La Russie met son argent à l'abri en Belgique

Le président Poutine lors de la réunion du comité de sécurité russe ce lundi 7 avril après la déclaration d'indépendance de la République de Donetsk, région administrative de l'Ukraine. ©AFP

Moscou rapatrierait des milliards de dollars d’actifs jusque-là en dépôt aux États-Unis sur des comptes européens. Et ce, pour se protéger d'un éventuel embargo qu'imposerait Washington. Selon toute vraisemblance, ces titres atterrissent à Bruxelles, chez Euroclear, nous rapportent des sources financières. Le Trésor américain et la Banque de Russie n'infirment pas cette thèse.

Les relations diplomatiques entre Barack Obama et Vladimir Poutine se sont récemment dégradées au sujet d’une petite péninsule mouillant en Mer noire nommée Crimée. Depuis ces tensions géopolitiques, pressée par la fuite simultanée de 50 milliards de dollars de capitaux privés au premier trimestre, Moscou a envisagé tous les cas de figure, en ce compris le gel de ses actifs financiers reposant dans des banques américaines. La Russie détenait encore en janvier dernier 132 milliards de dollars rien qu’en bons du Trésor US.

Avec l’accès de violences observée dans des régions séparatistes de l’Ukraine, ce scénario de sanction économique musclée imposée par les Etats-Unis serait pris très au sérieux.

A savoir

Le climat des affaires en Russie n’est guère plus clément que l’atmosphère diplomatique. La banque centrale de Moscou s’est inquiétée mardi d’un exode massif des investisseurs privés. La fuite des capitaux a presque doublé au cours du premier trimestre, dépassant les 50 milliards de dollars pour la première fois depuis fin 2008. Une hémorragie financière qui pourrait se chiffrer à 100 milliards sur l’ensemble de l’année, s’est montré tout aussi pessimiste le ministre russe de l'Économie. 

Dans ce contexte, les argentiers du Kremlin ne peuvent décemment pas se permettre le luxe de sanctions économiques aussi sérieuses que le gel des actifs financiers américains. Pourtant, le risque géopolitique couve. Des milliers de soldats de l'armée russe se sont amassés le long de la frontière avec l'Ukraine, des militants pro-russes ont pris le contrôle de régions administratives ukrainiennes, et le «risque russe» s’est de nouveau invité dans les discussions de salles de marché. 

Au point, nous rapportent certaines sources financières, que la banque centrale de Russie a déjà rapatrié une partie de ses actifs libellés en billets verts dans des centres financiers d’Europe.

La chute d’une centaine de milliards de dollars accusée mi-mars par les volumes des Treasury bonds conservés par la Fed pour des institutions étrangères avait éveillé les soupçons à l’égard de Moscou.

À décharge, la baisse du niveau des dépôts de la banque centrale américaine avait très vite été partiellement comblée, laissant entendre que la Russie n’était pas seule aux commandes.

Ensuite, la banque centrale russe a très bien pu revendre ses titres de dette américaine, ne serait-ce que pour stimuler le cours du rouble. Toutefois, une vente massive des obligations gouvernementales US se serait reflétée dans les rendements. Or, le taux à 10 ans américain oscille autour de 2,6% depuis quelques mois maintenant.

Tout cela plaide donc en faveur du transfert hypothétique sur des comptes européens.


Et, si l’on poursuit ce raisonnement, les autorités russes ont l’embarras du choix pour placer leurs billes. Si ce n’est que, le candidat dépositaire était tout désigné. Une entreprise domine le marché des activités de centralisation des titres. Ce prestataire, donnant accès direct aux places financières russes, est une société de droit belge: Euroclear.

 

"Business as usual"

Selon des intervenants de marché, la probabilité que l’institution monétaire moscovite ait viré une partie de ses actifs US chez Euroclear apparaît comme forte, pour ne pas dire évidente.

Contacté par nos soins pour valider ce qui reste une hypothèse, le géant des services post-marché n’a évidemment pas souhaité interpréter ces mouvements financiers. "Euroclear ne livre aucun commentaire sur les titres détenus pour le compte de ses clients", a sans surprise précisé le responsable de la communication.

Il ne s’agirait pourtant là que d’un "smart move", nous précise un trader en obligations sous couvert de l’anonymat. "Ce serait juste très malin de la part de Poutine de contourner de la sorte le gendarme international, très malin et on ne peut plus légal", insiste-t-il.

Euroclear n’aurait donc pas à rougir de la crédibilité dont bénéfice l’enseigne financière auprès de clients souverains, même lorsque celle-ci sert de rempart contre l’armée administrative des Etats-Unis.

Si les avoirs russes ont bel et bien été transférés sur les comptes belges, cela offre à la Russie une protection supplémentaire contre un embargo américain.

En revanche, si l’Europe venait à prendre cette même mesure confiscatoire, Euroclear se conformerait à la directive et collaborerait avec les autorités compétentes. Mais la situation n’en est pas là. Pour l’heure, il n’y a apparemment pas de ligne directrice ou de protocole à suivre dans l’éventualité d’un gel des avoirs russes, "c’est business as usual", pouvait-on entendre dans les couloirs du siège bruxellois.

Relevons enfin le silence radio du département du Trésor américain, de la Réserve fédérale et de la banque centrale de Russie, tous interrogés à ce sujet.

 

Américains et Russes sur la même longueur d'onde

Interrogé sur le sujet, le responsable de la communication liée aux sanctions financières du Trésor américain n'a pas réfuté la thèse du transfert mais a préféré ne pas aborder de cas particulier parce qu'il s'agissait de détention de titres par des banques centrales. Dans son entourage, on nous a toutefois conseillé de demander directement aux Russes.

Recontactée ce jeudi, la Banque de Russie n'a pas non plus infirmé le raisonnement visant Euroclear. Mais la porte-parole de la banque centrale moscovite nous a signalé qu'aucun commentaire officiel sur la gestion des actifs libellés en dollar ne nous serait donné avant septembre.

Une période de prudence imposée par la sensibilité de l'information, précise-t-elle, "étant donné la grande réactivité des cours sur les marchés financiers mondiaux aux positions prises par d'importants intervenants de marché, la Banque de Russie incluse".

 

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