analyse

Charleroi, ville de tous les espoirs

©BELGA

L’insécurité et le manque de propreté écornent encore son image.

À gauche, la taverne "Le Luxembourg", avec ses jardinières fleuries, sa façade jaune pâle et ses élégantes fenêtres à croisillons. Au milieu, "Chez Dédé la frite". On n’y a pas goûté les poulycrocs, mais on a souri en voyant des photos sur le web où le frituriste posait derrière le comptoir, marcel et cigarette en main, cendre presque sur le point de tomber dans l’huile. À droite, un "Tabac shop" aux vitrines remplies de narguilés. Tous les visages de la ville sont résumés là, sur ce bout de trottoir de la rue du Pont Neuf, face au parc Reine Astrid. Charleroi la beauté désuète, Charleroi la populaire, Charleroi la multiculturelle.

Une ballade dans le centre laisse aussi entrevoir Charleroi l’ambitieuse et, bientôt, Charleroi la renouvelée. "C’est Beyrouth, ici!", s’exclament plusieurs habitants, en désignant les nombreuses grues qui jalonnent le paysage. Un passage par le boulevard Tirou vaut mieux qu’un long discours. L’énorme chantier Rive Gauche, du nom de ce futur centre commercial, donne l’impression d’une dent arrachée au milieu d’une mâchoire urbaine.

Offre commerciale

D’ici quelques mois, cette artère majeure n’aura plus l’air anesthésié par les travaux. Il faut souffrir pour être belle, alors habitants et commerçants mordent sur leur chique en attendant des jours meilleurs. "Bien sûr, pour l’instant, mes préoccupations sont la poussière et le bruit! Mais ce sera bientôt terminé et tous ces travaux n’apportent que du positif, considère Françoise Fèvre, qui vit boulevard Tirou et tient un magasin place de la Digue, récemment rénovée. Là, le changement est énorme. Les gens reviennent, une nouvelle brasserie s’est installée…"

"On sent un vent d’optimisme avec tous les chantiers en cours. Enfin ça bouge."
Dominique Rombeau
Notaire

Les commerces placent tous leurs espoirs de renouveau dans les travaux. Ils ont déjà assez souffert par le passé, avec l’éclosion des galeries et centres aux alentours (Ville 2, City Nord, espace Bellefleur, le Bultia…) qui vidé certaines rues de leurs enseignes. Selon une étude de l’ULg, le centre comporte pas moins de 25% de cellules vides, alors que le seuil considéré comme alarmant est de 15%.

"C’est vrai qu’il y a des zones où c’est plus compliqué, reconnaît Paul Catoir, président de l’union des commerçants et artisans. Mais il y en a aussi qui marchent bien. Comme la rue Dampremy: je n’ai pas peur de le dire, elle est plus forte que la rue de l’Ange à Namur!" Patrick Genin, dentiste et habitant de la Ville Haute, ne partage pas le même optimisme. "Beaucoup de boutiques ont fermé ces dernières années. Les beaux magasins ont désaffecté certains quartiers. Prenez la rue de la Montagne ou la rue Neuve! Seules quelques enseignes survivent. Le seul commerce qui se porte bien ici, c’est celui de la drogue", ironise-t-il.

Il ne faut pas discuter longtemps avec les Carolos pour qu’ils évoquent leurs trois préoccupations majeures: insécurité, propreté, paupérisation. "Par le passé, il y a eu un exode de la bourgeoisie vers la périphérie verte, raconte Patrick Genin. Il y a eu un transfert de population, avec l’arrivée dans le centre d’habitants plus précarisés." "Il y a aussi toute la problématique des sans-papiers qu’il faudrait régler, ça tranquilliserait tout le monde, estime Matthieu De Geest, habitant de Gilly. Charleroi est une chouette ville, avec tous ses défauts. C’est vrai que beaucoup se plaignent de l’insécurité. J’ai quand même l’impression que ça s’améliore. Je ne me suis jamais senti en danger. Par contre, la propreté est un problème."

Et de décrire les dépôts clandestins, les inciviques qui jettent leurs déchets par la fenêtre de leur voiture, les poubelles sorties les jours où il n’y a pas de collecte… "Très sincèrement, il y a des progrès, mais les autorités font ce qu’elles peuvent, au vu du manque de moyens et d’effectifs", souligne Patrick Genin.

Mobilité

À force d’enfoncer le clou sur ses points faibles, on en oublierait presque que la ville a aussi des atouts. Comme la mobilité. La circulation (hors zones de travaux) est généralement fluide, les embouteillages ne sont pas légion. "Beaucoup de gens trouvent que le ring est moche, mais c’est quand même bien pratique!", lance Matthieu De Geest. Il y aurait en ville pas moins de 11.500 places de parking, tant privées que publiques, et la galerie Rive Gauche en ajoutera encore 900.

Rares sont les habitants qui se réjouiront de leur vie à Charleroi. Même si beaucoup admettent que la ville s’améliore progressivement et que tous misent beaucoup sur les chantiers en cours ou futurs.

Le Pays noir fait un peu penser à Liège il y a dix ans, lorsque son lifting urbain n’avait pas encore porté ses fruits.

Si Charleroi est le paradis de la voiture (c’est une étude du bureau spécialisé Transitec qui le dit), l’offre de transports en commun est plus qu’abondante. Le métro ne brille peut-être pas par sa beauté (combien de métros au monde peuvent prétendre le contraire?), mais il donne la possibilité aux usagers de ne marcher que maximum 400 mètres d’un point A à un point B. Les bus quadrillent également tout le territoire. Étrangement, les habitants n’en profitent pas réellement. L’usage des transports publics est moins important que dans d’autres villes, concluait l’étude Transitec.

Santé

Les Carolos n’ont pas non plus à se plaindre concernant les soins de santé. Le Grand Hôpital se situe à deux pas du centre et du ring. L’hôpital civil Marie Curie n’est pas loin non plus, tandis que de plus petits sites sont disséminés partout sur le territoire. "On trouve sans problème des spécialistes, concède Patrick Genin. Par contre, pour les généralistes, il pourrait y avoir une pénurie d’ici quelques années. Beaucoup de ceux qui exercent aujourd’hui sont proches de la pension et la relève n’a peut-être pas envie d’exercer ici. Parfois, à certaines heures et dans certaines rues, des médecins doivent être accompagnés par la police pour des consultations à domicile."

Le dentiste, comme bon nombre de riverains, s’inquiète du sort qui va être réservé à l’ancien site du CHU depuis sa fermeture en 2014. "Cela fait 10 ans qu’on sait qu’il va déménager et rien n’a été prévu à la place. Cela me laisse perplexe. Ce serait bien qu’on y construise des logements moyen ou haut de gamme. Pour faire revenir de jeunes couples."

Logement

"Il faudrait construire de nouveaux immeubles, abonde Françoise Fèvre. Car il y a des gens qui voudraient revenir vivre ici, mais les habitations sont trop vétustes. Quand j’ai acheté boulevard Tirou il y a trois ans, j’ai dû tout refaire!" Pas mal de projets de futurs appartements devraient prochainement voir le jour, selon la notaire Dominique Rombeau. "On sent un vent d’optimisme, avec tous les chantiers en cours. Enfin, ça bouge. J’ai l’impression que l’immobilier repart de plus belle."

Les différences entre les quartiers sont fortes, entre les prisés Mont-sur-Marchienne, Gosselies ou Jumet, et les délaissés Dampremy, Ville Haute ou Marchienne-au-Pont. Les prix moyens des maisons – majoritairement mitoyennes et à rénover – restent très abordables: 109.773 euros, selon le dernier baromètre des notaires. Pour un appartement, il faudra compter 102.588 euros, et 202.113 pour une villa (chiffre du SPF Économie).

"On ne voit pas une explosion des prix, ils restent attractifs, note Dominique Rombeau. Il y a de la demande, mais les gens attendent de voir comment la situation va évoluer. Aujourd’hui, quand on vend, c’est surtout à des jeunes. Les sociétés de crédit social prêtent à des conditions intéressantes, les revenus cadastraux ne sont généralement pas élevés. Mais les familles, elles, ont tendance à s’éloigner du centre pour aller dans les communes avoisinantes."

Enseignement

Beaucoup de jeunes sont contraints de quitter Charleroi lorsqu’ils veulent entamer des études supérieures. Car s’il n’y manque pas d’écoles maternelles et primaires (86 implantations) ni secondaires (28), il y a par contre peu d’établissements supérieurs et pas du tout d’université. "Il faut partir à Mons, Louvain-la-Neuve ou Bruxelles pour étudier, regrette Matthieu De Geest. La moitié de ceux que je connais et qui avaient le choix ne sont pas revenus." Loin des yeux, loin du cœur. En attendant, peut-être, que le paysage de la ville à l’avenir redonne envie d’être observé au quotidien.

Liège le paradis des vieux, Charleroi celui des chômeurs? Faites le quiz!

©MEDIAFIN

Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés