Alexandre Lamfalussy : «L'euro est un incontestable succès»

Alexandre Lamfalussy estime en revanche que les performances économiques de la zone ont été «lamentables».

Premier président de l'Institut monétaire européen du 1er janvier 1994 au 30 juin 1997, l'ancêtre de la Banque centrale européenne en quelque sorte, Alexandre Lamfalussy peut être considéré à juste titre comme un des «pères» de l'euro.

à l'occasion des 50 ans du Traité de Rome, il dresse pour «L'Echo» le bilan de l'apport de la monnaie unique à la construction européenne et il esquisse les principaux défis qui se profilent à présent pour les instances dirigeantes de la BCE.

Que vous inspirent les critiques qui fusent de France à l'encontre de la politique menée par la BCE?

Ces critiques ne me semblent pas justifiées quant au fond. Je ne puis imaginer que l'on puisse interpréter la politique monétaire de la Banque centrale au cours des dernières années comme ayant été restrictive de quelque manière que ce soit. Elle a été au contraire stimulante jusqu'il y a un an et elle est restée accommodante depuis lors. Il suffit de regarder le niveau des taux d'intérêt ainsi que le degré de liquidités du marché en euro. La croissance rapide de M3 est significative à cet égard. Simultanément, on observe une augmentation considérable des crédits bancaires. Enfin, le développement des investissements immobiliers dans l'ensemble de la zone euro n'aurait pas été possible sans l'aide du bas niveau des taux d'intérêt.

Le principal reproche adressé à la BCE est de se cantonner dans un objectif monétaire, sans prendre en compte la poursuite de la croissance économique et de l'emploi comme c'est le cas avec la Réservé fédérale américaine.

Le mandat premier donné à la BCE est de préserver la stabilité des prix. Ce qui ne veut pas dire qu'il s'agit d'un objectif exclusif pour autant. L'article 2 du Traité de Maastricht fait référence à une croissance soutenable, à un haut degré de convergence des performances économiques, à un haut niveau d'emploi et de protection sociale. Ces objectifs sont cependant subordonnés à la poursuite de l'objectif premier qui est la stabilité monétaire.

Si la BCE avait interprété son mandat comme étant exclusif, jamais elle n'aurait abaissé ses taux d'intérêt au niveau stimulant que l'on a connu ces dernières années.

Peut-on pour autant affirmer que l'euro a été un succès?

L'euro est un incontestable succès jusqu'à ce jour, mais il reste des défis à relever.

Au niveau des succès, l'introduction de l'euro a été une réussite au plan technique. L'interconnexion des systèmes de paiement était un préalable, ce qui au plan informatique est toujours une opération délicate. Or il n'y a pas eu de «couac» de ce côté-là. En ce qui concerne l'échange des billets, chacun s'attendait à ce que l'opération prenne six mois,voire un an. Or l'échange des billets a été réalisé en six semaines seulement.

Le plus important élément du succès a été la préservation de la stabilité des prix et ce, contre toutes les prévisions pessimistes. La BCE a réussi ce pari, non pas en poursuivant une moyenne entre les pays traditionnellement inflationnistes et ceux qui avaient réussi à maîtriser l'inflation, mais en se calquant sur cette deuxième catégorie de pays. Depuis 1999, l'inflation a été légèrement supérieure à 2% par an en moyenne. Compte tenu des traditions très variées d'un pays à l'autre, c'est une belle performance.

Un troisième facteur de succès est la capacité d'adaptation dont ont fait preuve le conseil et le directoire de la BCE.

Que faut-il entendre par là?

Primo, ils ont modifié en cours de route la définition de la stabilité des prix. Au départ, il s'agissait d'un taux d'inflation «inférieur à 2%» par an.

En 2004, ils ont redéfini cet objectif en «moins de 2% mais proche de 2%». Ils ont voulu indiquer par là que la définition de la stabilité est symétrique: il faut à la fois éviter l'inflation et la déflation. Cette réorientation se justifiait suite à la baisse de régime des années 2000-2001.

Secundo, la stratégie de la BCE est basée sur deux piliers: l'analyse économique et l'analyse monétaire. Durant les deux premières années de l'euro, l'analyse monétaire venait toujours en premier lieu. Lors de la modification de la définition de l'inflation, ils ont également subtilement modifié l'ordre dans lequel les arguments ont été présentés.

L'analyse économique est venue en premier. Ce qui ne veut pas dire que l'analyse monétaire soit devenue secondaire. Elle est simplement devenue un outil de «cross-checking». C'est une nouvelle manifestation de cette capacité d'adaptation à la réalité: ils se sont rendu compte en effet que la demande de monnaie n'était pas aussi stable qu'on ne le pensait jusqu'alors.

Que pensez-vous de la façon de communiquer de la BCE?

La communication de la BCE est un autre facteur qui a contribué au succès de l'euro. Après les balbutiements du début - inévitables quand on met en route une nouvelle institution - cette communication a atteint une qualité remarquable à la fois pour ce qui est de rendre compte («accountability») qu'en termes de transparence. Les communiqués sont devenus au fil du temps des chefs-d'½uvre de clarté. à l'issue de la réunion mensuelle, les responsables disent exactement pourquoi ils ont agi de telle ou telle façon ou pourquoi ils ont décidé de ne pas modifier la politique monétaire. Même souci de clarté quand le président se rend au comité économique et monétaire du Parlement européen. Les éditoriaux du bulletin mensuel de la BCE sont tout aussi limpides. Je ne connais aucune banque centrale - et surtout pas la Fed ni même la Banque d'Angleterre - qui soient aussi claires dans leurs façon de communiquer.

Quant à la transparence, il s'agit d'un exercice un peu plus compliqué. Car il s'agit de signaler aux acteurs du marché et aux médias quelles seront les prochaines décisions. C'est un exercice difficile, car si la BCE dit tout, elle accélère la transmission de la politique monétaire dans l'économie. Ce qui a pour avantage d'éviter les chocs, mais qui laisse le conseil des gouverneurs pieds et poings liés par ses déclarations sans plus pouvoir changer d'avis. Les responsables de la BCE ont trouvé un équilibre assez subtil en fournissant des indications à relativement court terme, pas comme la Fed qui jusqu'à tout récemment établissait un programme d'un an.

Qu'en est-il des défis qui se posent pour l'euro?

Il y a d'abord un problème de perception. Les opinions publiques ont l'impression que l'inflation qu'elles ressentent n'est pas celle qui est dans l'indice. Que s'est-il passé dans les faits? Lors de l'échange des billets, en 2002, il y a eu des arrondis vers le haut qui ont provoqué, selon les pays, une inflation supplémentaire de l'ordre de 0,5 à 0,75 point de base. Même si cela ne s'est pas répété par la suite, cela a quand même laissé un mauvais souvenir, notamment parce que les produits concernés étaient des biens de première nécessité comme le café ou l'horeca. Puis sont intervenues les hausses des prix pétroliers qui touchent les gens d'une manière disproportionnée par rapport au poids réel de ces produits dans le panier de la ménagère. Que faut-il en conclure? L'effort d'éducation et de communication n'a pas été suffisant. C'est la tâche de la BCE mais aussi des gouvernements nationaux et des instituts statistiques.

Le deuxième problème est que la performance économique de la zone euro a été jusqu'il y a un an proprement lamentable, à la fois en termes de croissance et en termes d'emploi. D'où la perception que la BCE a failli dans sa mission, surtout si l'on compare avec la Fed.

D'où vient ce problème de croissance atone?

Le problème se trouve dans la croissance trop faible de la production potentielle, qui se décompose en deux éléments: la productivité du travail et le nombre de personnes qui travaillent. L'accélération de la productivité aux états-Unis à partir du milieu des années 1990 a coïncidé avec le ralentissement de l'augmentation de la productivité en Europe, de sorte que les deux courbes se sont croisées. Il s'agit d'un problème réel, mais qui n'a rien à voir avec la politique monétaire. L'autre cause se situe d'abord du côté du vieillissement de la population et du nombre limité d'heures que les Européens travaillent, phénomènes qui ne touchent pas les états-Unis.

N'oublions pas que nous sommes dans une Union économique et monétaire. Or si le pilier monétaire fonctionne, le pilier économique ne fonctionne pas. Il n'y a pas de politique budgétaire européenne, et du côté «supply side», le programme de Lisbonne n'est qu'un v½u pieux. C'est un problème institutionnel avant tout. Il est très difficile de gérer une économie quand un pilier est fédéral avec un mandat bien défini et que l'autre est demeuré intergouvernemental. C'est bien le cas de l'Ecofin et encore davantage de l'Eurogroupe qui n'est qu'une institution «informelle».

On touche là au fond du problème: une monnaie sans état est-elle viable?

C'est là en effet qu'intervient le phénomène du bouc émissaire dont souffrent l'euro et la BCE. Il est techniquement très facile de diminuer les taux. Par contre, il est beaucoup plus difficile de mener une bonne politique économique. Je pense que l'Union économique et monétaire n'est pas tenable sans une certaine forme d'intégration politique. Il ne faut pas tout de suite se référer aux états-Unis. Nous n'aurons jamais un ministre des Finances européen. Il faut au contraire se concentrer sur les domaines où l'on doit avancer. Cela doit se faire subtilement et de façon pratique, sans en appeler à la constitution d'un état supranational. Si l'on prend l'exemple de l'Allemagne, on y trouve des Länder dotés de compétences extrêmement larges, ce qui n'empêche la République fédérale de bien fonctionner comme un ensemble.

A vous entendre, vous plaidez plutôt pour l'approfondissement que pour l'élargissement de la zone euro.

Il faut élargir la zone progressivement aux pays qui ont fait leurs preuves de façon durable. Car dès l'entrée, les contraintes sur ces pays s'affaiblissent. On l'a même vu avec certains pays fondateurs qui se sont très bien conduits jusqu'au lancement de l'euro et qui ensuite ont renié une partie de leurs engagements. Le Traité est clair: à l'exception de la Grande-Bretagne et du Danemark, il y a une obligation contractuelle d'entrer dans zone euro. C'est aussi l'intérêt des pays qui convergent vers l'euro: ils ne peuvent que gagner à participer à une zone monétaire. Cela vaut surtout pour des petits pays dotés d'une économie ouverte et déjà effectivement intégrés dans l'économie de la zone euro.

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