interview

"L'avenir de Liège est indissociable de celui de Charleroi, et inversement"

©Dieter Telemans

Hugues Bayet et Frédéric Daerden, les deux bourgmestres des régions carolo et liégeoise, reviennent sur les résultats de l’enquête que "L’Echo" a menée dans les villes de Liège et Charleroi. Ils défendent leurs atouts, et insistent sur la complémentarité des villes.

Les socialistes Frédéric Daerden et Hugues Bayet sont respectivement bourgmestres de Herstal (en périphérie liégeoise) et Farciennes, au nord-est de Charleroi. La vie économique, sociale et culturelle des deux villes mises en compétition n’a pas de secrets pour eux. Ils ont donc accepté de débattre de leurs atouts.

Et voici la cote finale de notre semaine de face-à-face! Un chiffre qui additionne les 30 statistiques utilisées le long de notre enquête, indicées sur la base de la moyenne de la Région wallonne (dont le référent pour chaque statistique est de 100). Les statistiques donnaient une image factuelle de la situation sociale, économique et culturelle des deux villes. Avantage à Liège vis-à-vis de Charleroi, mais les deux villes restent en dessous de la moyenne régionale (3.000 points).

Y a-t-il des choses qui vous ont étonnés, interpellés dans l’enquête?

Hugues Bayet: Non. Depuis toujours, la Wallonie s’est toujours reposée sur ses deux grands bassins industriels, Charleroi et Liège. Avec des vitesses de croisière qui sont un peu différentes. Mais les deux villes continuent à être les moteurs de la Wallonie. L’avenir de Liège est indissociable de celui de Charleroi, et inversement.

Ce qui m’étonne par contre, c’est votre titre: "Qui va gagner, qui va perdre". Personne ne doit perdre: plus Liège développera ses activités, plus cela pourra faire vivre des entrepreneurs de Charleroi, et inversement. Par contre, on voit qu’il y a des dynamiques mises en place des deux côtés. On doit faire tous les deux la transition industrielle que l’on a ratée dans le passé, tant à Liège qu’à Charleroi. On aurait pu faire mieux et plus vite. On ne va pas refaire l’histoire, mais des deux côtés on est aujourd’hui dans une démarche de mobilisation et de dynamisme.

Frédéric Daerden: Il y a en effet une complémentarité entre les deux. Un exemple: les deux pôles aéroportuaires, qui ont pu se développer sans être en concurrence. Il y a un peu de chevauchement, oui, mais aussi de la complémentarité qu’il faut alimenter et renforcer.

Il n’y a pas de concurrence pour capter les fonds et les aides publiques?

F.D.: Regardez le Feder, il y a eu une belle logique de répartition entre les pôles, avec des projets structurants qui ont pour but de dynamiser l’action menée. Une action nécessaire vu le déclin industriel que nous avons connu. Tant à Charleroi qu’à Liège, il y a du potentiel. Regardez avec le secteur aérospatial, il y a de part et d’autres des entreprises impliquées. On n’a pas basé le développement économique sur une seule entreprise, dans une seule région.

Vous voulez dire qu’il y a place pour plusieurs entreprises similaires, dans deux villes différentes, sans que cela crée de concurrence?

"L’intelligence, tant de Liège que de Charleroi, c’est que l’on essaye de créer des filières."
Hugues Bayet
Bourgmestre de Farciennes

H.B.: Oui, et c’est l’erreur que certaines villes françaises ont faite. Se développer sur les épaules d’une seule entreprise. Et quand cette entreprise ne va plus, tout s’écroule. L’intelligence, tant de Liège que de Charleroi, c’est que l’on essaye de créer des filières. À Charleroi, on a la Sonaca, la Sabca, toutes une série de start-ups qui travaillent autour de l’aérospatial. Et à Liège c’est la même chose. C’est aussi ce qui permet de créer des ponts.

Comment Liège peut-elle tirer parti de Charleroi, et inversement?

F.D.: Je pense que c’est surtout via un développement harmonieux mené au niveau wallon. C’est là qu’il doit y avoir cette coordination des potentialités de chacun. Tant au niveau de la répartition des subsides et des fonds qu’au niveau du Plan Marshall, il y a ce souci-là. À Liège, il y a cette position géographique eurégionale qui est une opportunité, près de l’Allemagne, des Pays-Bas, de la Flandre. Et cet atout peut servir à toute la Wallonie, via les liens qui peuvent exister entre Charleroi, Liège, et d’autres grandes villes de la dorsale wallonne.

H.B.: Comme disait Frédéric, il faut d’abord qu’il y ait un bon climat politique, tant à Liège qu’à Charleroi. Je pense que depuis quelques années, il y a un sursaut, et d’autant plus avec la crise économique. Après, il faut aussi que le privé travaille ensemble. Naturellement, les liens se font, on le voit dans votre enquête avec l’exemple de ce Liégeois qui explique pourquoi il est venu investir à Charleroi.

Charleroi n’a pas d’université, contrairement à Liège. C’est un problème pour le développement du bassin carolo?

©Dieter Telemans

H.B.: C’est vrai qu’il n’y a pas d’unif, mais on a une offre exceptionnelle de formation dans le supérieur, avec l’ULB, l’ULC, l’Umons. Mais ce qui est important, c’est que l’on s’est spécialisé dans toute une série d’offres de formation technologiques qui n’existaient pas ailleurs, notamment en lien avec l’Aeropôle ou le Biopark. À Farciennes, on va aussi ouvrir l’Ecopôle qui sera centrée sur le développement durable industriel, où l’on va mettre ensemble des entreprises, des incubateurs, des centres de recherche, des start-up. Car c’est une formule qui marche et qui donne des résultats tant à Charleroi qu’à Liège.

Vous parlez de formation. On a justement créé deux Cités des métiers, une à Liège… et une à Charleroi. Parce qu’on n’arrivait pas à les départager?

H.B.: On pourra toujours parler de problèmes politiques. Mais c’est logique qu’il y a derrière des grands pôles de développement économique des filières de formation. On ne peut pas se borner à former dans les universités, il faut aussi adapter l’offre de formation aux besoins.

F.D.: Il ne faut pas raisonner comme cela. Il faut avoir des outils spécifiques pour chaque pôle de développement, car ils ont un potentiel important.

Retrouvez le dossier en ligne du "Vis-à-Villes" en cliquant ici.

- Liège le paradis des vieux, Charleroi celui des chômeurs? Faites le quiz!

Il y a autant d’esprit d’entreprendre à Liège qu’à Charleroi?

F.D.: On sent qu’en dix ans, il y a eu une dynamique de développement de travail en commun, une créativité, une recherche d’innovation. J’ai le sentiment que cela existe à Liège comme à Charleroi.

H.B.: Ce qui a marqué Charleroi, c’est que l’on a touché à notre image. Avec les affaires, avec Marc Dutroux. C’est via cela que le monde a découvert Charleroi. Cela a porté un gros coup à l’image de la ville. Et je ne suis pas d’accord avec ceux qui, aujourd’hui, disent: "On va tout reconstruire". Non, il existe déjà plein de choses, tout n’a pas disparu du jour au lendemain. Mais on n’a pas su appuyer assez vite sur l’accélérateur à cause de cette image. Aujourd’hui, il y a un vrai dynamisme à Charleroi, il était déjà là avant, mais on a une image plus positive.

L’insécurité, la propreté, deux défauts souvent épinglés pour Liège et Charleroi, ce ne sont que des clichés?

©Dieter Telemans

F.D.: Cela me semble être plus un cliché qu’une réalité. Tant à Charleroi qu’à Liège, l’industrie lourde a laissé des séquelles au niveau environnemental. La dynamique de reconversion est en cours, mais cela prend du temps. Il faut progressivement changer l’image, recréer un espace de vie attrayant. Oui, il y a encore du travail à faire. Mais la fierté, à Liège comme à Charleroi, doit être un moteur pour positiver l’image de son développement.

HB: On disait de Farciennes que c’était Chicago. Maintenant le taux de criminalité y est plus bas que la moyenne belge. La vraie solution dans une ville, c’est d’essayer d’avoir une politique inclusive. Et pas jouer sur les oppositions en cherchant les gagnants et les perdants.

Liège et Charleroi font face au même défi: attirer les jeunes au centre-ville. Avec quelles bonnes pratiques?

H.B.: On vit la même chose, on utilise les mêmes recettes. Mais Charleroi a en plus la difficulté d’avoir un passé industriel lourd. Cela dit on utilise cette faiblesse pour la transformer en force. Prenez l’exemple du Rockerill, ce que tout le monde considérait comme laid, on en a fait le cœur de la culture underground, et certains comparent aujourd’hui Charleroi à Berlin.

F.D.: Il faut un aménagement harmonieux, mais il faut réussir aussi la mobilité. Et là, au niveau de l’agglomération liégeoise, il y a du travail, pour que la fluidité permettre l’accessibilité.

En terme de mobilité, qu’est ce qui a été mieux fait à Charleroi, et dont Liège pourrait s’inspirer?

"Charleroi a un métro et un ring, nous n’avons pas consacré assez de moyens par le passé à cela, et on a aujourd’hui un retard à résorber."
Frédéric daerden
bourgmestre de herstal

F.D.: Il y a peut-être eu une prise en main de ce dossier plus rapide. C’est peut-être lié à l’historique des villes, où Liège était davantage centralisé que Charleroi. Charleroi a un métro et un ring, nous n’avons pas consacré assez de moyens à cela par le passé, et on a aujourd’hui un retard à résorber. Un réseau express liégeois est nécessaire, et il faut pour cela utiliser les infrastructures existantes.

La mobilité contribue-t-elle à l’attractivité de Charleroi?

H.B.: Oui sans doute. Mais je ne pense pas qu’on ait mieux fait qu’à Liège. Le ring de Charleroi n’est peut-être pas le plus beau, mais il est le plus efficace. Maintenant, ce qui nous manque, c’est un point d’arrêt ferroviaire à l’aéroport.

Charleroi semble être devenu "the place to be" pour les jeunes. Et Liège alors?

©Dieter Telemans

F.D.: Je me réjouis du développement culturel de Charleroi. C’est vrai qu’à Liège, il y a un passé culturel important et un présent culturel qui est toujours là. On a de grandes institutions, comme l’Opéra de Liège, l’Orchestre de Liège, le Théâtre de liège, qui sont des pôles d’attraction. Nous avons le Pôle Image qui se développe, et il y a une industrie et une économie liée à la culture.

Mais Liège n’est-elle pas une ville culturelle pour les seniors?

F.D.: Non il ne faut pas reprendre ces clichés. Le théâtre, le cinéma, touchent aussi bien les aînés que les jeunes. Liège n’est pas une ville musée.

H.B.: Il y a des exemples concrets, le Cadran, le Reflektor, les Ardentes. La culture n’est pas soit jeune soit vieille. A Charleroi, on a fait le choix de la démocratie culturelle, pas de la démocratisation culturelle, qui serait de dire: "Le 3e concerto de Bach, c’est le meilleur, c’est cela qu’il faut écouter et promouvoir". La démocratie culturelle, c’est dire: "Tout est culture". C’est pour cela que derrière le Rockerill, l’Eden, Charleroi Danses, il y a une démocratie culturelle. Les choses se réinventent en fonction des envies des gens.

Charleroi a un gros retard en matière de tourisme face à Liège…

H.B.: Oui, on ne peut pas être bon en tout… On n’a pas un tourisme de loisirs bien développé, mais un tourisme d’affaires. On voudrait utiliser ce tourisme d’affaires pour en faire un tourisme classique. On y travaille et on utilise notre image négative pour en faire un atout, comme avec le "Safari Carolo". On commence par la maison de Dutroux, qui a noirci l’image de Charleroi, pour partir sur ses beaux côtés. Et c’est plein tous les week-ends…

Dès samedi prochain, notre série Vis-à-Ville reprendra avec le duel des villes frontalières: Tournai, la Picarde, aux portes de Lille et des Flandres, contre Arlon, ni gaumaise, ni ardenaise et toute entière tournée vers le Luxembourg voisin. La première bénéficie d’un passé industriel riche, la seconde a une histoire plus rurale. Du 26 septembre au 3 octobre.

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