reportage

Charleroi, donzelle de combat

©Emy Elleboog

C’est la vitalité, la niaque qui séduit à Charleroi. Pour qui aurait un projet de moyen terme, elle semble tout indiquée. D’ici dix ans, Charleroi se sera probablement défaite de ses vieux haillons et elle ne carburera plus du tout au charbon, mais à l’énergie positive. En tout cas, c'est ce que laissent envisager les chiffres que nous avons pu consulter et interpréter avec l'aide de trois experts.

Charleroi est une môme. La gamine ne court plus à travers les charbonnages depuis 1984, mais elle garde quelques traces de suie sur ses joues pâles. D’aucuns lui voient alors un air miséreux. En s’approchant, certains percevront le rouge de ses joues enflammées dans la course qu’elle mène pour la reconquête d’elle-même. Endurante, têtue, en sueur.

Dans ce match pour exhiber ses mérites, la donzelle prend les traits d’un damoiseau: Eric Mestdagh, patron du groupe du même nom. Sous la canicule qui assaille le pays ce jour-là, il ne ploiera pas. La sueur perlera à son front, mais il maintiendra le rythme effréné pour nous montrer la face resplendissante de sa ville natale. Le carnaval et la foire dansent dans ses souvenirs d’enfant, à côté des couleurs des petits commerces de la rue de la Montagne et des vibrations du Sporting. Et puis Robert La Frite "où toutes les soirées à Charleroi se terminent".

L’envol grâce à l’aéroport

1€
Pour chaque euro public investi dans le Biopark de Charleroi, 4 euros privés sont investis.

Pour nous, la parade commence au Biopark, un parc d’entreprises scientifiques de pointe, qui atterrit sur l’aéropôle comme un Ovni, en 1999. Les premiers chercheurs, de l’ULB, qui y sont envoyés voient ça comme leur mise au placard. "Il n’y avait pas de biotechs avant ça à Charleroi. En 16 ans, on est passé de zéro à près de mille personnes y travaillant", résume le directeur du Biopark, Dominique Demonté. Qui précise, au passage, que pour un euro public investi, 4 euros privés sont investis.

S’il est enthousiaste, l’homme est lucide. "Nous ne sommes ni la Californie, ni la Chine: personne ne se lève le matin en rêvant d’aller travailler à Charleroi. Pour se rendre attractif, on a opté pour la 'smart specialization'. Nous sommes champions du monde dans certaines branches de la biotechnologie, et nous avons développé des écosystèmes dans ces branches-là." La première spin-off du site, Henogen, a été rachetée en 2009 par le Français Novasep.

©Emy Elleboog

On emboîte le pas, athlétique, d’Eric Mestdagh pour rendre visite au simulateur de chute libre. L’Airspace Indoor Skydiving de l’aéropôle est le plus puissant et le plus haut d’Europe. "Pourquoi Charleroi? Pour la visibilité, répond Magali Braff, directrice marketing. On a fait une étude de marché et ici, il y a beaucoup de passage et Ryanair. On a des clients qui viennent d’Allemagne, d’Italie, de Grèce, etc." En deux coups d’ailes, nous voici devant un autre simulateur, celui d’un Boeing 737. Il concurrence directement celui de Zaventem où les prix sont 7 fois plus élevés pour les pilotes et il est le seul à être ouvert au grand public.

"C’est l’aéroport qui a tout déclenché. On en sent vraiment les effets depuis 5 ans."
Eric Mestdagh
Patron du groupe Mestdagh

On laisse l’aéropôle et ses bâtiments étincelants écrasés par la chaleur et on savoure la climatisation de la voiture. "C’est l’aéroport qui a tout déclenché. On en sent vraiment les effets depuis 5 ans." Eric Mestdagh nous tend une bouteille d’eau et consulte la liste – touffue – des points d’intérêt qu’il a sélectionnés.

Le suivant se rapporte à l’initiative de Marc Deltenre, qui a relocalisé à Charleroi l’entreprise Poncelet (bateaux, hélices et ailes d’avion), basée à Evere. Marc Deltenre, "un très bon ami", est un patron, mais surtout une personnalité forte, un pivot du business à Charleroi. "J’ai fait toute ma vie de patron sur Charleroi. J’aurais pu partir jouer au golf sur la Côte d’Azur. Mais cette région pour laquelle j’ai un attachement phénoménal, je ne peux pas la quitter. J’ai racheté cette entreprise belge et historique, et je l’ai rapatriée ici. Je réinvestis dans ma région, même si c’est symbolique." La dégradation constante de l’image de Charleroi serre le cœur de ce chevalier, alors, en 2007, avec quelques autres entrepreneurs, ils se rassemblent "pour dire stop au refrain ‘à Charleroi, vivons bien, vivons cachés’". Ils créent le club Business for Charleroi (B4C). Aujourd’hui, 270 membres en font partie.

Le foisonnement culturel

©Emy Elleboog

Dont Eric Mestdagh, bien sûr. On longe des sites industriels désaffectés, en direction de Rockerill, pour aborder les succès culturels. "Charleroi la sportive, pour moi c’est un peu pipeau. Charleroi a beaucoup plus d’atouts culturels que sportifs. Voyez Charleroi Danses, Les Écuries, L’Eden, Rockerill, le Musée de la Photo, le BPS22, le Bois du Cazier, l’Abbaye d’Aulne." Rockerill, de l’extérieur, c’est assez austère. On s’aventure dans l’antre de ces anciennes forges de La Providence et on découvre un endroit saisissant et des personnes, artistes et gérants, à la vitalité communicative. Le lieu de concerts, d’expos et d’apéros (tous les jeudis) a séduit en quelques années, sans cloisonnement social. "Liège n’a pas un tel endroit. Quand ils viennent, les Liégeois, ils repartent en disant qu’ils sont carolo-liégeois!".

"Rockerill, c’est comme Charleroi: ils sont partis de rien. Mais il y a un tel engouement populaire qu’il en naît quelque chose d’extraordinaire."
Eric Mestdagh
Patron du Groupe Mestdagh

"Rockerill, c’est comme Charleroi: ils sont partis de rien, et même de l’inégalité. Mais il y a un tel engouement populaire qu’il en naît quelque chose d’extraordinaire", nous glisse Eric Mestdagh alors qu’il nous entraîne dans son cyclone pour jeter un œil au Musée de la Photo, aux quais rénovés de la Sambre, à l’éventration du centre-ville par le chantier titanesque pour le Projet Rive Gauche qui "redonnera le goût de venir en ville", à l’hôtel de police dessiné par l’architecte Jean Nouvel, aux rénovations des casernes et bientôt de l’ancien hôpital civil.

©Emy Elleboog

De rénovations, le musée d’art BPS22 en a tâté pendant plus d’un an. Il rouvre ses portes à la fin de ce mois en ayant magnifié sa volumétrie exceptionnelle. Le BPS22, s’il a sa collection, collabore beaucoup avec des institutions étrangères. "Il ne vous le dira pas, mais Pierre-Olivier Rollin, son directeur, est une pointure dans son domaine. On a déjà tenté de le débaucher. Mais c’est une force que Charleroi doit garder. Comme Xavier Canonne au Musée de la Photo, qui a le GSM de tous les grands photographes. On a des bâtiments splendides, des projets, mais il faut les gens pour les mener et il faut les garder. Si on a de beaux projets, il faut aussi des ambassadeurs", lance, comme un message, Eric Mestdagh.

Si l’envie lui prenait de changer un jour de carrière, il pourrait sans mal être l’un de ces ambassadeurs de la vitalité du Pays pas si noir.

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