Retour sur l'homme révolté

Professeur à l'ULB et à l'UCL, membre de l'Académie royale de Belgique. ©Thomas De Boever

Il y a exactement 10 ans, lorsque j’étais Président de la Bourse, à l’aube de l’effondrement bancaire, une rencontre singulière me poussa à écrire ces quelques lignes. Je les publie à nouveau aujourd’hui. Cet homme révolté avait compris ce qui allait arriver.

C’est à toi, l’homme dont je ne connaitrai jamais le nom, que ces lignes sont dédiées. Tu voulais attirer l’attention de quelques centaines de passants, sur le dôme de la Bourse, ce samedi 26 janvier 2008 vers midi. Les radios l’ont mentionné dans le flux des nouvelles du soir, mais ce sont à des milliers de lecteurs que je raconte ton histoire.

Notre rencontre appartient à ces moments improbables. Et tu ne l’as sans doute pas compris, menotté derrière les vitres fumées de la voiture de police hurlante qui t’emmenait dans la précipitation. j’étais éberlué par les coïncidences et troublé par cet étrange sentiment d’avoir vécu un moment singulier. C’était même, sans doute, plus profond: j’étais partagé entre l’émotion que ton acte m’avait inspiré et la tristesse des idéaux évaporés et des espoirs résignés. Un peu comme si les quelques secondes passées ensemble m’avaient projeté dans le monde de l’adolescence, le temps où l’insouciance rend les rêves accessibles, l’époque qui précède les tempêtes de la vie et les désillusions.

En pleine semaine de Davos, coïncidant elle-même avec une des plus impressionnantes semaines boursières des vingt dernières années et la plus grosse fraude bancaire, tu as réussi à déployer une immense banderole sur laquelle tu avais peint "Make Capitalism History".
Bruno Colmant

Nous nous sommes rencontrés sur le toit de la Bourse. Alpiniste apparemment chevronné, c’est à force de déploiements d’échelles et d’escalade que tu étais presque arrivé au somment lorsque des passants, alertés par ta démarche, prévinrent la police. En pleine semaine de Davos, coïncidant elle-même avec une des plus impressionnantes semaines boursières des vingt dernières années et la plus grosse fraude bancaire, tu as réussi à déployer une immense banderole sur laquelle tu avais peint "Make Capitalism History". Tu avais dû coudre plusieurs draps et avais imaginé un ingénieux système de cordes pour tendre ceux-ci. La police et le vent ont contrarié tes plans.

Étant seul au travail ce samedi à la Bourse, je me suis retrouvé moi-même sur l’étroite corniche du bâtiment, guidant, en courant, la police dans cette poussiéreuse bâtisse du XIXème siècle. Tu t’es laissé arrêter dans le calme. Et c’est alors que tu étais ceinturé dans l’ascenseur que nos regards se sont croisés avec respect. Tu dois avoir une trentaine d’années, et tu possèdes le regard insolent des révoltés du système. Tu ressembles même étrangement à Jérôme Kerviel, ce jeune arbitragiste qui aurait fait exploser les activités de courtage de la Société générale française. Comme les militants de Greenpeace, tu appartiens à cette race d’hommes étranges, qui possèdent une flamme de révolte dans les yeux, et dont je me demande toujours ce que vous serez devenus dans vingt ans.

C’est lorsque je t’ai dit que je présidais la Bourse que, bien renseigné et sans hésiter, tu m’as donné mon nom. Tu m’as aussi demandé, avec malice, si la semaine n’avait pas été trop dure, avec la conjoncture des marchés. Rien, dans ton comportement, ne laissait soupçonner la moindre légèreté dans tes actes. Tu n’étais pas un troupier de l’altermondialisme. Il n’y avait aucune violence dans ton comportement, uniquement une détermination. Tu as risqué ta vie pour une idée. Tu as exploité un bâtiment symbolique pour affirmer une conviction.

La Bourse est indispensable à l’économie: elle formule la valeur et fonde l’appel au capital à risque.
Bruno Colmant

Mais risquer ta vie, et surtout celle des policiers qui t’ont poursuivi, valait-elle la peine ? Certes, avoir l’audace de sa révolte suscite le respect. Dans "l’Homme révolté", Camus disait que ce n'est pas la révolte en elle-même qui est noble, mais ce qu'elle exige. Le philosophe disait que le révolté, au sens étymologique, fait volte face. Il oppose ce qu’il croit être préférable à ce qui ne l'est pas. Comme Camus, tu t’es révolté contre la Bourse. Mais en te révoltant, tu la fais exister. Camus écrivait aussi, dans le "Mythe de Sisyphe", qu’il est insensé de mourir pour des idées. Alors, dans ton acte subsistent de profondes inconnues: as-tu raison? Et si oui, sur quelles prémisses? Et pourquoi as-tu mis ta vie et celle des autres en péril?

À peine embarqué, les pompiers ont décroché ta banderole. Les journalistes venaient à peine d’arriver. Tes idées ne sont pas réalistes car l’ordre marchand est consubstantiel aux communautés humaines. Ton acte est punissable. La Bourse est indispensable à l’économie: elle formule la valeur et fonde l’appel au capital à risque. Mais, même infondées, ton acte et ta banderole interpellent. Elles exigeaient ces quelques lignes.

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité
Publicité

Contenu sponsorisé

Partner content