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"Mes parents ne m’avaient pas dit que j’étais kurde"

La liberté de la presse et la liberté d’expression sont mises à mal actuellement en Turquie. ©AFP

Istanbul compte le plus grand nombre de Kurdes au monde, environ 3 millions. Une minorité aujourd’hui prise en étau après le putsch manqué et la reprise de la guerre dans le sud-est.

Le petit atelier de textile des frères Eroğlu est situé dans une rue en pente de Kasimpaşa, le quartier où est né le président Recep Tayyip Erdoğan, à Istanbul. La popularité de l’homme fort de la Turquie s’arrête net à la porte de l’atelier, d’où sortent des chants traditionnels kurdes aux accents révolutionnaires, longtemps interdits en Turquie.

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Qui sont les Kurdes turcs?

Population issue des régions du sud-est anatolien de la Turquie, on ne peut réduire les Kurdes à un groupe homogène. Ils seraient environ 15 millions dans le pays, dont 3 millions à Istanbul, plus grande ville kurde du monde. Les Kurdes d’Istanbul occupent le plus souvent le bas de l’échelle sociale et vivent dans des quartiers populaires comme Tarlabaşi, Sultanbeyli ou Gaziosmapasa. Ils sont issus de l’exode rural et de vagues de migrations successives causées par une guerre civile qui dure depuis plus de 30 ans et aurait fait entre 30 et 45.000 morts.

Que revendiquent-ils?

Il existe des Kurdes "par nature", et des Kurdes "par culture". Les premiers sont ethniquement kurdes, mais ne le revendiquent pas forcément, préférant l’assimilation à la nation turque. Ils peuvent être fervents sunnites et voter pour l’AKP du président Erdoğan. Les seconds sont politiquement engagés, et se battent pour la reconnaissance de leur culture, voire d’un territoire, le Kurdistan (littéralement "pays des Kurdes), dont la définition est contestée. Les plus combatifs, comme les rebelles du PKK et son fondateur Abdullah Öcalan en prison depuis 1999, réclament l’autonomie de cette région.

"Ce que le président est en train de faire avec sa purge, c’est un nouveau coup d’état, un coup d’état civil celui-là. Ce n’est pas avec cette mentalité que les choses vont s’arranger", vocifère Idris Eroğlu, derrière sa machine à coudre. "Je n’ai pas peur de le dire. Le président donne bien ses opinions, pourquoi je ne donnerais pas les miennes?", dit-il, alors que la liberté de la presse et la liberté d’expression sont largement compromises en Turquie. Ce Kurde originaire de Mardin, dans le sud-est du pays, se fait l’écho du message de son parti, le HDP (Parti démocratique des peuples), formation de la gauche pro-kurde. Son leader, Selahattin Demirtaş, a été systématiquement exclu des rencontres politiques post-coup d’Etat d’état militaire du 15 juillet.

Une langue longtemps interdite

À deux pas de là, près du boulevard Tabarlaşi, les fils à linge sont tirés de part et d’autre des ruelles aux façades décrépites. Draps et couvertures pendent comme des étendards au-dessus des frimousses des gamins qui jouent au milieu de la rue. Les femmes reviennent du marché, les sacs remplis de légumes. On y croise aussi des voleurs à la tire.

Le quartier a une réputation sulfureuse, surtout le soir. C’est dans une de ses rues que se trouve le bureau local du HDP. Dans une autre, le Mezopotamia Kültür Merkezi, le centre culturel de Mésopotamie, fondé en 1990 et dédié à la culture et aux traditions kurdes.

Nous y rencontrons Genim Ildan, musicien et interprète kurde. Pendant longtemps après la fondation de la République turque, en 1923, la langue et les traditions kurdes étaient interdites en Turquie. Ce n’est que depuis les années 1990 et l’exode rural des Kurdes vers les villes de Turquie que cette interdiction a été progressivement assouplie. Il existe désormais une chaîne de télévision publique et des radios en kurde, quelques maisons d’édition, librairies et cours de langue kurde, principalement à Istanbul et à Diyarbakir, considérée comme la capitale (non officielle) du Kurdistan turc, une région qui n’a pas de reconnaissance légale en Turquie.

Rumet Isa Serhat est le fils de Medet Serhat, un célèbre avocat kurde, assassiné en 1994 parce qu’il défendait devant la justice des rebelles du PKK ou des Kurdes frappés de discriminations. Il raconte son enfance, dans les années 1990. "On m’interrogeait toujours sur mon prénom. Rumet, c’est en quelle langue? Quand j’étais enfant, la langue kurde était interdite. Constitutionnellement, les habitants de la Turquie étaient tous des Turcs. Il n’y avait pas d’alternative. Mes parents ne m’avaient pas dit que j’étais kurde. Alors ma mère répondait que mon prénom était italien, pour me protéger", explique Rumet (qui signifie honneur en kurde), candidat du HDP aux dernières législatives à Istanbul. "Mon père était avocat, ce qui posait un autre problème. Les seuls Kurdes que les Turcs tolèrent à Istanbul sont ceux qui font le sale boulot pour eux. Mais moi, j’étais un gamin kurde de riche avec un nom kurde, cela faisait désordre."

Une ouverture en 2002

À son arrivée au pouvoir en 2002, le gouvernement de Recep Tayyip Erdoğan montre des signes d’ouverture et engage même des pourparlers de paix en 2012 avec le parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), une organisation terroriste aux yeux de la Turquie, des Etats-Unis et de l’Union européenne. L’été dernier cependant, la période d’accalmie est rompue et la guerre civile enflamme à nouveau le Kurdistan.

À 21 ans, Zerevan Botan a quitté il y a quelques mois sa ville de Yüksekova, en proie à des combats, sur les conseils de sa famille. Ses proches avaient peur qu’il ne tombe lui aussi dans la rébellion kurde.

"Quand je veux rentrer chez moi, je dois me soumettre à d’intenses contrôles d’identité."

Comme beaucoup de ses pairs, il a trouvé un travail dans la construction à Istanbul. Il se sent kurde avant d’être turc, préfère la langue kurde au turc qui lui a, selon lui, été imposé. "J’aurais voulu rester à Gever (nom kurde de Yüksekova), mais ce n’est plus qu’un champ de ruines. Quand je veux rentrer chez moi, je dois me soumettre à d’intenses contrôles d’identité. La police se renseigne pour savoir si j’ai un casier judiciaire ou une activité politique. Vous pouvez être arrêté pour ça." Zerevan Boltan explique que son identité kurde a été forgée par les inégalités "dont j’ai été le témoin toute ma vie", les "mensonges dans les médias" vis-à-vis des Kurdes, et le délit de faciès, dont il se dit la victime.

Attentats

Plusieurs attentats suicides revendiqués par Les Faucons de la liberté du Kurdistan (TAK), groupe rebelle radical proche du PKK, ont endeuillé ces derniers mois Ankara et Istanbul. "Bien sûr, ce n’est pas une réponse humaine. Mais la réponse du gouvernement n’est pas humaine non plus. L’action du PKK est dirigée vers les institutions comme l’armée, pas contre les civils. Si c’était le cas, on verrait de jeunes Kurdes agresser de jeunes Turcs dans les rues, et ce n’est pas le cas", poursuit Genim Ildan. "Notre avenir est incertain", poursuit-il, avec l’état d’urgence "on ne sait pas si l’administration va nous accuser de ceci ou de cela".

Depuis le coup d’état militaire manqué du 15 juillet, les autorités, le président Erdoğan en tête, font régulièrement l’amalgame entre l’organisation de Fetullah Gülen, l’imam accusé d’avoir fomenté le putsch, et le PKK. Début août, le gouverneur de la région de Batman, Ahmet Deniz, a affirmé que lors de communications radio, les terroristes du PKK avaient dit aux putschistes "Unissons-nous", "Soyons en contact étroit" et "Agissons ensemble". "Les deux organisations terroristes ont pour but de bloquer la Turquie et cherchent à bouleverser le pays avec le soutien de certains pays étrangers. Les pays qui encouragent ces organisations terroristes veulent causer une guerre civile entre Turcs et Kurdes. Mais nos citoyens sont conscients de la situation et coopèrent avec nous. Nous vivrons, si Dieu le veut, d’excellents jours", a dit M. Deniz. Rumet Isa Serhat secoue la tête: "Pour nous, les Kurdes, ce sera le purgatoire."

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