Les grands crus ne sont pas toujours authentiques

"Sur l’étiquette Le Pin, nous n’avons jamais utilisé le mot château.La bouteille Château Le Pin est donc fausse", explique Fiona Morrison. ©jonas lampens

Comment être certain que le grand cru que le sommelier vient de déboucher contient bien le vin que vous avez choisi pour cette occasion spéciale? Bienvenue dans le monde de la fraude au vin.

Hélas pour les amateurs naïfs et confiants, les grands vins sont de plus en plus la cible des fraudeurs. Le marché du vin est envahi par des "grands crus" d’origine douteuse, principalement sur le marché chinois. Selon certaines estimations, 20% de l’offre feraient l’objet de contrefaçon.

Un des fraudeurs au vin le plus (tristement) célèbre de ces dernières années est Rudy Kurniawan, qui a contrefait les grands vins de châteaux renommés et les a écoulés à des prix exorbitants dans des ventes aux enchères aux États-Unis. Il a fini par être démasqué, lorsqu’il a "fabriqué" un grand vin de Bourgogne qui n’avait pas été produit cette année-là. Toute cette histoire est racontée dans le documentaire "Sour Grapes".

Sour Grapes

Comment les fraudeurs procèdent-ils? Soit ils "produisent" tout: une fausse bouteille avec une fausse étiquette, et bien entend du "faux" vin (lisez: du vin de qualité inférieure). Soit ils placent du "faux" vin dans des bouteilles d’origine, avec des étiquettes, des bouchons et des capsules authentiques. Les fraudeurs cherchent donc les bouteilles vides de grands crus. Une simple recherche sur internet nous apprend que la vente de bouteilles vides de domaines réputés constitue une activité lucrative, avec des prix pouvant aller de quelques dizaines à quelques centaines d’euros par bouteille (vide).

©jonas lampens

Fiona Morrison a accumulé beaucoup d’expérience en matière de fausses bouteilles. En tant que "Master of Wine" – on n’en compte que 370 dans le monde – elle parcourt la planète pour tester les grands vins. Née aux États-Unis de parents britanniques, elle possède, avec son mari viticulteur Jacques Thienpont, le célèbre château Le Pin à Pomerol. Les vins du domaine Le Pin font partie des vins très chers. Le site internet WineSearcher calcule les prix moyens des bouteilles. Pour l’année 2015, le prix moyen était de 3.662 euros, en 2014, il était de 2.102 euros, et en 2010, une bouteille coûtait en moyenne 3.711 euros. Pour le millésime 1982, le compteur monte à 6.728 euros.

Nous faisons le test: d’un côté de la table, une bouteille du "Château Le Pin Bordeaux Appellation Contrôlée", de l’autre côté, une bouteille avec une étiquette plus simple "Le Pin Pomerol". L’une des deux est fausse. "Sur Le Pin, nous n’avons jamais utilisé le mot château, souligne Fiona Morrison en fronçant les sourcils. La bouteille Château Le Pin est donc fausse, mais ce type de bouteille se vend bien sur le marché chinois."

"Vous ne pouvez pas imaginer ce qui se passe parfois dans certains restaurants prestigieux quand ils débouchent de grands vins", poursuit-elle. Cela commence de manière candide. "Le sommelier vous montre Le Pin, ou Lafite, Pétrus ou un autre grand cru. Il enlève soigneusement la capsule, prend son tire-bouchon spécial pour retirer le bouchon sans l’abîmer, verse délicatement le vin dans une carafe et le sert. Et que croyez-vous qu’il advienne ensuite de la bouteille vide, de la capsule et du bouchon d’origine?" C’est précisément le hic: au lieu de finir à la poubelle, ces bouteilles se retrouvent dans le circuit des faux vins et sont à nouveau remplies à l’aide de vins de Bordeaux de qualité inférieure. Elles sont ensuite réintroduites dans le circuit des grands vins.

"Nous faisons le maximum pour garantir à nos clients l’authenticité de nos bouteilles. Cela peut sembler simple à première vue, mais c’est tout le contraire. Sur le plan légal par exemple, nous ne pouvons pas protéger la marque "Le Pin". C’est un terme trop générique", explique Fiona Morrison.

Selon elle, seuls quelques dizaines de viticulteurs sont véritablement préoccupés par la protection de leurs bouteilles. Et sans aucune garantie.

À partir de la récolte 2009, le Château Lafite Rothschild a par exemple placé un sceau antifraude sous la capsule, appelé "prooftag" ou "scellé à bulles". "Mais depuis lors, ce dispositif a également été copié, poursuit Fiona Morrison. Les prooftags peuvent être reproduits avec des imprimantes 3D. Je l’ai vu de mes propres yeux en Chine."

©jonas lampens

Au domaine Le Pin, les propriétaires essaient d’avoir une longueur d’avance sur les fraudeurs, grâce à la technologie. Ainsi, le domaine n’utilise jamais de scellés à bulles, mais travaille depuis la récolte 2010, après une étude approfondie du marché, avec l’entreprise belge Selinko. "Notre étiquette contient une petite icône équipée d’une puce électronique. Si vous téléchargez l’application de Selinko, la puce vous donne toutes les informations sur la bouteille, son authenticité et la fiche technique (récolte et vinification). Mais il y a plus. Nous, viticulteurs et producteurs, nous pouvons savoir avec précision quelles bouteilles ont été scannées et où. Cette traçabilité rend le produit très intéressant. Nous sommes en tout cas très satisfaits."

Selinko, située à Mont-Saint-Guibert, mise énormément sur la technologie Near Field Communication (NFC), considérée comme la plus fiable au monde. Récemment, Selinko a développé avec Amcor, un des leaders mondiaux des bouchons, la capsule InTact, qui combine la technologie NFC de l’étiquette avec la capsule de la bouteille. Ici aussi, tout peut être décodé à l’aide d’un smartphone.

Le célèbre Château Pétrus combine plusieurs techniques: un code QR, un hologramme, un code gravé dans la bouteille, et un motif qui apparaît lorsque vous passez l’étiquette sous une lampe UV.

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"Il ne faut cependant pas oublier que la technologie ne peut aider que pour les millésimes récents. Quel est le nombre de fausses bouteilles Le Pin 1982 en circulation? Nous aimerions bien le savoir. L’œnologue de Pétrus, Jean-Claude Berrouet, m’a un jour confié qu’on trouvait plus de bouteilles Pétrus 1947 que la quantité produite par le château", poursuit Fiona Morrison.

Pour garder une avance sur les fraudeurs, Le Pin étudie un nouveau système de protection, qui sera placé entre le bouchon et la capsule. "Nous développons ce système en collaboration avec quelques grands châteaux, dont Liger-Belair à Vosne-Romanée. Ce dispositif de sécurité indique si la bouteille a déjà été ouverte, y compris à l’aide d’un Coravin, le système qui extrait le vin avec une aiguille. L’idée qu’il est possible de remplir à nouveau la bouteille avec un Coravin est un mythe. Son inventeur m’a confirmé que c’était techniquement impossible."

Confiance

Fiona Morrison estime que ce ne sont pas uniquement les producteurs qui doivent jouer un rôle. "Je trouve qu’il est particulièrement important que les consommateurs puissent se fier entièrement au caviste qui leur vend une bouteille. Je me demande parfois si nous pourrions demander à nos distributeurs d’enregistrer les noms des clients qui achètent nos vins. Quelles seraient les conséquences sur le plan de la protection de la vie privée? Est-ce que je serais d’accord si j’étais à la place du consommateur? Dans tous les cas nos négociants, nos importateurs, mais aussi les maisons de ventes aux enchères spécialisées dans les grands vins devront mener des recherches très poussées sur leurs vins."

Mais parfois, il suffit de petits trucs très simples, poursuit Fiona Morrison. "L’impression de notre étiquette est d’excellente qualité. Mais nous avons un autre moyen de vérifier, particulièrement amusant et efficace. Mon mari Jacques signe toutes les étiquettes. Et chaque année, la signature est légèrement différente, n’est-ce pas? Eh bien, cette signature à elle seule nous permet de vérifier si le millésime est correct. Si un grand millésime ne correspond pas à la signature de cette année-là, nous savons avec certitude qu’il y a fraude." Il s’agit donc de garder les yeux grands ouverts. Il vaut mieux ne pas avoir bu quand vous achetez ou ouvrez un grand cru.

"Notre maison de vente de vins aux enchères investit dans la recherche"

Aart Schutten est le nouveau patron de la maison anversoise Sylvie’s Wine Auctions. Il a fait une partie de sa carrière dans le secteur bancaire aux Pays-Bas, pour se lancer il y a une quinzaine d’années – par passion – dans la vente de grands vins, et gère depuis peu la maison de ventes aux enchères. Ces dernières années, Sylvie’s s’est forgé une solide réputation. "L’intérêt des clients fortunés du monde entier augmente. La quantité de grands vins conservés – parfois en tant qu’investissements – dans des caves privées n’est nulle part aussi importante qu’en Belgique et en Suisse.

Je suis conscient que notre maison représente une espèce de filet de sécurité pour les clients, souligne Schutten. Car nous n’avons pas droit à l’erreur. Lorsque nous recevons de vieux vins, nous sommes particulièrement exigeants. Nous devons identifier les fausses bouteilles, afin qu’elles n’apparaissent pas dans les ventes. Il faut donc beaucoup investir dans la recherche, et trouver des méthodes permettant de détecter les fraudes." Par exemple, les bouteilles trop bien nettoyées suscitent la méfiance. La maison d’enchères dispose d’une banque de données élargie sur les bouteilles produites par les châteaux pour chaque millésime. Parfois, certaines bouteilles sortent dans la catégorie "impossible".

"Depuis quelques années, les grands domaines bourguignons et bordelais se sont lancés dans la technologie. Les grands domaines italiens du Piémont et de Toscane – comme Conterno, Sassicaia, Giacosa, Ornellaia – n’ont pas encore franchi le pas. Il faut dire que les Italiens sont beaucoup plus cohérents et utilisent toujours les mêmes bouchons et les mêmes étiquettes. Le célèbre domaine Coche-Dury de Bourgogne utilise toute une gamme de bouchons différents. Je peux comprendre que les consommateurs n’y comprennent rien."

"La spéculation autour des vins de Bordeaux et de Bourgogne explique sans doute pourquoi la France s’est lancée très tôt dans la lutte contre la fraude aux grands crus. On trouve énormément de grands vins qui ne sont jamais pratiquement jamais bus, mais qui changent de propriétaire à l’occasion des ventes aux enchères."

"Une autre manière subtile de frauder – que l’on voit rarement, mais à laquelle nous sommes particulièrement attentifs – c’est via un minuscule trou percé dans la partie du fond de la bouteille appelée ‘piqûre’. La bouteille est ainsi remplie de vin de moins bonne qualité. Le trou est ensuite rebouché avec de la résine et nettoyé. Prenez un Mouton 1949. Si vous injectez du vin de cette manière pour faire remonter le niveau, cela augmente bien entendu la valeur de la bouteille."

Aart Schutten souligne également une nouvelle tendance chez les fraudeurs. "Le dernier cas de fraude en Italie portait sur des vins valant 15 euros en magasin, qui ont été envoyés à Hong Kong dans des conteneurs de 200.000 bouteilles. Les fraudeurs ont réalisé de beaux gains, car la valeur de production ne dépassait pas 80 centimes par bouteille."

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