interview

15 kilomètres avec Bart De Wever

©Debby Termonia

Si tu veux un ami en politique, achète-toi un chien, disait Truman. Entre deux foulées au bord de l’Escaut, le président de la N-VA se livre. Sur ses amis qui lui manquent cruellement, sur sa passion pour la République de Rome. Et sur les Wallons - "le plus germain des peuples latins".

Il a d’abord réfléchi. On sentait une pointe de perplexité dans sa voix, au téléphone. "Franchement, je n’ai pas réellement de temps libre". Puis la lumière fut. Et il a dit: "Alors, il faut venir courir avec moi".

Et le voilà sur le perron de la maison communale d’Anvers. Les drapeaux flottent au vent sur la grand-place et lui, il a mis son t-shirt siglé "SPQA". "Senatus Populusque Antverpiensis". Le sénat (le conseil communal) et le peuple d’Anvers. C’est calqué sur le sigle de la République de Rome. On ne se refait pas. On ne refera pas Bart De Wever. "Je voulais souligner l’autonomie d’Anvers, on a toujours été dominé par les Autrichiens, les Espagnols, les Hollandais, les Français. Maintenant c’est Bruxelles…", ricane-t-il.

"Ici, c’est le peuple d’Anvers qui règne et ce n’est pas toi. C’est l’esprit des Républicains romains".

"J’ai commencé à courir en 2012, c’était très difficile car j’étais au début de mon régime et je devais faire attention à mon cœur, mes pulsations cardiaques."

Le président de la N-VA court deux fois par semaine, entre 14 et 16 kilomètres à chaque fois. Là, menace terroriste oblige, il est encadré par des bodyguards. Et nous, on suit à vélo, parler et courir exigent en effet une condition physique hors pair. On ne l’a pas (encore?)…

"J’ai commencé à courir en 2012, c’était très difficile car j’étais au début de mon régime et je devais faire attention à mon cœur, mes pulsations cardiaques. Il suffisait que je me baisse pour faire mes lacets et je dépassais déjà les 145 pulsations par minute".

Donc, il y a été doucement. Comme ce matin-là. "Les premiers kilomètres, les premiers mètres même, j’ai toujours envie de m’arrêter, mais à partir du 4e kilomètre, je commence à être vraiment bien". Il a (aussi) installé un tapis roulant au sous-sol de la maison communale, mais ne l’emploie pas vraiment. "Je préfère être dehors". Toujours le même parcours: on est conservateur ou on ne l’est pas.

©Debby Termonia

Il fait quelques compétitions, a couru à Rome, Paris, Londres, Singapour et New York. Il a la compétition dans le sang: "pour quelqu’un qui est très compétitif comme moi, c’est la vraie motivation pour s’entraîner. Toujours faire mieux; tout le monde te regarde, tout le monde demande quel est ton temps, ça me motive, je me bats contre moi-même. Pas contre les autres, je n’ai pas le physique pour être un grand coureur. Je cours mieux que 90% des gens de mon âge, mais les 10% restant, je ne les rattraperai jamais". Il est sur des petites foulées. Le terrain est plat. On s’étonne, il relève; "vous êtes en Flandre, ici c’est le plat pays". Le Tour de France est passé à Anvers et ça l’a marqué. "J’ai vu les coureurs cyclistes, c’est incroyable, des mecs de 60 kilos. On pourrait faxer ces types-là".

Il ne rit jamais de ses propres blagues. Il est comme ça.

On longe l’Escaut sur plusieurs kilomètres, la foulée est régulière. Les bodyguards sont à l’aise. On dirait qu’ils volent à nos côtés.

"La tâche de bourgmestre m’occupe tout le temps, sur tous les thèmes, on ne me lâche jamais."

Lui n’est plus dans l’enfer de la rue de la Loi, plus de longues et lourdes négociations avec les partis francophones. Son agenda devrait donc être plus light. "Non!, dit-il. La tâche de bourgmestre m’occupe tout le temps, sur tous les thèmes, on ne me lâche jamais". La politique ne le lâche pas. Sauf, après quelques kilomètres. "Les premiers trois kilomètres, on a encore énormément de problèmes en tête. Mais après cinq kilomètres, il n’y a plus que toi et la route. C’est ça qui est génial, ça vide complètement l’esprit. Et quand on a terminé: on n’a plus aucun problème". Il ne croit pas, pourtant, à la chimie, l’alchimie, du coureur de fond, celle qui libérerait de l’endorphine dans le corps et ferait quasi planer les coureurs les plus assidus. "La sensation de bien-être dure jusqu’après la douche". Et après, les problèmes reviennent à grandes enjambées. Surtout vers lui, De Wever, l’éternel pessimiste. Il nuance: "Je ne suis pas pessimiste, je suis réaliste. Je dis toujours qu’un optimiste est quelqu’un qui est mal informé". L’enfer n’est pas au coin de la rue, mais il n’est jamais très loin.

Cette année, il partira en vacances. En août. En Italie, la Toscane. On dirait presque un libéral flamand, façon Verhofstadt et De Gucht tant il est fan de cette région. En vacances, il lit. Il visite pas mal, aussi. Mais il ne boit pas, ça non. Il a bu son dernier verre de vin – un rouge italien – un jour de novembre 2011 alors qu’il entamait son régime. C’était au "Stelle", un restaurant italien à Schaerbeek dont il est fou. "ça ne me manque pas l’alcool, pas du tout", assure-t-il.

Tunnel sous l’Escaut. L’air y est plus frais. Un ou deux passants, rares, se retournent. L’un deux: "mais c’est le bourgmestre". Il dit bonjour, poursuit. La foulée n’attend pas, on doit mouliner pour le rejoindre. Et on commence à transpirer.

"Le temps où chaque article avait une influence sur ma pression sanguine est définitivement révolu."

Il lit, donc. Et il visite. Il ne regarde pas la télévision. "La télévision, ça n’existe plus dans ma vie". Il ne lit pas la presse. "Le temps où chaque article avait une influence sur ma pression sanguine est définitivement révolu". Dix années rue de la Loi, "c’est dangereux". Il y a de quoi devenir blasé.

Alors, quand il lit ou visite, c’est systématiquement en rapport avec l’Empire romain. "Parfois, je donne des conférences là-dessus. Ça a un succès énorme, j’arrive à en parler parce que c’est une période qui me passionne". Chaque livre qu’il lit, il écrit une petite fiche dessus pour s’y retrouver. "Il y a vraiment un engouement intellectuel là autour, des personnes qui ont fait du latin dans leur vie entre autres". Sa période préférée est la fin de la République et le début de l’Empire: un siècle avant et un siècle après JC.

©Debby Termonia

Il dresse alors un parallèle avec la situation grecque, la foulée est stable. Le GPS du bodyguard indique 6,8 kilomètres.

"Il y a énormément de choses de Rome dont l’Europe aurait intérêt à s’inspirer si elle veut un jour s’unifier. Les Romains ont réussi cette unification pendant 700 ans. Ils avaient ce qui manque à l’Europe: du leadership et des galères. Il faut un chef et il faut un élément punitif pour ceux qui ne coopèrent pas. L’Europe n’a ni l’un ni l’autre. On voit la folie de la Grèce, ce pays qu’on n’aurait jamais dû accepter dans la zone euro. Et maintenant qu’ils y sont, on voit la difficulté pour les en faire sortir ou collaborer". Il s’énerve: "quelle bêtise, quel non-sens la gauche nous sert là-dessus. Les Grecs n’ont jamais payé leurs dettes dans l’Histoire. C’était déjà le cas au 19e siècle. Un homme d’État doit faire la différence entre l’éthique de sa conviction personnelle et de la responsabilité. La responsabilité c’est qu’on doit regarder l’intérêt du plus grand nombre. Accepter une économie dans l’eurozone qui ne converge en rien avec les autres, ça n’a aucun sens".

Et il bifurque.

"La clé du succès de la N-VA? On ne ment pas."

Vers la politique belge: "D’ailleurs, ça a toujours été la clé du succès de la N-VA. On dit les choses vraies, on ne ment pas, même si ça ne fait pas plaisir. Les gens reconnaissent la vérité quand ils l’entendent. Les gens ne sont pas stupides. Sur la Grèce, on postpose toujours l’exécution parce que personne ne veut être tenu responsable". Et les pays de l’Est qui se montrent intraitables avec la Grèce?

Là, il jubile presque. Tellement on le ramène à ses fondamentaux.

"Il n’y a qu’une seule frontière qui a du sens en Europe, celle entre l’Europe romaine et l’Europe germanique. Et même après 50 ans de division entre l’Est et l’Ouest, c’est toujours cette frontière qui revient et qui prévaut. Les pays germaniques et les pays scandinaves. C’est la frontière entre le beurre et l’huile d’olive, entre la bière et le vin". Mais les Romains sont montés jusqu’en Écosse – le mur d’Hadrien est là pour en témoigner. De Wever: "Ils n’ont pas pu contrer l’influence germanique partout. Et cette frontière traverse notre pays. Nous sommes des mélanges. Les Flamands sont le plus latin des peuples germaniques tandis que les Wallons sont le plus germain des peuples latins. Et cet héritage a créé la frontière linguistique".

Là, le refrain (nationaliste flamand) est connu.

On arrive en lisière d’une forêt, sur la rive gauche de l’Escaut. Au loin, le bâtiment en construction de la nouvelle autorité portuaire d’Anvers. Il fait l’article sur le port, sur le secteur pétrochimique, sur le secteur du diamant. Il évoque son récent voyage à New York. Il a été marqué par Central Park. Où il s’est perdu…

Il exhibe son poignet avec une montre Ice-Watch. "Mes collaborateurs me l’avaient achetée à l’époque pour faire plaisir à Benoît Lutgen quand j’étais informateur royal pendant les négociations, on avait appris que c’était le frère de Benoît, Jean-Pierre Lutgen qui était le CEO d’Ice-Watch. Heureusement, quelqu’un m’a prévenu à la dernière minute que les deux frères ne s’entendaient pas et je ne l’ai pas montrée à Benoît Lutgen". Les cailloux continuent de crisser sous le poids des foulées régulières.

Et au 9e kilomètre, il se laisse aller.

"Il faut toujours garder en tête que la gloire est éphémère."

"Le drame de ma vie, c’est de ne plus voir mes amis. Il y a des gens, par exemple mon meilleur ami qui est francophone, je ne l’ai même pas vu depuis un an". "La vie professionnelle et la vie sociale se rejoignent et ne font plus qu’une. C’est pour cela que beaucoup de politiques, quand ils s’arrêtent, ils tombent dans un trou noir. Parce que du jour au lendemain, on n’est plus rien. On était invité partout, bienvenu partout, le lendemain de la démission, c’est fini. Il faut toujours garder en tête que la gloire est éphémère". Il le répète en latin. Sic transit gloria mundi. "Ne jamais mélanger sa fonction avec sa personnalité. Moi, j’ai quatre enfants encore jeunes. Donc, si j’ai du temps libre, ce temps est à eux". Il a été voir Jurassic world le week-end dernier à Kinepolis et a fait un tour au Musée des sciences naturelles.

Là, on passe devant la plage Sainte-Anne en bordure de l’Escaut. C’est ici qu’il a l’intention de bâtir un Knokke-le-Zoute made in Antwerpen. "C’est beau", dit-il en désignant la petite digue. "Il y a du potentiel".

©Debby Termonia

II revient sur ses amis. Qui lui manquent. "Ça, c’est dur. Mes amis, les vrais, je les ai connus avant la politique, la plupart durant mes études. Et qui peut croire qu’ils m’attendront? On ne peut pas demander à un ami d’attendre. Arriver après 20 ou 30 ans et dire: voilà je suis de nouveau là, je ne sais pas si ça marche". Cela dit, "ça peut marcher. Avec certains, on se voit une heure et c’est comme si on ne s’était jamais quittés. Des mecs avec qui on a fait les quatre cents coups. Avec qui on a des anecdotes gênantes, etc. On ne doit pas prétendre être quelqu’un ou donner la meilleure version de soi-même. C’est ça être avec un ami".

"On n’a pas d’ami en politique. Et sûrement pas de son propre parti."

Et il est tranchant: "On n’a pas d’ami en politique. Et sûrement pas de son propre parti. Truman disait: si vous voulez un ami en politique, achetez un chien. Il avait raison. En politique, il n’y a que des intérêts qui convergent à un moment donné. Ce n’est que l’illusion de l’amitié. Ensuite, les intérêts divergent et les parcours s’éloignent. J’ai eu des sentiments très forts avec Johan Vande Lanotte, on a passé des moments intenses quand il était informateur royal, la période où sa mère est décédée. On ne se voit plus. J’ai vécu cette expérience avec différents politiciens. Si on veut des vrais amis, c’est pas en politique qu’on les trouve. Et dans ton propre parti, c’est le chantier des grandes désillusions, si tu empruntes ce chemin-là".

Le garde qui le précède d’une centaine de mètres file comme une antilope. "Je ne m’en fais pas", dit-il alors qu’il est le politicien le plus menacé de Belgique. "Jamais. Pas du tout. Même avant d’être protégé je ne m’en faisais pas. Je suis fataliste. Il doit arriver ce qui dit arriver. Et ça ne changera strictement rien de s’inquiéter. L’enfer, c’est si la famille s’inquiète. Si ta famille a peur, c’est intenable. Mon épouse ne veut pas jouer la first lady et pour elle je fais un job comme un autre".

Dernier tunnel sous l’Escaut. Et accélération pour terminer en force.

Retour à la "Stadhuis". Les drapeaux flottent toujours au vent. Le fameux sigle "SPQA" est toujours là, aussi.

Le Sénat et le peuple d’Anvers ont gardé la maison communale en son absence.

©Debby Termonia

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Vous n'imaginez pas ce que font les grands fauves de la politique belge quand ils ne font pas de politique. Chacun a son truc pour recharger ses batteries. De Paul Magnette à Didier Reynders en passant par Bart De Wever et beaucoup d'autres, ils ont accepté d'entrouvrir la grille de leur jardin secret.

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