chronique

Pourquoi nos sociétés ne prospèrent plus

Marc Lambrechts

La productivité dans nos pays industrialisés stagne, les sociétés cotées visent trop le court terme et l’innovation est en rade. Le constat du prix Nobel d’économie Edmund Phelps est pour le moins sévère.

Homme éminemment sympathique, Edmund Phelps a aussi des idées bien arrêtées.

Cet Américain de 83 ans vient de publier le livre "La Prospérité de Masse" (1). Un livre qui dans sa version originale en anglais avait été consacré meilleur livre d’économie par le Financial Times en 2013.

Dans cet ouvrage, le prix Nobel d’économie 2006 revient sur les développements du XIXe siècle où dans divers pays, les gens ont connu des augmentations salariales sans limite, avec une explosion de l’emploi et une satisfaction au travail quasi-générale.

Alors que s’est-il passé pour que les pays occidentaux aient vu tous ces avantages disparaître au XXe siècle ainsi qu’en ce début de XXIe siècle? Sa réponse: nous avons perdu l’état d’esprit individualiste sous-jacent au développement d’innovations et à la diffusion de nouveaux procédés et nouveaux produits.

Car oui, c’est l’innovation qui est le seul moteur de la croissance et de la prospérité. Et en dépit de tout ce que l’on entend sur les développements dans la Silicon Valley, l’innovation a marqué le pas. Pendant des décennies, les Américains ont cru que du fait des progrès de la science, la croissance économique allait se prolonger indéfiniment. Mais la croissance de la productivité ralentit depuis le début des années 1970. Entre 1996 et 2004, le boom d’internet n’aura donc été qu’un simple intermède. De toute manière, les récentes innovations technologiques ne pèsent pas bien lourd par rapport à l’apparition de la locomotive à vapeur, de l’électricité, de l’automobile… Au XIXe siècle, c’est la société entière qui pensait à innover. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Le constat est plutôt cinglant…

Pour renverser la tendance, écrit Phelps, il faudrait que la société sache à nouveau rêver de choses absolument nouvelles. Et pour cela, il faudrait retrouver des valeurs comme l’individualisme, la volonté de s’épanouir dans le travail, l’attrait pour l’imagination et la création. Or, ces valeurs se sont trouvées affaiblies par la défense des intérêts en place, mais aussi par la volonté de considérer que la communauté et l’État passent avant l’individu ou que la protection contre la régression économique et sociale passe avant la volonté de progresser. On l’aura compris, notre homme ne porte pas vraiment le socialisme dans son cœur.

Critiques

Le Nobel s’attaque aussi à la vision à court terme des patrons des grandes entreprises cotées qui ne pensent qu’aux résultats trimestriels et à leurs bonus. Dans ce contexte, l’innovation, qui demande de longues années de mûrissement, est délaissée car ces patrons seront déjà partis lorsque les efforts d’innovation délivreront des résultats. Même attaque frontale contre les banques qui se sont laissé séduire de manière abusive par le trading pour compte propre. Ces banques doivent aujourd’hui retrouver leur expertise en matière de prêts pour financer des projets d’investissement innovateurs.

Haro aussi sur… le télétravail. Le fait de travailler chez soi réduit les interactions avec les autres et donc l’innovation. Au passage, il félicite la société Yahoo qui s’efforce de ramener les travailleurs au bureau.

Même la jeune génération n’est pas épargnée. Les jeunes, dit-il, ne veulent plus quitter leur famille et leurs amis pour tenter leur chance ailleurs. Ils sont frileux face au risque et trouvent refuge dans les réseaux sociaux qui ne font que renforcer le conformisme. De tels propos – parfois critiquables, avouons-le – ne laisseront personne indifférent. Dans de récents entretiens, Phelps avoue que son cauchemar serait que son livre soit considéré uniquement comme une défense du libéralisme (ce qu’il est quand même en bonne partie). Seule éclaircie, il perçoit un changement en France avec l’arrivée d’Emmanuel Macron qui, à l’inverse de Trump, ose parler d’innovation. Allez, tout n’est pas perdu…

(1) La prospérité de masse, par Edmund Phelps, Odile Jacob, 448 pages, 35 euros.

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