interview

Serge Guérin, sociologue: "Cette épidémie a montré l’invisibilité des personnes âgées"

©BAPTISTE FENOUIL

Selon Serge Guérin, la crise sanitaire a révélé le peu d'égard accordé à la vieillesse et à la mort. Cet expert de la seniorisation y voit l'occasion de changer de regard sur le grand âge.

Sociologue, expert des questions relatives au vieillissement et aux enjeux de la seniorisation, Serge Guérin est professeur à l'Inseec, à Paris. Il analyse les conséquences de la crise du coronavirus sur notre rapport aux seniors et s’interroge sur la place que nos sociétés leur accordent.

Notre rapport à la vieillesse va-t-il changer suite à cette crise ?

Cette crise a certainement dû faire prendre conscience à une partie de la population, et notamment à nos décideurs, que l’Europe n’a jamais aussi bien porté son nom de "Vieux Continent". C’est, littéralement, un continent de vieux. D’un côté, on a reculé de vingt ans, car les politiciens ont associé la vieillesse à la faiblesse et à la maladie; d’un autre côté, on a découvert l’importance des plus âgés dans la société, dans le tissu social. Les deux phénomènes, assez contradictoires, sont présents. D’autre part, nous avons découvert que la dépendance est un sujet absolument central, qui concerne l’ensemble de la société. Il faut fluidifier nos systèmes de soin et renforcer les services à domicile. La crise a montré que les métiers d’aide aux personnes sont essentiels et qu’ils doivent être mieux valorisés.

Certains prétendent que nous avons sacrifié les jeunes pour sauver les vieux. Pourrait-on, selon vous, assister à un conflit inter-générationnel ?

Ce discours est présent chez les élites et chez les gens âgés, mais globalement, on ne le retrouve pas chez les jeunes. Cette idée ne tient plus dès lors qu’on la ramène à soi et à sa famille, quand il ne s’agit plus des vieux en général, mais de ma grand-mère ou de mon grand-père. Durant le confinement, on a d’ailleurs pu voir grandir les aides informelles des plus jeunes envers les plus vieux. Ce rapport entre vieux et jeunes est un des rares tissus de sociabilité et de solidarité qu’il nous reste. D’autre part, le vieillissement de la population concerne l’ensemble de la société. J’ai tout intérêt à faire attention à la situation des plus âgés, parce que demain, c’est moi qui serai vieux. Ce que nous devons inventer, c’est une société de tous les âges. Cette crise a montré l’importance du "care". Le care est une éthique de la sollicitude qui vise à prendre soin de soi pour prendre soin de l’autre. C’est ce que j’appelle aussi "l’égoïsme solidaire". Le "prends soin de toi" exprime une attention à l’autre qui est aussi une attention de soi.

"Notre absence totale de préparation nous a conduit à enterrer les gens à la sauvette. Dans des sociétés modernes, c’est tout simplement incroyable."

Si la crise a permis dans certains cas de rapprocher les familles, elle a aussi révélé la terrible solitude des personnes âgées…

De nombreuses familles ont en effet partagé des choses qu’elles ne partageaient plus depuis longtemps. Mais il est vrai aussi qu’on a notamment pu voir la solitude des personnes qui vivent à domicile et qui se sont retrouvées extrêmement isolées car les services à la personne ont été perturbés par la crise sanitaire.

Certains estiment qu’il faut refaire les enterrements des personnes décédées durant le confinement. La question du deuil a-t-elle été purement et simplement évacuée durant cette période ?

Une société repose à la fois sur les vivants et les morts. On ne disparaît pas des mémoires, des souvenirs. La notion de transmission est donc fondamentale. Nous avons besoin de ces rites de passage pour continuer nos vies. La problématique du deuil fait partie des choses qui ont été très mal gérées durant cette crise, montrant une absence totale de préparation. Ce qui nous a conduit à enterrer les gens à la sauvette. Dans des sociétés modernes comme les nôtres, c’est tout simplement incroyable. Nous n’avons pas été capables d’enterrer dignement.

"À 50 ans, on imagine déjà vous mettre à la porte ou on estime qu’on peut penser à votre place."

Vous avez l’impression que la vieillesse reste un sujet tabou ?

On en parle très souvent sous un aspect victimaire, en infantilisant les personnes âgées et en leur disant ce qu’elles doivent faire. Au début, cette épidémie a montré l’invisibilité des personnes âgées; ensuite, elle a révélé notre inorganisation. L’aspect négatif des maisons de repos a certainement été renforcé par cette crise. Il ne s’agit pas de dire que les maisons de retraite doivent passer avant les hôpitaux. Le problème, c’est qu’on estime que la mort des plus âgés n’est pas très grave. C’est pourquoi nous avons créé un collectif, avec des médecins et des chercheurs, sous le nom d’“États généraux de la seniorisation”. Ma crainte, c’est que cette crise ne débouche sur rien de concret concernant les plus âgés et que la question de la place des seniors dans nos sociétés soit une nouvelle fois mise de côté. 

Peut-on parler d’une véritable discrimination à l’égard des personnes âgées, ce qu’on appelle l’âgisme ?

Je remarque que le discours au sujet des personnes âgées oscille entre le déni et le mépris. Quand on infantilise les personnes âgées, on pratique l’âgisme doux; quand on estime que les personnes âgées ne sont plus capables d’être des citoyens, d’utiliser les nouvelles technologies par exemple, il s’agit d’un âgisme dur. Cette discrimination envers les plus âgés passe très facilement dans notre société. Cela a un impact, notamment en ce qui concerne la discrimination à l’emploi. À 50 ans, on imagine déjà vous mettre à la porte ou on estime qu’on peut penser à votre place. Mais, à nouveau, cette crise pourrait changer la donne, car si jusqu’ici l’idéologie dominante prétendait qu’il fallait systématiquement opter pour la rapidité plutôt que pour la lenteur, pour l’action plutôt que pour la réflexion, aujourd’hui d’autres valeurs s’imposent et les représentations évoluent. Si notre rapport au temps change, nous pourrons revaloriser l’expérience. 

"Il ne faut pas se contenter d’occuper les seniors. Les personnes âgées doivent être les auteurs de leur vie."

Comment intégrer les seniors au système économique  ?

En montrant le rôle des gens âgés aujourd’hui. Qu’est-ce qu’une personne âgée? Quelqu’un qui a passé sa vie à s’adapter. En une vie, cette personne a vécu énormément de choses, souvent beaucoup plus de choses que les jeunes générations. En période de crise, les personnes âgées ont généralement une meilleure approche de la situation, plus sereine, car elles ont connu d’autres situations graves. Prenons l’exemple de l’environnement. On dit que les vieux ne comprennent rien à la crise climatique, mais le mode de vie d’une personne âgée plaide généralement pour elle. En 85 ans de vie, par exemple, elle a dépensé moins de CO2 que des jeunes qui ont déjà fait 45 fois le tour de la Terre… D’autre part, il faut mettre en avant la diversité des personnes âgées et intégrer cette pluralité dans les politiques publiques. Il faut changer de logique: on ne doit plus faire pour les plus âgés, mais avec.

D’autant qu’avec l’augmentation de l’espérance de vie, beaucoup de gens veulent continuer à travailler...

Oui, les seniors veulent continuer à se former, changer de vie sentimentale, avoir d’autres projets. Il serait ridicule de se couper de cette ressource incroyable. On ne peut pas faire des vieux des robots joyeux qui n’ont vocation qu’à être des consommateurs. Il ne faut pas se contenter d’occuper les seniors. Les personnes âgées doivent être les auteurs de leur vie. Elles doivent avoir la possibilité de s’engager dans des projets associatifs mais aussi de s’intégrer dans le milieu de l’entreprise. Les séniors représentent un levier d’innovation et de transformation et non simplement une charge ou un coût. Habituellement, on commence par voir tout ce qu’une personne âgée ne peut plus faire, alors qu’elle doit d’abord être considérée comme une source d’expérience.

"Les pays nordiques donnent plus de responsabilité individuelle aux personnes âgées et entretiennent un autre rapport au corps."

Certains pays européens sont-ils en avance sur ce sujet ?

Les pays nordiques donnent plus de responsabilité individuelle aux personnes et, d’autre part, ils entretiennent un autre rapport au corps. Ils ont un regard plus ouvert sur l’âge, moins formaté par des jugements de valeur. Leur raisonnement est simple : tant qu’une personne peut, pourquoi ne pourrait-elle pas avoir le droit de faire telle ou telle chose ?

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