analyse

Liège ou l'insuffisante embellie

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La mobilité, l’immobilier et l’insécurité sont les trois points noirs liégeois.

À la prochaine voiture, c’est sûr, ses nerfs vont lâcher. Hélène ne compte plus les conducteurs sans-gêne qui se parquent pile-poil devant son garage. Ni les heures passées à attendre que la police vienne constater leur indélicatesse, puis que la dépanneuse déloge l’indésirable. Une fois, c’était un véhicule volé. Pas de chance. Impossible de l’enlever tant que le relevé d’empreintes n’était pas terminé.

Le trafic n’est pas toujours très fluide, ça s’améliore depuis la rénovation des quais de Meuse."
Bernard Ghymers
Habitant du centre

Des anecdotes sur sa vie dans le centre-ville de Liège, la jeune femme et son compagnon Rosario en ont à la pelle. Il y a ce malotru qui avait uriné sur la grille d’entrée de leur appartement. Ce jeune couple qui copulait en plein jour sur le banc, devant l’église (seigneur! vidéo à l’appui). Ces fêtards qui semblaient prendre un malin plaisir à hurler sous leurs fenêtres de retour du Carré.

En racontant leurs péripéties, ils ne peuvent s’empêcher de rire. Jaune. Car ces histoires pourrissent leur quotidien. Surtout celui d’Hélène, qui rêve de retourner vivre dans la verte campagne où elle a passé son enfance. Alors c’est décidé: dès qu’ils auront trouvé une maison, bye-bye Cité ardente.

Enseignement

L’histoire se répète inlassablement en bords de Meuse. Liège ne parvient pas à combler son "déficit familial". Peut-être n’est-ce pas à cause des voitures mal garées ou des parties publiques de jambes en l’air, mais les jeunes couples qui s’y sont installés après leurs études s’exilent vers la périphérie en vieillissant. Ils n’y reviennent qu’une fois le troisième âge atteint. Au grand dam des caisses de la ville, qui se voient ainsi privées de juteuses recettes IPP.

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Le grand déménagement correspond souvent à la naissance du premier enfant. Pourtant, la Ville ne manque pas d’offre en matière d’enseignement, avec 77 implantations maternelles et primaires, 33 établissements secondaires, 6 hautes écoles et une université. Celui qui le souhaite peut passer toute sa scolarité au même endroit. "Seules les crèches sont insuffisantes par rapport à la demande", estime Bernard Ghymers, qui vit dans le centre depuis toujours et qui préside un comité de quartier.

 

Mobilité

Les parents préfèrent donc amener leur progéniture en voiture depuis la périphérie, ou leur faire utiliser les transports en commun. Alourdissant la mobilité. Entrer/sortir de la ville aux heures de pointe? Certains jours, les conducteurs en boufferaient leur volant. Bon, ce n’est pas Bruxelles ou Anvers. "Mais le trafic n’est pas toujours très fluide, glisse Bernard Ghymers. Même si ça s’améliore, notamment depuis la rénovation des quais de Meuse [un axe routier important, NDLR]. Le jour où on aura le tram, ce sera aussi positif".

Le tram? Les mauvaises langues murmurent que le dossier est atteint du "syndrome de la place Saint-Lambert", depuis qu’Eurostat, l’organisme européen de surveillance des normes comptables, freine des quatre fers. En attendant que les rails soient posés – s’ils le sont un jour –, les lignes 1 et 4 sont condamnées à la saturation: chaque jour, 2.000 bus relient les Guillemins à la place Saint-Lambert. Tous pleins comme des œufs.

Liège ne parvient pas à combler son "déficit familial"

Même si plus de 70 lignes desservent l’agglomération liégeoise, l’offre de transports publics n’est pas optimale. Quant aux gares, tous les fonds publics ont sans doute été concentrés dans l’œuvre de Calatrava. Car les stations "secondaires" sont souvent en piteux état. Comme celle de Liège-Palais, qui malgré quelques efforts d’embellissement, ne donne pas franchement envie de s’y promener seul le soir.

Les autorités redoublent d’efforts pour promouvoir l’utilisation du vélo. Mais Liège reste encore accro aux voitures, leur ouvrant grand les bras avec ses 10.000 places de parking environ, qu’il n’est pas rare de voir (presque) toutes remplies lors de périodes de grande affluence. "Elles sont aussi mal signalées, alors souvent les gens se garent n’importe où", peste Bernard Ghymers. Hélène ne le contredira pas.

Place Saint-Lambert ©Photo News

Logements

Tous les quartiers ne sont pas logés à la même enseigne. Plus l’habitant vit éloigné du centre, moins il aura à se plaindre de la circulation.

La mobilité contribue également au succès de certaines portions de la ville. Comme le Laveu, cette zone à flanc de bretelle d’accès à l’autoroute E25, à deux pas de la gare des Guillemins.

Liège semble avoir beaucoup à offrir à ceux qui y habitent.

S’il y a bien un endroit où s’installent volontiers les familles avec enfants, c’est là-bas. "Ce quartier est en vogue depuis longtemps et le reste, confirme le notaire Benjamin Poncelet. On y trouve surtout des maisons (semi-) mitoyennes de 3 ou 4 chambres, bien rénovées". Les biens à vendre ne le restent jamais longtemps, malgré les prix plus élevés qu’ailleurs. Le Laveu n’arrive pas encore à la cheville de Cointe et de son parc privé où des demeures sont mises en vente à plus d’un million d’euros, mais il se situe dans le haut-de-gamme de l’offre immobilière liégeoise.

Offre assez importante, quantitativement parlant. Qualitativement, c’est autre chose. "Globalement, le logement liégeois est à rénover. Il est rare de rentrer dans un bien sans rien avoir à faire dedans", observe Benjamin Poncelet. Ceci explique un prix moyen des habitations relativement accessible: 145.900 euros les maisons, 136.800 euros les appartements, selon les statistiques des notaires. Par contre, les rares villas érigées sur le territoire se vendent plus de 260.000 euros. Si Liège a procédé à un vaste lifting urbain en multipliant les chantiers de rénovation et réaménagement, les conséquences ne s’en font pas encore ressentir sur l’immobilier. Ni du côté de la gare, ni autour de la Médiacité.

Offre commerciale

Cette galerie, installée dans le quartier excentré du Longdoz, s’est ajoutée aux deux autres shoppings centers du territoire (Belle-Ile et Cora) et aux nombreux "nodules" ayant éclos en périphérie (une étude de l’ULg datant de 2013 en avait dénombré 37). Un coup dur pour l’offre commerciale du cœur de ville, qui doit lutter contre les cellules vides (14,7% en 2013, surtout localisées dans certaines artères) ou ressemblant davantage à des bouis-bouis qu’à de vénérables enseignes.

Depuis que Liège a entamé sa mue urbaine, son cadre de vie s’est considérablement amélioré. Les habitants trouvent tout à portée de main, qu’il s’agisse d’écoles, d’hôpitaux, de commerces. Les points noirs restent la mobilité (même si elle s’est améliorée) et l’immobilier (abordable mais souvent vétuste). Reste aussi la problématique de l’insécurité, comme dans beaucoup d’autres villes.

"C’est vrai qu’on s’était opposé à leur présence, mais maintenant que les galeries sont là, il faut en faire un atout plutôt qu’un handicap, propose Jean-Luc Vasseur, président de l’asbl Commerce liégeois. Il faut essayer de développer une offre plus spécifique dans le centre." Les habitants et amateurs d’emplettes ont en tout cas l’embarras du choix au niveau de l’offre: grandes enseignes, petits indépendants, solderies, boutiques de luxe et autres supermarchés cohabitent partout.

Santé

L’offre commerciale est presque aussi fournie que l’offre en matière de santé. Les médecins (généralistes ou spécialisés) ne manquent pas, tandis que les hôpitaux et cliniques sont tellement nombreux qu’ils se livrent même une sorte de concurrence. Le seul défaut des CHU, Citadelle, Saint-Joseph, clinique de l’Espérance, Notre-Dame des Bruyères et autres Valdor est leur accessibilité. Pour s’y garer, mieux vaut ne pas être trop pressé.

Bref, Liège semble avoir beaucoup à offrir à ceux qui y habitent.

D’autant que le cadre de vie s’est fortement embelli ces dernières années, au fil des chantiers de rénovation. Même s’il reste quelques coins sombres, plusieurs zones autrefois coupe-gorge (place Saint-Etienne, quartier Cathédrale-Nord, Guillemins…) affichent aujourd’hui un plus beau visage.

CHU de Liège. ©BELGA

Insécurité

Mais alors, pourquoi les jeunes ménages fuient-ils vers d’autres cieux? Sans doute en partie à cause d’un sentiment d’insécurité. En 2014, la police de Liège a enregistré 39.929 faits (+ 3,9%), soit une moyenne de 109 par jour, essentiellement des atteintes aux biens. Ce qui la classe sur les premières marches de podium wallon de la criminalité.

109 faits
En 2014, la police de Liège a enregistré 39.929 faits (+ 3,9%), soit une moyenne de 109 par jour, essentiellement des atteintes aux biens.

"L’une des premières préoccupations des riverains, c’est l’insécurité, relate Freddy Ingenito, habitant du quartier Saint-Léonard. Même si à certains endroits, elle est plus perçue par l’extérieur que réellement vécue. Il y a aussi toute la problématique des drogués et des SDF: les gens aimeraient qu’ils soient à des endroits où ils ne les verraient pas."

Cachez cette misère humaine que je ne saurais voir…

©MEDIAFIN

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