Etienne Davignon : L'Europe a bel et bien changé nos vies

Témoin et acteur de la construction européenne, Etienne Davignon raconte à «L'Echo» comment il a vu grandir l'UE depuis ses débuts.

Faut-il encore présenter le vicomte Etienne Davignon? Administrateur de Suez et vice-président de Suez-Tractebel, cet homme d'affaires hors pair a exercé tant de mandats et fonctions de haut niveau qu'on en oublierait sa carrière diplomatique et européenne.

Avant de devenir commissaire européen au Marché intérieur de 1977 à 1985, Etienne Davignon entra dans la diplomatie belge en 1959 et devint dès 1964 le chef de cabinet au ministère des Affaires étrangères dans le gouvernement de Paul-Henri Spaak. Ce qui a fait de lui un des acteurs de la construction européenne auxquels «L'Echo» donne la parole tous les jours jusqu'à la célébration des 50 ans du traité de Rome ce dimanche.

Quel était le climat dans lequel vous avez participé au début des années 60 à la construction de l'Europe des Six?

C'était une époque où l'on ressentait que, tout d'un coup, les nations n'étaient plus au centre du débat. C'est la notion de la solidarité qui prenait le dessus. Nous assistions à un bouleversement des rapports entre états. Et c'est la perspective de la création d'un monde nouveau qui animait nos ambitions.

C'était plus facile de défendre l'Europe à l'époque car l'idéal était encore intact. Et cette inspiration idéaliste était persistante. Elle a inspiré le traité de Rome et elle était omniprésente.

Comment percevait-on le traité de Rome en Belgique ?

Le traité de Rome avait l'avantage d'être simultanément un traité-cadre et une déclaration gouvernementale. Il comprenait donc un roadmap: les instructions étaient claires.

Par ailleurs, il prévoyait des clauses de sauvegarde qui rassuraient certains pays dont la Belgique. Car pour notre pays, l'adoption de ce traité n'a pas été évidente.

C'est très simple: le patronat était contre! Et à la veille de la signature, un dimanche, les représentants du patronat et des syndicats socialiste et chrétien se sont adressés à Van Acker pour dénoncer le projet et l'enthousiasme de Spaak. Ils estimaient que la Belgique allait se faire balayer avec l'ouverture des frontières. Ensuite, Van Acker a interpellé Spaak qui lui a répondu que, de toute façon, il n'était pas possible de faire marche arrière car on avait déjà paraphé le traité.

L'idée selon laquelle la Belgique aurait toujours été farouchement pro-européenne est donc fausse.

Cette époque a également été marquée par Charles de Gaulle. Comment a-t-il influencé la construction européenne ?

Grâce à de Gaulle, le Marché commun va fonctionner mais il contribuera au premier grand conflit idéologique sur l'avenir de l'Europe et à l'émergence d'une première image brouillée de l'Europe.

Car Charles de Gaulle avait une vision européenne différente de celles de Schuman et Monnet.

Le traité de Rome, c'est le rattrapage du traité de la Communauté européenne de défense (CED) signé en 1952 - qui prévoyait la création d'une armée européenne - et qui a été rejeté par le Parlement en France. Le projet était critiqué par de Gaulle qui s'oppose à une organisation européenne fondée sur l'intégration et la supranationalité. Le traité de Rome maintient l'objectif politique d'intégration mais il était inséré en filigrane. Alors que de Gaulle voulait créer une structure selon la méthode gouvernementale donnant aux états le dernier mot. C'est précisément à ce moment-là qu'on est entré dans une dispute idéologique. Et c'est pourquoi le plan Fouchet, le plan du diplomate français Christian Fouchet qui répondait aux exigences de Gaulle, n'a pas été retenu. Les Cinq ne voulaient pas renoncer à l'idée que l'on puisse combiner l'objectif économique et politique qui reste l'intégration européenne.

Et les Cinq auront eu raison…

L'histoire se répète visiblement. Lorsque de Gaulle quitte la scène politique pour faire place à Georges Pompidou, on sort enfin de l'impasse. On efface les ambiguïtés sur le traité de Rome, on va prévoir la possibilité d'élargir l'Europe et on introduit le concept d'Union économique et monétaire.

En outre, le rapport Davignon envisage des collaborations de type diplomatique mais les états restent prudents car on vient de vivre la crise du plan Fouchet.

Ensuite, c'est Valéry Giscard d'Estaing qui reprend les rênes de la France et lors de la conférence de Paris, nous décidons de réunir les rapports européens au sein de l'Union. La France va également finir par accepter le concept.

On constate que l'idée des fondements l'emporte: on a commencé avec le traité de Rome, et finalement on accepte le concept de l'Union européenne.

A savoir si ce résultat correspond à l'espoir que l'on avait pour la construction européenne? Oui, même si cette construction ne s'est pas déroulée comme nous l'avions imaginé. Mais la transformation a bien eu lieu.

Qu'entendez-vous par la « transformation»?

En 1952, nous vivions dans un autre monde. Nous avons beaucoup gagné en matière de prospérité et de sécurité sociale. Cela s'est fait par secousses successives sur deux générations. La troisième ne se le rappelle pas. Elle n'est pas consciente de l'augmentation du niveau de vie. Elle ne se rend pas compte qu'à l'époque, à chaque frontière il fallait montrer sa carte d'identité.

Et il est certain que cette transformation n'aurait pas eu lieu sans la construction européenne. Y compris en Belgique qui n'abriterait plus une seule sidérurgie si l'UE n'avait pas vu le jour: ça ne sert à rien d'augmenter la production si vous ne pouvez pas aller vers l'extérieur. L'euro aussi est essentiel pour la Belgique qui souffrait fort des modifications de parité de ses voisins. Cet inconvénient faisait parfois monter les prix de certains produits de 20% en un coup.

De même, grâce à l'euro, aujourd'hui tout le monde emprunte. Le jour où les taux remonteront et que la monnaie sera faible, le nombre de prêts diminuera.

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