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Après la dette commune, pourquoi pas un "Onze" européen?

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Nous avons une monnaie commune, une banque centrale européenne, mais toujours pas de "Onze" européen. Et dimanche, c'est un pays qui n'est ni dans la zone euro ni dans l'Union européenne qui pourrait emporter l'Euro de football.

L’Euro 2020 qui s’achève ce dimanche a décidément très mal porté son nom. Tout d’abord, ce que l’on nommait auparavant le Championnat d’Europe des nations a eu lieu en 2021 et non pas en 2020. Ensuite, l’Euro n’a rien à voir avec l’euro, le vrai, la monnaie émise par la Banque centrale européenne. Pire peut-être, cet Euro 2020 pourrait consacrer la victoire d’un pays, l’Angleterre, qui n’est ni dans la zone euro ni même dans l’Union européenne.

Il y a cinq ans, dans cette même chronique, j’indiquais qu’une grande équipe était absente des pelouses de l’Euro 2016 de football: l’équipe de la zone euro! Nous avons une monnaie commune, une banque centrale européenne, mais pas de "Onze" européen. Cinq plus tard, le constat est le même. Pourtant, cette équipe aurait fière allure avec les meilleurs joueurs belges (Kevin De Bruyne, Thibaut Courtois et Eden Hazard), entourés d’autres stars du ballon rond comme Cristiano Ronaldo (Portugal), sans oublier la crème du foot français, allemand et italien. Une équipe redoutable qui pourrait affronter l’Angleterre, la Russie, la Suède ou la Suisse. Croiser le fer avec le Brésil de Neymar, l’Argentine de Messi et bien entendu les États-Unis, une autre équipe fédérale. On imagine difficilement aujourd'hui une équipe de l'État de Californie faire face à une équipe du Texas...

Et si cette fois, c'est l'Italie de Mario Draghi qui sauvait l'euro, ou plutôt l'Euro de la zone euro.

Cette réflexion sur un Onze européen m’était venue à l’esprit en lisant un ouvrage de Michel Aglietta pour qui les Européens ont surtout besoin d’un sentiment d’appartenance à une même communauté de destin. L’économiste français n’était pas réellement optimiste. Il plaidait à l’époque en faveur d’une grande politique d’emprunt et d’investissement, susceptible de nourrir l’innovation dans de nombreux domaines (transports, énergie…). Mais il baissait plutôt les bras face à l’absence de volontarisme des États membres, trop accaparés par leurs obligations d’assainir leurs budgets.

Eh bien, cinq ans plus tard, tout a changé… à cause ou grâce au Covid-19. L’Europe ne s’est pas encore dotée d’un Trésor européen et d’eurobonds, mais elle a lancé un vaste emprunt afin de financer les mesures de relance économique et d’investissement dans le cadre du plan NextGenerationEU. Il s’agit de la première dette commune dont le remboursement se réalisera grâce aux ressources propres de l’Union européenne. La gravité de la crise sanitaire a forcé les États à accepter de jouer la carte de la solidarité, avec des subventions qui atteignent près de 70 milliards d’euros pour l’Espagne et l’Italie.  Une petite révolution dans le ciel européen.

Elie Cohen et Richard Robert dans leur livre "La valse européenne" (Fayard) se demandent s’il s’agit pour l’Europe d’un "moment hamiltonien". La magie du Plan Hamilton de 1790, rappellent-ils, résidait dans le choix fait par le gouvernement fédéral des États-Unis de prendre à sa charge la dette accumulée par les treize États pendant la guerre d’Indépendance et d’assurer le service de la dette ainsi fédéralisée par un impôt fédéral.  Dans le cas européen, la dette héritée du passé reste confinée dans les États qui l’ont contractée. Ainsi, le risque de solvabilité italien n’est guère traité. Le fonds NextGenerationEU est par ailleurs géré par l’Union européenne et non par l’Eurozone. Selon les auteurs, l’articulation politique budgétaire-politique monétaire est moins évidente dès lors que la BCE ne fait pas partie du jeu.   Plus qu'un "Hamiltonian moment" c'est donc plutôt d'un "whatever it takes moment" dont il s'agit, selon l'expression devenue fameuse de Mario Draghi en juillet 2012 quand il s'engageait à tout faire pour sauver la zone euro.

Bref, nous sommes encore éloignés de la création d'un "Onze" de la zone euro qui pourrait damer le pion à l'Angleterre. Dimanche, lors de la finale de l'Euro 2020, le seul espoir se nomme l'Italie. Et si cette fois, comme le souligne l'économiste d'ING, Carsten Brzeski, c'est l'Italie qui sauvait l'Europe. Ou plutôt l'Euro de la zone euro.

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