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L'art perdu de l'étiquette

Si vous déposez votre serviette à droite de votre assiette après le repas, vous signifiez que vous souhaitez loger sur place. ©Daan Rosseels

Elle permet de sauver des contrats, de nous sentir à l’aise en toute situation et nous livre des détails amusants sur la vie de Louis XIV. Elle? C’est l’étiquette. Plus nécessaire que jamais, mais de moins en moins pratiquée. Sauf dans les écoles de majordome.

Vous avez enfin reçu cette invitation tant convoitée pour un dîner dans la haute société. Vous arrivez à l’heure et, offrant le bras gauche à votre épouse, vous vous dirigez vers la maîtresse de maison, à qui vous tendez galamment la main. Vous ne l’embrassez pas, car finalement, vous vous connaissez à peine. Vous lui remettez un magnifique bouquet de fleurs et vous remerciez ensuite le majordome qui vous débarrasse de votre manteau.

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À table, les convives lèvent leur verre – vous trinquez avec vos voisins – et vous dépliez votre serviette amidonnée, que vous placez sur vos genoux. Après un "bon appétit" d’usage, vous dégustez le potage puis vous inclinez délicatement vers vous votre assiette pour remplir silencieusement une dernière cuillerée. Le pain, que vous coupez en deux comme un chirurgien à l’aide de votre couteau à beurre, est tout simplement délicieux.

"Quelle soirée! Quel raffinement!", pensez-vous lorsque, après le repas, vous pliez votre serviette pour la placer à la droite de votre assiette. Vous arrêtez discrètement le majordome et vous lui remettez un billet de 20 euros pour son excellent service. "Nous avons été parfaits", vous assure votre femme pendant le trajet de retour.

Hélas! Vous avez été si "parfait" qu’il est fort probable que vous ne soyez plus jamais invité. Votre galanterie n’a été qu’une accumulation d’erreurs – au moins dix! – sur le plan de l’étiquette. Et ce, même pendant que vous opiniez du chef alors que votre hôte parlait du rôle important joué par Louis XIV dans l’histoire de la bienséance.

"Comment se fait-il que plus personne ne connaisse les bonnes manières?" se demande Vincent Vermeulen, qui constate des erreurs d’étiquette chaque fois qu’il va au restaurant. Qu’il se rassure! Le fait qu’il se pose la question est en soi déjà mieux que s’en plaindre. C’était pourtant le cas auparavant, raconte Vincent Vermeulen, que nous rencontrons dans son élégante villa située au milieu des bois à Oostkamp.

Ici, à la "School for Butlers and Hospitality", Vincent Vermeulen enseigne aux candidats majordomes l’art raffiné du service. Vu le milieu privilégié de leurs futurs "patrons", les candidats doivent maîtriser de nombreux domaines. Au programme de la journée: les fusils de chasse et comment les conserver, les transporter et les entretenir.

Autre sujet traité aujourd’hui: l’étiquette dans tous les contextes – professionnel, social et à table. Un art perdu, semble-t-il. Pas uniquement parmi le grand public, mais aussi dans la haute société. "Je suis toujours frappé de voir à quel point on accorde peu d’attention aux invités", souligne Vincent Vermeulen. Il s’agit de petites choses, jusque dans la plus petite pièce: cela peut aller d’un bouquet de fleurs et de bonbons aux toilettes au pliage en triangle de la première feuille du papier toilette.

©Daan Rosseels

Vincent Vermeulen le sait par expérience. Il a exercé pendant des années le rôle de majordome international et aujourd’hui, il est familier des riches de ce monde et des comités de direction de multinationales en tant que consultant. En décembre, il organisera par ailleurs sa première "journée de l’étiquette" (déjà "sold out"), séparée pour hommes et femmes.

Nous avons plus que jamais besoin de savoir-vivre, poursuit Vincent Vermeulen. "Car nous sommes en train de devenir rustres et asociaux. Au lieu de dire ‘oui’ abruptement quand on vous propose un café, il est tout aussi facile de répondre ‘volontiers, quelle bonne idée!’. Ou encore, dans l’avion, de regarder derrière vous et d’établir le contact avant de baisser brutalement votre siège. L’étiquette donne également l’occasion de sortir du lot, par exemple en tendant un mouchoir à quelqu’un qui en a besoin. Plus généralement, le savoir-vivre nous aide à éviter certaines situations embarrassantes et à nous sentir à l’aise en toutes circonstances."

Et reconnaissons-le, c’est tout simplement agréable de connaître les règles tacites de la courtoisie et de les appliquer. "Lorsque les gens découvrent les règles du savoir-vivre, ils en comprennent immédiatement la valeur ajoutée. Récemment, j’ai donné une formation à 250 banquiers privés et lors de l’évaluation, l’étiquette s’est retrouvée en tête des sujets considérés comme les plus intéressants de la journée. Vous apprenez des choses utiles pour votre vie privée, des choses dont vous pouvez être fier. Par ailleurs, de nombreux hommes pensent que cela peut les aider à séduire une femme", raconte Vincent Vermeulen en riant.

Il ne faut pas négliger l’importance de la bienséance. "Des contrats peuvent être perdus suite à une erreur d’étiquette", estime Vincent Vermeulen. Par exemple, les cartes de visite s’échangent de préférence à deux mains. C’est une coutume asiatique qui, pour Vincent Vermeulen, pourrait tout aussi bien s’appliquer en Europe. "Utiliser les deux mains est un signe de respect."

En Extrême-Orient, la Chine a des choses à nous apprendre, notamment en matière de cadeaux. "Là-bas, vous offrez et vous acceptez les cadeaux à deux mains. Vous ne les ouvrez pas immédiatement, pour éviter d’offusquer le donateur si vous êtes déçu et que cette déception se lit sur votre visage. En Chine, vous n’offrez jamais de montre, de couteau ou de ciseaux: ils symbolisent qu’une relation arrive à sa fin ou peut être interrompue. Et il ne faut jamais utiliser du papier cadeau noir, blanc ou bleu, car ces couleurs sont associées à la mort. Il faut du papier rouge."

L’erreur la plus fréquente en Belgique dans le monde des affaires, c’est lorsqu’un vendeur tend la main à son client. "Qui vous dit que votre client souhaite vous serrer la main? Malgré tout, je reçois régulièrement des réactions négatives quand je souligne ce point en entreprise. La question ‘puis-je vous aider?’ doit aussi être évitée. Vous risquez de paraître importun et le client pourrait se sentir sous pression d’acheter. Il vaut mieux établir un contact visuel et rester à proximité", conseille Vincent Vermeulen.

Les règles de conduite entre un CEO et sa secrétaire nous apprennent que les différents domaines de l’étiquette se recoupent. Dans un contexte professionnel, c’est le rang (plus élevé) du CEO qui prime. Dans un contexte informel, ce sont les règles s’appliquant aux relations hommes/femmes qui sont de rigueur.

Cela signifie qu’un CEO masculin marchera à la droite de sa secrétaire quand ils se rendent à une réunion, mais qu’en tant que gentleman, il marchera à sa gauche lorsqu’ils iront manger un bout ensemble en fin de journée. En tant que gentleman, il pourra ainsi la protéger de son bras le plus fort. Sauf si la femme est exposée du côté trafic: dans ce cas, ils changeront de position, pour que la femme soit protégée des dangers de la rue.

Les mêmes règles s’appliquent à la personne plus jeune, qui doit se positionner à la gauche de l’aîné, et au vendeur, qui marche à la gauche de son client. La hiérarchie sociale basée sur le rang, le genre et l’âge s’étend également aux salutations. Par exemple, c’est toujours à la femme qu’il reviendra de prendre l’initiative de tendre la main.

Le passage des portes, les escaliers et l’utilisation de l’ascenseur constituent des terrains minés sur le plan de l’étiquette. Lors du passage d’une porte, c’est la règle "ladies first" qui prévaut, sauf lors de l’entrée dans un restaurant, où c’est l’homme qui doit entrer le premier – pour s’exposer aux regards des personnes présentes. Idem lorsque vous sortez du restaurant, mais dans ce cas, c’est pour vous assurer que tout va bien.

Dans les espaces publics, comme les gares ou les salles de concert, l’homme précède toujours la femme. Dans une porte tournante, c’est lui qui passe en premier pour mettre la porte en mouvement. Il sort le premier de l’ascenseur (danger!) et est également le premier à s’élancer dans l’escalier, pour éviter d’être taxé de regarder sous les jupes. Idem lorsqu’il descend un escalier, mais dans ce cas, ce sera pour rattraper une dame si elle venait à trébucher. Si l’escalier est suffisamment large, ils montent ou descendent côte à côte.

Par ailleurs, en rue, il vaut mieux rester discret. Il faut éviter de parler fort au téléphone. Pour Vincent Vermeulen, il vaut carrément mieux s’abstenir de téléphoner, en rue comme dans le train, et certainement à table, sauf si vous avez prévenu vos convives que vous attendiez un appel important.

Sur la liste personnelle de Vincent Vermeulen des aspects "oubliés" de l’étiquette, on trouve notamment la ponctualité et l’envoi d’un petit mot de remerciement après une invitation, ainsi que les cadeaux. "Les gens sont devenus peu créatifs lorsqu’il s’agit d’offrir un cadeau. Le recours massif aux chèques-cadeaux en est la preuve la plus évidente. Il en va de même avec la collecte d’argent aux mariages et lors de la naissance d’un enfant. D’ailleurs, c’est devenu l’usage et personne n’y échappe, étant donné que contrairement au passé, tout le monde a déjà tout ce dont il a besoin." Dans ce cas, qu’offre-t-on dans les milieux privilégiés? "Un plat en argent, par exemple. Les cadeaux deviennent des souvenirs de famille."

Ne faites pas comme Donald Trump

L’exemple même du manque de raffinement, c’est Donald Trump. "J’ai deux références dans le domaine de l’étiquette: Louis XIV et Donald Trump", explique Vincent Vermeulen. Les poignées de main bizarres du président américain sont désormais célèbres, mais sur le plan vestimentaire également, rien ne va. "Il ne ferme jamais sa veste, alors qu’un homme ne doit jamais montrer son ventre à une dame. On peut ouvrir sa veste uniquement lorsqu’on est assis. De plus, il porte des ‘costumes de mafioso’ qui ne lui vont pas, avec les épaules tombantes."

"Donald Trump ne ferme jamais sa veste, alors qu’un homme ne doit pas montrer son ventre à une dame.De plus, il porte des costumes de mafioso."
Vincent Vermeulen
School for Butlers and Hospitality


Louis XIV représente le contre-exemple, de par son influence positive sur la bienséance. Le mot "étiquette" est d’ailleurs né dans les jardins de son palais à Versailles. Les jardiniers devaient partout placer des étiquettes pour éviter que les dames désœuvrées de la cour ne cueillent les fleurs ou piétinent le gazon. C’est à cette époque également que les majordomes ont commencé à porter des gants blancs. Le roi avait besoin de tellement de monde pour servir lors de ses somptueux banquets qu’il devait faire appel à des fermiers. Leurs mains sales étaient dès lors dissimulées dans d’élégants gants blancs.

N’offrez jamais de fleurs à la maîtresse de maison lorsque vous arrivez. Cela lui donne du travail supplémentaire. Faites-les plutôt livrer avant ou après le dîner. ©Daan Rosseels

Cela nous amène sur le terrain glissant de l’étiquette à table. Elle commence déjà avec les fleurs qui sont souvent offertes à la maîtresse de maison. "Cela ne se fait pas. La maîtresse de maison s’est activée toute la journée pour préparer le dîner et cela lui donne du travail supplémentaire: chercher un vase, déballer les fleurs. Par contre, il est permis d’offrir des fleurs dans un vase ou de faire livrer les fleurs avant ou après le dîner. Un panier cadeau est une bonne idée, car il peut être adapté à tous les goûts. Offrir du vin est également autorisé, de même que du whisky, qui constituent des cadeaux plus durables", poursuit Vincent Vermeulen.

Autre faux pas: faire tinter les verres. Cette habitude trouve son origine dans le passé, lorsque la méfiance était de mise. Les Vikings entrechoquaient violemment leurs chopes de bière pour envoyer du liquide dans le verre de l’autre, ce qui leur permettait de s’assurer que la boisson n’était pas empoisonnée. Selon les règles du savoir-vivre, il suffit de lever le verre, de regarder dans les yeux de chaque convive et de lever à nouveau le verre après une première gorgée. Il ne faut pas non plus dire "bon appétit", car c’est un signe de gourmandise. En néerlandais, l’expression "smakelijk" n’a pas meilleure réputation parmi les adeptes de l’étiquette, car elle implique que l’on espère que le repas sera bon… et donc qu’il est toujours possible qu’il ne le soit pas. On pourrait plutôt s’inspirer de l’expression anglaise "enjoy your meal".

La serviette en lin doit être pliée en triangle et posée sur les genoux, la pointe en direction des genoux, ce qui garantit une meilleure stabilité. Ensuite, la serviette ne se retrouvera plus jamais sur la table, excepté en fin de repas, où le convive la replacera à gauche de son assiette. Le fait de la placer à droite signifie que vous souhaitez loger sur place. Si vous vous levez de table pendant le repas, il convient de placer la serviette sur votre siège ou sur l’accoudoir gauche, le cas échéant. Vous devez vous limiter à essuyer le coin de votre bouche.

Le couteau à beurre sert à prélever un peu de beurre pour ensuite le replacer sur la petite assiette à pain et n’est donc pas utilisé pour couper le pain. Le pain doit être rompu à la main. Pour prélever la dernière cuillerée de potage, vous basculez l’assiette à votre opposé et faites ensuite glisser la cuillère de haut en bas. Vous portez la cuillère à la bouche latéralement, en restant droit et non pas le contraire.

Vous prélevez la première bouchée de votre assiette dans la position de 7 heures, donc en bas à gauche. Entre deux bouchées, vous posez votre couteau et votre fourchette à quatre et huit heures sur l’assiette, le couteau en dessous de la fourchette à l’envers. Ne mangez pas trop vite et suivez le rythme des autres invités, en particulier si vous êtes le maître ou la maîtresse de maison. Si un aliment ne vous plaît pas, faites-le glisser discrètement sur le côté de votre assiette. Et n’oubliez pas de complimenter le chef.

Quid du majordome? Vous pouvez lui donner un pourboire, mais dans une enveloppe. Il n’est pas non plus nécessaire de le remercier à chacune de ses interventions.

Après le fiasco du premier dîner, vous vous demandez avec une certaine anxiété si vous recevrez une invitation à bord du yacht privé de votre relation. Si oui, voici quelques conseils: attendez-vous à devoir retirer vos chaussures après être monté à bord et à les échanger contre des pantoufles. N’apportez pas de valises, mais des sacs pliables, faciles à ranger dans un coin de la cabine. Le pourboire pour l’équipage devra être remis au capitaine. Ce dernier est par ailleurs maître à bord – et non le propriétaire – pour tout ce qui concerne la sécurité et la navigation.

N’hésitez jamais à apporter une bonne bouteille de whisky: le propriétaire pourra en déguster un verre des mois plus tard et se dire que tout compte fait, vous êtes une personne très courtoise.

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