reportage

"C'est clair, j'ai eu le Géant devant moi"

Six magasins Delhaize ont été visés lors des deux vagues d’attaques des Tueurs du Brabant en 1982-83 et 1985. ©Photo News

Trente-deux ans après les dernières attaques, le traumatisme des tueries du Brabant reste bien présent chez Delhaize. Une ancienne employée retrace les quatre minutes qui ont fait basculer sa vie... et le manque de soutien de la direction qui a suivi.

Quatre minutes pour faire basculer des vies. Un vendredi soir comme un autre, peu avant 20 heures. Ce Delhaize brabançon fort fréquenté fermera dans une heure. Martine* quitte le rayon qu’elle vient de réassortir pour remplacer à la caisse une jeune collègue qui prend une pause.

Elle est assise depuis deux minutes à peine lorsque des coups de feu claquent à l’extérieur. Tout va alors très vite.

"Les agresseurs étaient trois. Ils sont entrés dans le magasin et ont tiré immédiatement. Deux d’entre eux sont aussitôt partis vers le bureau, le troisième a braqué les caissières et les clients présents en hurlant ‘à genoux’", raconte Martine.

Le temps s’arrête. Une jeune cliente qui n’a pas bien compris tarde à obtempérer, incitant un habitué du magasin à s’approcher d’elle pour l’obliger à réagir. Le malfrat tire un coup de semonce dans sa direction. Il tire également en direction d’une autre caissière qui a eu le tort de le regarder de manière un peu trop insistante à son goût.

Martine ne le sait pas encore, mais les tueurs du Brabant sèment à nouveau la terreur et la mort. Tétanisée, elle ne se rend pas compte tout de suite de ce qui arrive. La peur ne vient que lorsque l’assaillant empoigne un enfant d’une dizaine d’années. "Il m’a dit: ‘dépêche-toi ou je bute le gamin’. C’est ça qui m’a fait paniquer. J’avais alors une petite fille, j’ai eu très peur pour lui."

Genval, 11 février 1983: pas de victime, butin équivalent à 17.500 euros. ©RV DOC

Les deux comparses du truand reviennent bredouilles du bureau. "Après avoir rassemblé l’argent des caisses, ils nous ont obligés à sortir du magasin, avant de nous relâcher et de s’enfuir, en tirant encore quelques coups de feu." Martine ne sait pas encore qu’ils ont laissé plusieurs morts derrière eux.

Plus de trente ans après, l’employée de Delhaize, aujourd’hui retraitée, garde un souvenir très précis de cet événement tragique. La voix ferme témoigne de la patine du temps, qui rend les choses plus faciles à exprimer. Mais elle ne s’en cache pas: le drame a été suivi de moments très durs.

Pour Martine, une chose est claire: l’attaque avait été préparée minutieusement. "ça a paru horriblement long, mais ça n’a duré en réalité que quatre minutes. Les assaillants étaient très calmes. Chaussés de bottines militaires et masqués par des cagoules, ils marchaient au pas, sans se presser. Ils avaient de longs manteaux, on aurait dit la Gestapo. C’étaient de véritables commandos."

Uccle, 25 février 1983: un client blessé, 15.000 euros de butin. ©doc

Souvenir glaçant

Les nouveaux éléments de l’enquête, qui tendent à incriminer des membres de la gendarmerie de l’époque, confirment ce que Martine a toujours pensé. "C’étaient de vrais mercenaires", assure-t-elle.

L’ancienne employée voit encore très clairement l’assaillant qui braquait les caisses. Elle est persuadée d’avoir eu le "géant" en face d’elle. "Pour moi, c’est clair, j’ai eu le géant en face de moi. Mon ex-mari faisait plus de 1,90 m, l’agresseur avait à peu près la même taille."

Mais plus que la taille, c’est le regard du malfrat qu’elle garde en mémoire. Un souvenir glaçant.

"J’ai bien vu ses yeux. Totalement inexpressifs. J’avais le sentiment qu’il aurait pu tuer sa mère."

"Quand l’assaillant a tiré vers le client qui aidait la jeune fille, je me suis retournée, et j’ai bien vu ses yeux. Ils étaient noirs et totalement inexpressifs. J’avais le sentiment qu’il aurait pu tuer sa mère", dit-elle, un frisson dans la voix.

Les protagonistes d’un événement aussi dramatique et inattendu partagent le même sentiment, celui que leur vie s’arrête d’un seul coup.

"On n’est plus soi-même. La peur ne vient qu’après", raconte Martine. Qui garde un souvenir à la fois terrible et surréaliste: celui de clients cherchant à tout prix à boucler leurs courses après l’attaque mortelle, comme si rien ne s’était passé. "C’est sans doute ça l’instinct de survie."

Pour elle, la descente aux enfers est d’ailleurs survenue après l’attaque. "Le lendemain, je ne voulais plus retourner travailler. Ce sont mes proches qui m’ont poussée à y aller pour que je reprenne au plus vite mes habitudes."

La tension restera prégnante durant des mois. "Dès qu’un pétard explosait, on se mettait à pleurer."

Au traumatisme de l’attaque instantanée a succédé la frustration d’une enquête fastidieuse et peu fructueuse. "Nous avons été convoqués à plusieurs reprises par la PJ à Charleroi. Ce n’était pas facile à vivre, d’autant que nous avons assez vite eu le sentiment que ces convocations ne servaient à rien", souligne Martine. Qui garde par contre un souvenir positif de l’empathie et du tact des enquêteurs de la PJ et de la BSR venus à son domicile.

Beersel, 7 octobre 1983: l’exploitant tué, deux caissières et un client blessés. Butin de 32.500 euros. ©Belga

"Abominable et effarant"

Dans les bureaux de la rue Osseghem, les attaques successives contre les supermarchés Delhaize ont été vécues comme une tragédie.

Aujourd’hui âgé de 94 ans, Guy Beckers, administrateur-délégué du groupe à l’époque des attaques, en garde un souvenir aussi vif que cuisant.

"Le nombre de victimes, sans commune mesure avec le butin obtenu, c’était à la fois abominable et effarant."

"Ces événements ont causé un véritable traumatisme. C’était horrible. Le nombre d’attaques, de morts et de blessés, sans commune mesure avec le butin obtenu, c’était à la fois abominable et effarant", dit-il.

Alors jeune manager dans un Delhaize proche de celui de Beersel attaqué le 7 octobre 1983, son fils Pierre-Olivier, qui fut CEO de Delhaize de 1999 à 2013, se rappelle fort bien du climat qui régnait alors.

"En 1983, les clients étaient terrorisés. Pendant plusieurs mois, cela a été systématique. Les magasins se vidaient littéralement en fin de journée, surtout les vendredis et samedis, les clients fuyant par peur de nouvelles attaques", raconte-t-il.

Braine-l'Alleud, 27 septembre 1985: trois clients tués, un blessé. Butin de 5.000 euros. ©BELGA

Rumeurs

La vague des braquages ciblant des supermarchés Delhaize a levé à l’époque un vent de rumeurs plus ou moins fantaisistes laissant penser que l’enseigne au lion était spécifiquement visée. Ce fut particulièrement le cas à l’automne 1985, après les attaques contre les Delhaize de Braine-l’Alleud, Overijse et Alost, le dernier en date et le plus meurtrier (huit morts et sept blessés).

Tueurs du Brabant

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La piste d’un racket émanant du crime organisé américain, sollicité par les syndicats US à la suite d’un gros litige avec la direction de la filiale Food Lion, a été régulièrement évoquée. Elle a toujours été farouchement démentie chez Delhaize, où la direction a toujours soutenu n’avoir reçu aucune menace précise.

"Et puis, il y a eu aussi deux attaques contre des Colruyt, rappelle Guy Beckers. La raison la plus évidente pour moi, c’est que les magasins attaqués se trouvaient en périphérie et à proximité d’une autoroute."

Interrogé par le magazine flamand Humo, Pierre Dumont, directeur des ressources humaines de Delhaize à la charnière des années 2000, avançait une autre explication: la disposition intérieure. "Nous avions à l’époque une centaine de magasins qui se ressemblaient comme deux gouttes d’eau. (…) Tous les bureaux où se trouvent les coffres se trouvent dans un environnement semblable."

Overijse, 27 septembre 1985: cinq tués. Butin de près de 25.000 euros. ©BELGA

Cohésion

Beckers père et fils l’affirment, cette vague d’attaques sanglantes a dopé la cohésion au sein du personnel, qui les a ressenties comme une véritable agression personnelle.

"À l’époque, nous avons tout partagé avec le personnel. Durant plusieurs semaines, tous les vendredis et samedis soir, les dirigeants de la société se sont rendus sur place pour montrer au personnel qu’ils étaient là et qu’ils partageaient leur inquiétude", dit Guy Beckers.

Ces explications laissent Martine quelque peu sceptique. Elle n’a en tout cas pas le souvenir de cadres venus en soirée dans son Delhaize.

"Nous n’avons rien eu de la part de la direction. Pas un mot, lance-t-elle. Le directeur du magasin de l’époque était de toute façon dans le même état que nous. Ni Delhaize ni la Justice n’ont assuré un suivi psychologique. Ce n’était pas dans l’air du temps à l’époque. Nous avons juste eu droit à la visite d’une assistante sociale qui nous a aidés à remplir des papiers."

Son explication est lapidaire. "La direction de Delhaize a été complètement dépassée par les événements et n’a pas su comment se comporter avec son personnel. On ne nous a jamais demandé comment nous nous sentions", affirme-t-elle.

Alost, 9 novembre 1985: huit morts et sept blessés. Butin de plus de 18.000 euros. ©BELGA

L’ancienne employée n’a pas non plus le sentiment que ces événements tragiques ont suscité un regain de cohésion dans l’entreprise. "La direction de notre magasin a même eu des problèmes avec la hiérarchie qui lui a reproché d’avoir trop parlé."

Aujourd’hui encore, le traumatisme reste profond au sein du personnel. Nous pouvons en témoigner, les employés des Delhaize attaqués dans les années 80 qui sont encore en activité refusent de s’exprimer devant la presse. Certains ont même encore des difficultés à en parler avec leurs collègues. Les années de plomb ont laissé des traces profondes.

* Prénom d’emprunt, l’employée ayant requis l’anonymat.

Pour qui les 250.000 euros de Delhaize?

Cible "privilégiée" des tueurs du Brabant – six attaques au total, pour deux contre des Colruyt et aucune contre GB –, Delhaize a réagi en offrant une prime de 10 millions de francs (250.000 euros) à quiconque fournirait des informations aboutissant à l’identification et à l’arrestation des auteurs des attaques sanglantes. Trente-deux ans plus tard, cette récompense est toujours d’actualité. Les développements des derniers jours sont-ils susceptibles de débloquer l’octroi de la somme? Pas si vite. "Les nouveaux éléments de l’enquête ne nous permettent pas encore de décider", précise Roel Dekelver, porte-parole de Delhaize Belgique.

Question à deux euros: qui décidera de l’identité du (ou des) bénéficiaire(s)? "Ce sont les autorités judiciaires qui détermineront quels sont les éléments qui auront permis d’établir les responsabilités", précise le porte-parole. En clair: Delhaize a mis 250.000 euros sur la table, mais ce n’est pas lui qui décidera qui y a droit. "Cette prérogative est dans les mains de la justice, dit Roel Dekelver. Le jour venu, Delhaize dialoguera avec les autorités et prendra attitude. Mais il faut bien sûr un élément décisif qui contribue à débloquer le dossier. Pour l’instant, cela reste donc très hypothétique." 


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