analyse

Le nouveau défi, vivre centenaire ou pour l'éternité

©Sodexo

La population du globe comptera bientôt un milliard d’octogénaires. Et certains, tel le futurologue Ray Kurtzweil, prédisent déjà l’avènement d’un mutant dont le cerveau vivra éternellement. Plus sagement, Jane Fonda estime que la vie commence à 60 ans.

Deux chiffres parmi d’autres, relevés par Fredrik Reinfeldt, un économiste suédois qui a dirigé le gouvernement de son pays de 2006 à 2014: "La moitié des enfants nés aujourd’hui en Europe seront un jour centenaires." Et "la population des octogénaires dans le monde, qui culmine actuellement à 125 millions d’individus, atteindra le milliard d’ici la fin du siècle"

On vit de plus en plus longtemps, c’est une certitude qu’étaie Ray Kurzweil, inventeur, prévisionniste de génie, auteur du best-seller "The singularity is near" et directeur de la recherche chez Google: "90% des gens croient que le monde devient sans cesse pire, alors qu’il devient de plus en plus sain et riche", dit-il en affichant des graphes montrant le spectaculaire allongement de l’espérance de vie par pays sur les derniers siècles – où les plus de 80 ans promis aux Japonais contrastent avec les 45 ans dévolus aux Congolais… En tant que Premier ministre, Reinfeldt a pris une série de mesures en politique de santé pour accompagner ce changement démographique majeur. En tant que prévisionniste, Kurzweil ne cesse de sonder les progrès des technologies de l’information et leur impact sur la médecine pour deviner comment – et combien d’années – vivra l’homme "computé" du futur.

Mais le jeu en vaut-il la chandelle? Une question qu’on pourrait poser à Jane Fonda, l’actrice américaine qui porte aujourd’hui ses 80 ans avec sérénité.

(Re) naître à 60 ans

"Quand j’ai eu 62 ans, j’ai été surprise d’observer que je n’avais jamais été aussi heureuse. Je me suis alors demandé si j’étais unique?" a-t-elle expliqué lors de la conférence sur la qualité de la vie organisée récemment à Londres par le groupe Sodexo et à laquelle participaient également Kurzweil et Reinfeldt. Jane Fonda, actrice, féministe et militante pacifiste qui se définit également comme auteur, a mené ses recherches en fouillant dans son passé et ses relations familiales. Un travail sur soi de plusieurs années, au terme duquel elle a rédigé ses mémoires. Ses conclusions? "Nous avons été éduqués avec une image particulière du vieillissement, comme s’il s’agissait d’une pathologie. Faux! Il y a une réalité après 50 ans. Pour autant qu’on jouisse d’une bonne santé, bien sûr, la majorité des plus de 50 ans ont un plus grand sens du bien-être. Pour moi, vieillir est comme gravir un escalier vers la sagesse, l’authenticité. Il faut voir la vieillesse comme un potentiel."

©BELGA

Elle conseille à tout le monde de faire une pause vers les 60 ans, pour étudier son passé, s’adonner à ce qu’elle nomme "de l’archéologie personnelle", que ce soit en rédigeant son récit de vie, en s’adonnant à la méditation, en suivant une thérapie, peu importe la forme. "Ce travail sur soi vous libérera et vous permettra de commencer à redessiner votre vie, note-t-elle. Le but principal étant de se donner naissance à soi-même avant de mourir."

Les pouvoirs publics peuvent chercher (ou non…) à paver la voie vers cet avenir à la pyramide des âges de plus en plus inversée. En Suède, Fredrik Reinfeldt a participé à la réforme du système de santé en instaurant quatre principes de base: les soins sont accessibles à tous (financés par le secteur public); la priorité va aux nécessités (on soigne d’abord les patients qui en ont le plus besoin); les patients ont le libre choix de leurs médecins et spécialistes; une politique de prévention intensive est appliquée, avec obligation d’y participer. C’est, selon lui, la bonne recette pour accompagner ces citoyens dont l’âge ira de plus en plus souvent jusqu’à trois chiffres.

Les cerveaux dans le cloud

Ray Kurzweil, lui, voit la chose sous un angle beaucoup plus prospectif. Il est vrai qu’il poursuit aussi un autre but, très personnel. Il a vécu comme un profond traumatisme la mort de son père Fredrik à 57 ans en 1970 (il avait lui-même 22 ans à l’époque), au point de collectionner par la suite tous ses objets personnels, ses photographies, ses disques (Fredrik était pianiste et chef d’orchestre), ses lettres, ses factures d’électricité… Son projet: bâtir une sorte d’avatar de son père au départ de ces données, "recréer sa personnalité". Cette quête l’a amené à faire de la lutte contre le vieillissement un combat personnel. Il a aussi subi l’influence de son arrière-grand-mère, qu’il admirait beaucoup et qui fut la première femme d’Europe à décrocher une licence en chimie il y a plus d’un siècle. Elle avait écrit un livre, sobrement intitulé "Une vie n’est pas assez": Ray Kurzweil a retenu ce message.

©Layouter

Il a compris très tôt que "toute technologie de l’information suit un chemin très prédictible" et à faire la distinction entre les capacités du cerveau humain, "qui anticipe les conséquences d’actions de manière à formuler des prévisions de manière linéaire", et les ordinateurs, dont les capacités progressent de manière exponentielle, ce qui justifie des prévisions établies sur des suites également exponentielles. C’est en appliquant ce raisonnement qu’il a prédit dès 1990 l’avènement d’internet. "Quand je travaillais au MIT (Massachusetts Institute of Technology), on y a démontré que la puissance des technologies de l’information était multipliée par deux chaque année", dit-il. Un exemple parmi d’autres: le séquençage du génome humain: "Il a fallu sept ans pour décoder le premier pour-cent, puis sept autres années pour parvenir à 100%."

Ces technologies impactent directement les recherches en santé. "Aujourd’hui, relève-t-il, la moitié de la médecine relève de la technologie de l’information." Cela débouche par exemple sur les progrès enregistrés actuellement dans l’utilisation des cellules souches ou dans la neutralisation des effets de rejet des greffes d’organes du fait de la meilleure maîtrise des composants de l’ADN. "Le secteur de la santé accueille une des principales transformations en cours. Les statistiques ne prennent pas suffisamment ces progrès en compte."

Lui, il en tient résolument compte dans ses tableaux prévisionnels. Il en déduit entre autres que d’ici les années 2030, nos cerveaux seront directement reliés dans le cloud: une méga-intelligence collective composée de millions de cerveaux interconnectés. Il pointe le néocortex, siège de notre cerveau où s’élaborent le langage, la musique ou l’humour. "On prendra les couches supérieures de notre néocortex pour les placer dans le cloud", affirme-t-il en évoquant l’utilisation de "nanobots", des robots minuscules qui circuleront dans nos artères. "On va devenir amusant grâce à cela au niveau de la création et de la compréhension de la musique, des modes d’expression, de l’art..." Une vision qui revient à prolonger ad vitam quasi aeternam la vie du cerveau, ce logiciel humain, mais pas celle du corps, abandonné en cours de route. "Le matériel sera remplaçable", selon lui. Une logique qui laisse certains scientifiques pantois. Mais dans le domaine de la futurologie, tous les avis sont permis. Entre la route vers la vie éternelle mi-humaine mi-électronique ébauchée par Kurzweil et la mort (bien) préparée par la renaissance personnelle telle qu’évoquée par Jane Fonda, le champ des possibles est grand ouvert.

Les francophones délaissent à tort la manne européenne

Les fonds européens qui peuvent soutenir la "silver economy" ne manquent pas. Pourtant, en Belgique francophone, on les délaisse encore beaucoup trop. Au risque de rester bloqué dans la "cour des petits" pendant que les grands s’affrontent au niveau européen. Au risque aussi de se retrouver le bec dans l’eau le jour peut-être proche où les aides distribuées localement grâce aux fonds structurels disparaîtront.

Reprenons. De l’argent pour doper l’économie du vieillissement, il y en a. Pour la période 2014-2020, la Commission européenne affiche 5,4 milliards de fonds divers liés à la santé et au vieillissement, auxquels il faut ajouter les quelque 80 milliards d’euros de l’enveloppe Horizon 2020 que l’UE a réservé pour l’innovation. Mais de l’avis de plusieurs acteurs, les Belges francophones n’en profitent pas assez.

D’abord parce qu’il faut des ressources pour décrocher ces fonds, souligne Monique Marrec-Fairley, responsable des projets européens au pôle de compétitivité Santé wallon, Biowin. Comme des financements locaux sont disponibles grâce aux fonds structurels qui sont injectés via le plan Marshall, on ne se lance pas forcément dans des projets européens. Double erreur: ces fonds locaux risquent de disparaître (on va y venir) et ils ne permettent pas de se hisser dans des réseaux de recherche européens, qui mettent les acteurs de pointe en réseau autour de projets précis. On a trop tendance à s’enfermer dans un système "rassurant, moins compétitif", résume Monique Marrec-Fairley.

À l’administration, on acquiesce: pour pouvoir prendre de l’ampleur, être compétitif, il faut aller au niveau européen, se confronter aux meilleurs, et voir où on peut vraiment faire la différence, abonde une source qui ne souhaite pas être nommée ici. À côté d’un certain manque d’ambition – "on sous-estime nos forces" –, elle pointe aussi un problème d’émiettement des centres de recherche. La Flandre est devenue un exemple en matière d’attrait de financements UE grâce à de grands centres interuniversitaires comme le VIB (biotechs) ou l’Imec (électromécanique), qui regroupent des centaines de chercheurs. Côté francophone, on a des petits centres et "un problème de masse critique".

Le problème se pose avec d’autant plus d’intensité qu’une des conséquences du Brexit pourrait être que la Wallonie et Bruxelles ne puissent plus compter sur les fonds structurels… et que l’enveloppe européenne d’aide à la recherche soit réduite. Double peine. Dans son rapport à la Fédération sur le Brexit, Philippe Busquin avait recommandé "d’identifier les modalités d’une plus grande implication des opérateurs de recherche" dans le sud du pays dans les programmes de recherche européens. Il suggérait une étude sur la manière dont d’autres pays/régions parviennent à obtenir des fonds plus importants.

Le ministre de la Recherche Jean-Claude Marcourt s’apprête à lancer un appel à projets pour une mise au clair des dispositifs d’aide à l’intégration d’acteurs de la recherche dans des programmes européens et améliorer le taux de succès des Belges.

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