Daniel Cohn-Bendit : «Les gens attendent une sécurisation que l'Europe ne peut pas encore donner»

Selon Daniel Cohn-Bendit, c'est dans le débat public européen qu'émergera une culture constitutionnelle européenne.

Un peu Français, un peu Allemand, Daniel Cohn-Bendit s'affiche surtout comme un Européen de la première heure.

élu comme tête de liste des Verts en France en 1999 et comme représentant des Verts allemands en 2004, cette ancien porte-drapeau de mai 68, reconvertie en militant écologiste, siège au Parlement européen depuis huit ans. Familiarisé avec les rouages des institutions européennes, il juge aujourd'hui urgente l'adoption du traité constitutionnel qui doit donner les moyens à l'Union européenne de fonctionner plus démocratiquement. De répondre aux peurs. De mettre un terme à la crise existentielle des Européens.

Attachez-vous de l'importance à la commémoration du traité de Rome?

Moi, je ne suis pas tellement «anniversaires». Même si ça permet de réfléchir au futur de l'Europe. Oui, la construction européenne a été un succès: elle nous a apporté la paix, la stabilité, etc. Mais parallèlement, on sent un scepticisme, une insatisfaction des citoyens face à une attente de l'Europe. Ces 50 ans doivent être une réflexion sur ces deux phénomènes.

Quelles sont les attentes des Européens?

Je crois que face à un monde instable, complexe, qui se durcit et dont certaines organisations provoquent des réactions épidermiques chez les uns et chez les autres, on attend de l'Europe une sécurisation. Et on a l'impression qu'elle n'assume pas ce rôle.

Les attentes sont aussi contradictoires: le débat se situe entre ceux qui veulent moins ou plus d'Europe.

Cet euroscepticisme est-il justifié ou est-ce dû à un manque d'information ?

Je ne crois pas qu'il s'agisse d'un manque d'information. Le non français à la Constitution visait cette Europe trop libérale alors que le traité avait pour but de réformer le fonctionnement de l'Europe. Et maintenant, on n'a pas les moyens pour procéder aux réformes et on se retrouve avec cette Europe qu'on a critiquée. On s'est donc tiré une balle dans le pied. C'est toute la difficulté de cette insatisfaction: les gens comprennent qu'il y a un défi face à la mondialisation et attendent de l'Europe qu'elle se positionne, mais ils ne lui donnent pas la possibilité de répondre à ces attentes.

Ces attentes sont-elles de nature sociale?

Elles portent sur tout: la vie quotidienne, les défis stratégiques, les guerres à l'étranger, la mondialisation, les marchés, etc. On attend de l'UE qu'on ne soit plus aussi fragilisés par l'évolution de la société et de la globalisation.

L'Europe a-t-elle les compétences pour répondre à tous ces défis?

C'est le problème de l'état nation. Ce dernier est justifié pour la protection face aux attaques extérieures, la protection sociale, la formation pour tous, etc. Et on projette sur l'Europe ce que l'état national ne peut plus faire. Est-ce raisonnable ou pas? C'est justifié. Seulement, l'Europe en développement n'a pas encore cette stabilité pour pouvoir répondre à ces attentes.

Est-ce souhaitable que les Européens se prononcent par référendum sur un traité européen?

Si on se prononce sur un traité européen, il faudrait un référendum européen. La nationalisation de la question est dangereuse car on y intègre le débat national alors qu'un traité constitutionnel européen vise l'espace européen. Et donc, on lance une proposition aux citoyens.

Ainsi, la proposition de la double majorité - majorité de la population et majorité de pays - me paraît adéquate car ça renforce l'espace politique et public européen, et c'est ce qui manque dans la politique européenne. D'autres disent qu'il faut donner les moyens à l'Europe pour qu'elle puisse répondre aux attentes et ainsi recueillir la fidélité des citoyens. Les deux thèses ont des arguments pour elles, mais il est sûr que le débat dans l'espace public européen est fondamental et refondateur.

N'appartient-il pas au Parlement européen d'animer le débat public européen?

Le Parlement européen est une dimension de cet espace public européen et il doit être relayé par les médias. Mais les médias s'adressent à un espace national. Donc il faut un espace politique qui force l'espace national à s'ouvrir en tant qu'espace européen. Et ce débat européen peut être suscité, par exemple, par un référendum européen.

Si l'on présente aux élections européennes non pas des listes européennes nationales mais des listes transnationales, les candidats seraient obligés d'organiser un débat européen. Et les têtes de liste de ces listes transnationales présenteraient les propositions des différentes familles politiques pour la présidence de la Commission. Là, vous avez un véritable débat politique européen. Vous vous adressez à l'espace public européen alors que les élections européennes aujourd'hui sont souvent la cinquième roue de la charrette des élections nationales.

Le débat sur la directive services était un débat public européen. Le débat sur Reach aussi. La démission de Buttiglione, de même. Donc ça vient, mais tout doucement.

Ne s'agit-il donc pas de la somme des débats publics nationaux?

Non. Le débat Bolkestein était un débat européen. Du moment où la bête noire - se référant à l'ancien commissaire Bolkestein - émergea, c'est devenu un débat européen.

Ce débat européen se met en place, mais pour moi, ça ne va pas assez vite. Si on prend l'exemple du débat sur le traité constitutionnel, on doit souligner que les cultures constitutionnelles européennes sont différentes.

Donc, c'est dans ce débat européen que peut émerger un compromis culturel qui serait l'émanation d'une culture constitutionnelle européenne.

La Convention européenne n'at-elle donc servi à rien?

Si, car elle a fait avancer les choses. La contradiction de la Convention, c'est qu'elle a été chapeautée par le Conseil qui s'est emparé du projet de la Convention, qui a forcé la main pour rajouter la partie III du traité qui est justement un des problèmes.

Car cette partie, qui reprend les traités existants, a vidé le traité de sa substance novatrice donnant au texte une forme lourde profitant aux adversaires de l'UE.

N'est-ce pas le nom «traité constitutionnel» qui gêne les Européens?

Non, ça c'est du rafistolage de bas étage. Le problème est de savoir si nous sommes capables de donner des garanties pour créer un espace social européen et améliorer le fonctionnement de l'Europe permettant à une fraction des populations d'accepter ce traité.

En France, les gens ont cru au plan B. Ce plan B n'existe pas. Et aujourd'hui, on a la triste conscience que l'Europe qu'on critiquait se trouve renforcée par le «non»; c'est là qu'il faut pousser l'argument et puis faire un texte plus concis et plus compréhensible.

Il faudrait écrire le texte à partir du traité constitutionnel existant: le Conseil européen clôturant la présidence allemande pourrait lancer une nouvelle convention dont la mission serait de reprendre le traité constitutionnel en s'axant sur les parties I et II ainsi que sur quelques articles de la partie III.

Sarkozy plaide pour sa part pour une mini-Constitution…

Un mini-traité équivaudrait à reprendre le traité de Nice en y ajoutant un nouveau rééquilibrage des votes au Conseil et un ministre des Affaires étrangères. ça ne suffit pas. Le piège de Sarkozy, c'est qu'il s'agirait d'un «Nice Plus» où chacun ferait son marchandage de boutiquiers de service qui ne fait pas avancer l'Europe. Si après Nice, l'Europe a lancé une Convention, c'est qu'il y avait une insatisfaction totale. Si Sarkozy gagne, on aboutira à un mini-traité qui serait soumis à l'Assemblée. Si c'est Bayrou ou Ségolène, les Français auront un référendum.

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