interview

"Si Muharrem Ince gagne la présidence turque, nous levons l'état d'urgence dans les 48h"

Kader Sevinc, la représentante du CHP auprès de l'UE ©rv doc

Kader Sevinc représente le CHP, le parti social démocrate turc, auprès de l’Union européenne. Personnalité montante au sein du parti, elle est proche de Muharrem Ince, le candidat présidentiable de l’opposition. A trois jours des élections, elle explique pour l'Echo les défis qui attendent son parti.

En cas de victoire d’Ince, certains voient Kader Sevinc monter dans l’exécutif. Cette victoire est-elle possible? Jusqu’ici, le président turc Recep Tayyip Erdogan était donné gagnant. Mais la course est plus serrée que prévu.

La popularité d’Ince est en hausse, à 30% dans les sondages. Erdogan recueillerait entre 40 et 45% des voix, ce qui est insuffisant pour assurer sa réélection. Il serait contraint à un second tour et pourrait perdre sa majorité. L’opposition, quant à elle, forme une coalition solide, "l’Alliance de la nation", entre le CHP (social-démocrate), le Bon parti (droite nationaliste) et le Parti de la Félicité (conservateur). L’AKP (islamo-conservateur) d’Erdogan se présente avec le MHP (nationaliste).

"Je n’ai jamais vu un tel changement des mentalités en Turquie."

Tayyip Erdogan va-t-il gagner ces élections, ou bien le suspens reste-t-il entier?
Je n’ai aucun doute que nous allons gagner. Ce n’est pas un vœu pieux. C’est un fait. Pour les législatives, les sondages réalisés par des sociétés fiables démontrent que le parti au pouvoir d’Erdogan et son allié nationaliste semblent perdre la majorité parlementaire face à "l’Alliance de la nation" forgée par quatre partis d’opposition et dirigé par le CHP. Ces partis d’opposition recueillent 43% des voix alors que l’alliance entre l’AKP et le MHP, un pseudo-parti nationaliste d’opposition, ne gagne que 42% des voix.

Pour l’élection présidentielle, au début, nous espérions mener la course au second tour. Maintenant, tout a changé. Je suis sûre que Muharrem Ince, le candidat du CHP, gagnera. Je suis engagé dans la politique depuis plusieurs années, je n’ai jamais vu un tel changement des mentalités en Turquie.

Pourquoi Ince a-t-il une chance de gagner?
Laissez-moi vous poser une question. D’un côté, il y a quelqu’un qui est fatigué et de l’autre, il y a quelqu’un de nouveau et d’énergique. D’un côté, il y a quelqu’un qui a été incapable de résoudre les problèmes de la Turquie pendant 16 ans, et de l’autre, quelqu’un qui donne de l’espoir et génère de l’optimisme sur des projets concrets et des idées pour un avenir meilleur. D’un côté, il y a une mentalité rouillée, et de l’autre, une nouveauté. Qui supporteriez-vous? Je crois en la sagesse et le bon sens du peuple turc et des jeunes générations.

Quel est l’enjeu de cette campagne?
Le ralentissement économique est l’un des problèmes les plus graves de la Turquie. La livre turque, qui s’échangeait à 2,15 dollars lors de la précédente élection présidentielle en 2014, a coulé à pic, atteignant 4,75 dollars aujourd’hui. C’est la raison pour laquelle Erdogan a choisi d’organiser les élections deux ans à l’avance, afin que les votes soient exprimés avant qu’éclate la crise économique tant redoutée. La vraie question est de savoir dans quelle mesure la crise affectera dès maintenant le comportement des électeurs.

Les citoyens turcs ne sont pas informés de la situation, l’AKP et ses dirigeants exercent une pression énorme sur les économistes et les analystes pour qu’ils ferment les yeux. Mais le public sent les difficultés et sait que la majorité des entreprises turques sont à genoux. Le CHP offre des propositions concrètes pour en sortir, soutenir les plus défavorisés, les jeunes progressistes, ramener la justice sociale, moderniser notre système éducatif, réformer le système de retraite et faire confiance à la Justice.

Comment la communauté turque votera-t-elle en Belgique?
Les votes ont eu lieu en Belgique entre le 15 et le 19 juin. Traditionnellement, les Turcs de Belgique sont en majorité proche de l’AKP. Mais il faut voir le vote des Turcs de l’étranger dans son ensemble, ce qui représente un million et demi de voix, 5% du total.

En cas de victoire, nous apporterons une perspective différente à la diaspora turque. Les Turcs de l’étranger feront l’expérience d’un gouvernement les traitant comme des citoyens égaux à ceux de Turquie. Nous encouragerons aussi l’intégration des communautés turques dans leurs pays de résidence en Europe.

Comment décrivez-vous Muharrem Ince?
C’est un homme charismatique, résilient, il est bien vu par les électeurs conservateurs hors de l’électorat naturel du CHP. C’est aussi un intellectuel accompli. Il a étudié la physique à l’université et l’a enseignée. Sa carrière politique a débuté au bas de l’échelle, dans le district de Yalova, où il est né. C’est un homme sensible, qui écrit de la poésie. Ses discours contre les politiques antidémocratiques de l’AKP et d’Erdogan sont devenus viraux parmi ses 3,6 millions de followers sur Twitter et les réseaux sociaux.

Il rassemble, aussi. Il promet de prendre des mesures pour résoudre le problème kurde. Au cours de la campagne, il a visité Demirtaş, le candidat à la présidence emprisonné du HDP.

Quelle serait la première décision d’Ince?
Plus personne n’est en sécurité en Turquie. Les biens de chacun peuvent être confisqués par un seul décret-loi. La société civile et les chefs d’entreprise peuvent être détenus. C’est pourquoi nous promettons de lever l’état d’urgence en Turquie dans les 48 heures après qu’Ince ait pris la présidence.

Nous rétablirons aussi un système de justice indépendant, impartial et équitable. Nous mènerons des politiques économiques garantissant l’indépendance de la Banque centrale et la fin de nombreuses années de politisation de l’administration économique.

Les phrases clés

"Je suis sûre que Muharrem Ince, le candidat du CHP, gagnera."

"D’un côté, il y a une mentalité rouillée, et de l’autre, une nouveauté. Qui supporteriez-vous?"

"Notre priorité de politique étrangère ira au rétablissement des relations avec tous les pays de l’UE et au renouvellement des perspectives d’adhésion."

Et vous Kader Sevinc, que ferez-vous en cas de victoire du candidat CHP?
J’ai investi du temps et de l’énergie à Bruxelles sur l’adhésion de la Turquie à l’UE, jusqu’à travailler dans les institutions européennes. Je ne vous en dirai pas plus sur l’après élection. Mais je continuerai à travailler dans cette direction, à quelque titre que ce soit.

Le gouvernement Ince relancera-t-il le processus d’adhésion à l’UE?
Notre priorité de politique étrangère ira au rétablissement des relations avec tous les pays de l’UE et au renouvellement des perspectives d’adhésion. Sans attendre les premiers pas de l’UE, nous prendrons des initiatives en introduisant des réformes politiques requises dans de nombreux domaines dans le cadre d’un programme de démocratisation. Nous relancerons aussi les négociations sur les thèmes de la libéralisation des visas, des fonds d’aide à l’agriculture et de la coopération scientifique. Ce sera un objectif hautement prioritaire.

Le prédicateur Gülen exerce-t-il des pressions sur ces élections?
C’est de la propagande répandue par le gouvernement. Une illusion politique d’Erdogan, introduite dans sa campagne pour affecter les votes conservateurs, après le coup d’État raté en 2016, qui a vu Erdogan emprisonner plus de 150.000 personnes, dont 192 journalistes.

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