au fond que tout recommence exactement comme avant mais avec d’autres personnes aux commandes?

Mais ce système de flagellation publique n’est-il pas une façon pernicieuse de cacher les crasses sous le tapis? L’Amérique ne met-elle pas à distance le problème, dans une grande séance collective et expiatoire qui permettra au fond que tout recommence exactement comme avant – mais avec d’autres personnes aux commandes? Aux États-Unis, de peur d’être taxé d’antiaméricanisme, on ne critique jamais le système, on fait tomber les idoles: c’est propre, c’est net, et juste après on peut recommencer à faire ce qu’on fait le mieux, commercer, brasser les millions, dans un grand jeu où l’argent reste roi, où tous les moyens sont bons, et où les protagonistes ont du mal à se fixer des limites éthiques.

Weinstein harceleur du 7e Art

Weinstein harceleur/violeur/pervers (barrer les éventuelles mentions inutiles) dans le privé, c’est sans doute la confirmation d’un mode de fonctionnement du cinéma qui, sous ses dehors arty, est un magnifique aquarium rempli de requins. Abonné aux "pratiques de mafieux", le producteur le plus puissant d’Hollywood "poussait" dans beaucoup d’autres contextes bien connus: notamment la course aux Oscars où il achetait virtuellement les membres de l’Académie en les invitant à des soirées hyper luxueuses qui leur donnaient l’impression d’encore être quelqu’un à Hollywood.

Harvey Weinstein. ©AFP

On parle même de sélections à Cannes où la grande qualité de certains films produits l’aurait mis en position de force pour en "proposer fermement" d’autres, en sous-entendant qu’il n’était pas obligé d’amener les suivants… Est-ce que les activités d’intimidation d’Harvey W. dépassaient vraiment le cadre des luxueuses suites du Cap-Eden-Roc – et de tous les autres lieux emblématiques de la ville – pour polluer également le palmarès? Il faudrait une enquête approfondie.

Mais on se souvient d’un Tarantino président du Jury en 2004 qui proclamait que sa "palme du cœur" n’était autre que "Old Boy", alors qu’il venait d’attribuer la récompense suprême à un film produit – comme les siens – par un certain Harvey Weinstein ("Fahrenheit 9/11"). C’était là la 3e Palme à accrocher à la boutonnière d’H.W. (à côté de la Légion d’honneur octroyée par Sarkozy?), après "Sexe, Mensonges et Vidéo" de Steven Soderbergh (1989), et "Pulp Fiction" du même Tarantino (1994).

Quoi qu’il en soit, Weinstein – ou plutôt sa société – va laisser un vide créatif, lourd des fameux 81 oscars glanés au fil des années. Devra-t-il un jour les rendre, comme les athlètes qui connaissent l’infamie du dopage avéré? Sans doute que non car l’homme s’est toujours défendu: il n’a fait que jouer au grand jeu du Pouvoir, peut-être mieux que d’autres, et avec les armes à disposition de tous.

À qui profite le crime?

En attendant, ceux qui se frottent les mains ce sont les grands studios (et peut-être aussi Netflix et Amazon) à qui tout ça va faire encore plus de place en raréfiant l’offre. Netflix qui a déjà montré ses ambitions cannoises en 2017, avec la fameuse polémique lorsque deux films destinés à être diffusés directement sur la plateforme aux 120 millions d’abonnés avaient été sélectionnés en compétition officielle (alors qu’ils ne seraient jamais visibles dans une vraie salle de cinéma). Une ambition qui va déborder aux Oscars? Certainement puisque Netflix vient d’embaucher pour gérer les campagnes pré-Oscars une certaine Julie Fontaine, un ex-pilier de… Miramax.

À qui d’autre profite le crime Weinstein? La droite dure proche de Trump – un autre harceleur sexuel notoire – qui voit ici un contre-pouvoir fondre comme neige au soleil. Les accusations tous azimuts font leurs affaires en gangrenant l’ennemi juré du président: cet Hollywood vu comme un repaire de gauchistes. Tout cela grâce à quoi? À une sordide affaire de mœurs, comme au bon vieux temps de la Rome Antique. La preuve, sans doute, que la décadence est aussi une arme politique.

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