chronique

Quand les taux d'intérêt sont en mode "reverse"

Rien ne va plus pour Mario Draghi, critiqué de toutes parts. Selon la théorie du "reversal interest rate", au lieu d’avoir un effet stimulant sur l’économie, les taux bas entraîneraient désormais une contraction.

Pauvre Mario Draghi. À quelques jours à peine de son départ de Francfort à la fin de ce mois, jamais les critiques n’ont été aussi virulentes à son égard. Subitement, les langues se délient, tant au sein de la Banque centrale européenne (BCE) qu’à l’extérieur. Même la vieille garde, composée d’anciens banquiers centraux, se rebelle. Dans un document de deux pages, d’anciens responsables monétaires que sont les Allemands Otmar Issing, Helmut Schlesinger et Jurgen Stark, le Néerlandais Nout Wellink, le Français Hervé Hannoun et l’Autrichien Klaus Liebscher disent tout le mal qu’ils pensent du dernier package monétaire, le fameux bazooka, concocté le mois dernier par le président de la BCE. Ils sont soutenus par cette vieille connaissance de Jacques de Larosière, 89 ans, ancien gouverneur de la Banque de France et directeur général du Fonds monétaire international.

L’âge respectable des signataires pourrait laisser penser qu’ils défendent tous leur épargne qui s’érode jour après jour en raison de la politique de taux négatifs. Mais ce serait un peu trop réducteur d’avancer ce seul argument. Car dans leur missive, ils se présentent aussi comme "citoyens européens" tout en défendant les jeunes générations qui se considèrent lésées par le fait qu’elles sont dans l’impossibilité aujourd’hui de se constituer un matelas financier en vue de leurs vieux jours grâce à des placements sûrs porteurs d’intérêts. Appel à la rébellion des épargnants de tous âges?

Les comptes de dépôt ne désemplissent pas. C’est comme si la baisse des taux encourageait l’épargne.

La critique ne s’arrête pas là. Selon ces anciens banquiers centraux, la recherche de rendements plus élevés gonfle de manière artificielle le prix de certains actifs (on suppose qu’il s’agit ici des actions, des obligations et de l’immobilier). Ceci à un niveau qui menace d’entraîner une correction abrupte des marchés ou même une crise profonde.

Et puis, il y a cette conclusion: nous sommes arrivés à une situation où les taux négatifs n’ont plus l’effet escompté. Les taux d’intérêt seraient passés en mode "reverse". Au lieu d’avoir un effet stimulant sur l’économie, ils entraîneraient une contraction. Pour le dire autrement, la politique monétaire serait devenue inefficace.

C’est la théorie du "reversal interest rate" qui connaît aujourd’hui son heure de gloire. On la doit à Markus Brunnermeier et Yann Koby de la Princeton University.

À dire vrai, les deux économistes se sont surtout penchés sur l’effet en matière de prêts. Selon eux, plus les taux baissent, plus la marge bénéficiaire des banques se contracte, ce qui peut inciter ces dernières à limiter les risques en matière de prêts aux entreprises et donc à ralentir les crédits.

Paradoxe

Mais au-delà de cet effet sur les crédits, l’impact sur l’épargnant n’est pas à dédaigner. En principe, plus les taux baissent, plus les épargnants devraient logiquement se détourner de leurs dépôts d’épargne puisqu’ils ne rapportent quasiment plus rien. Mais que constate-t-on aujourd’hui? Les comptes d’épargne ne désemplissent pas. C’est comme si la baisse des taux encourageait l’épargne!

©REUTERS

Une explication souvent avancée est que les épargnants se fixeraient un objectif en matière de montant épargné à atteindre à long terme. Mais comme les taux ne cessent de baisser, cela signifie qu’ils doivent épargner davantage chaque mois pour atteindre l’objectif fixé. Difficile toutefois d’affirmer que tous les ménages raisonnent de la sorte.

Côté chiffres, une récente étude d’ING sur le patrimoine des Belges a montré que les liquidités au sens large, à savoir les comptes courants, les comptes d’épargne et le cash, représentent 32% du patrimoine des Belges (environ 37.500 euros par habitant en moyenne), une part historiquement élevée. Ceci témoigne, selon la banque, d’un comportement toujours plus prudent des ménages belges, par ailleurs peu enclins à acheter massivement des actions étant donné quelques déconvenues par le passé.

Les économistes ne savent pas où se situe exactement le point d’inflexion de ce "reversal interest rate", le moment où de stimulante, la politique monétaire devient contractionniste. Mais le fait que les mêmes comportements d’épargne sont constatés en Allemagne, en France et en Belgique montre que ce point a peut-être été dépassé. Mario Draghi aurait été mieux avisé d’écouter plus attentivement certains conseillers. Cela lui aurait évité ce déluge de critiques.

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