chronique

Cachez cette récession que je ne saurais voir

Les gestionnaires sont de plus en plus nombreux à penser qu’une récession est possible en 2020. Mais tout sera mis en œuvre pour l’éviter.

Les performances des Bourses internationales depuis le début de l’année restent excellentes (entre 15 et 20% de hausse), merci les banques centrales! Jouant la carte de l’anticipation, les gestionnaires de fonds se penchent déjà sur les perspectives pour l’année prochaine et même pour la décennie à venir, les années 2020. Interrogés dans le cadre du sondage mensuel de Bank of America Merrill Lynch, les gestionnaires internationaux sont 30% à penser que ce sont les marchés émergents qui vont surperformer lors de la prochaine décennie, suivis des marchés d’actions US (22% des gestionnaires), de la Chine (17%) et de l’Europe (15%). Faites vos jeux!

Pour ce qui est de l’année prochaine, les craintes d’une récession viennent tempérer l’appétit pour le risque et les actions. 31% des gestionnaires anticipent ainsi une telle récession dans les douze mois à venir, un pourcentage relativement élevé et qui va croissant.

Cette récession est définie comme deux trimestres successifs de croissance négative ou plus globalement d’une "contraction significative de l’activité pendant une période prolongée".

Le premier à craindre une telle récession en 2020 n’est autre que Donald Trump qui brigue un nouveau mandat présidentiel. Comptez donc sur lui pour mettre une pression maximale sur la banque centrale américaine pour qu’elle contracte encore ses taux directeurs.

Prévoir les récessions?

Mais peut-on réellement prévoir ces récessions? Les économistes Claudio Borio, Mathias Drehmann et Dora Xia de la Banque des Règlements Internationaux (BRI) ont planché sur le sujet dans un récent "working paper".

Les cycles de conjoncture ne meurent généralement pas de vieillesse, mais…

L’indicateur de récession le plus prisé reste l’inversion de la courbe des rendements, lorsque les taux à long terme tombent sous le niveau des taux à court terme. Mais selon les trois économistes, un autre indicateur semble encore délivrer de meilleures performances. Il s’agit du "cycle financier" qui comprend des indicateurs comme la hausse du crédit ou celle des prix immobiliers.

Les pics financiers ont tendance à coïncider avec les crises bancaires. Et ce n’est pas une surprise. Lors du retournement de la tendance après les excès en matière de crédit et de dette (comme en 2008) et la chute en récession qui s’ensuit, c’est le secteur financier qui paie le premier les pots cassés.

Les auteurs notent un changement intéressant dans la nature des récessions. Durant la période 1970-1984, l’inflation et les taux d’intérêt avaient tendance à augmenter de manière significative avant le pic cyclique. Ce n’est plus le cas. Les récessions liées à l’inflation (et aux hausses de taux) ont été remplacées par des récessions liées au cycle financier.

Pourquoi en est-il ainsi? Trois changements sont avancés. Premièrement, les marchés financiers ont commencé à être libéralisés dans les années 80, ce qui a permis à certaines forces (spéculatives) de se déployer plus librement. Deuxièmement, les banques centrales ont décidé de se fixer des objectifs en matière d’inflation et de ne plus accorder trop d’importance à des agrégats monétaires ou de crédit. Les banquiers centraux n’ont donc que peu de raisons de remonter les taux si l’inflation reste basse, même si des déséquilibres financiers continuent à s’accumuler. Enfin, l’entrée de la Chine dans l’économie mondiale ainsi que les innovations technologiques ont poussé l’inflation vers le bas. Ceci a également pu masquer les excès en termes financiers.

Conclusion: les cycles de conjoncture ne meurent généralement pas de vieillesse (le cycle actuel dépasse les 10 ans aux USA), mais si des booms financiers se développent, ces cycles des affaires deviennent forcément plus fragiles.

Aujourd’hui, les indicateurs de récession envoient des signaux encore mitigés. Le prix Nobel d’économie Robert Shiller estimait récemment que les chances d’une récession en 2020 se situaient un peu en dessous de 50% pour les Etats-Unis.

On pourra toutefois se demander si les récessions doivent être forcément évitées à tout prix. Cachez cette récession que je ne saurais voir… Tout corps fragilisé ou malade a besoin de repos, d’une période plus ou moins longue de convalescence afin de se régénérer pour ensuite mieux repartir de l’avant. Ce n’est pas en le droguant de manière excessive (à coup de doses monétaires répétées) que le patient peut guérir durablement.

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