chronique

Christine Lagarde n'arrive pas en terrain conquis

Marc Lambrechts

Entre séduire les Allemands et ne pas décevoir les marchés financiers, sa tâche ne sera pas aisée.

"Il est très probable que le successeur de Mario Draghi est déjà présent dans le Conseil des gouverneurs de la BCE ou qu’il y a déjà siégé." Avant mardi dernier, c’est ce que pensaient pas mal d’économistes. Et aussi les banquiers centraux. C’était sans compter le tour de passe-passe lors du sommet européen de Bruxelles.

Ce ne sera ni un banquier central, ni même un économiste qui siégera à Francfort à partir de novembre. Mais bien une avocate de formation qui présente un profil politique puisque Christine Lagarde a notamment été ministre de l’Économie sous la présidence de Nicolas Sarkozy. Est-ce grave, docteur? Non, car elle a démontré ses qualités en tant que patronne du Fonds monétaire international (FMI). Elle a suivi de près la crise financière de 2008 et la crise grecque, une expérience qui peut servir. Il n’en reste pas moins que dans des discussions techniques de politique monétaire, elle devra sans doute se reposer sur l’expertise de ses équipes, notamment Philip Lane, le chef économiste de la BCE qui a succédé à Peter Praet voici quelques semaines.

Les marchés attendent d’elle qu’elle poursuive, en bonne "colombe", la politique d’assouplissement monétaire.

Surtout, elle devra séduire l’Allemagne, grande perdante de la bataille pour la BCE. Jens Weidmann, le président de la Bundesbank, doit remiser ses ambitions à plus tard. En l’espace de 28 ans, l’Allemagne n’aura jamais occupé le siège de président de la BCE, alors que les Français l’auront déjà occupé à deux reprises!

Christine Lagarde arrive surtout dans un pays – le plus important de la zone euro – qui n’aime vraiment pas la politique de taux négatifs menée par une banque centrale accusée d’"euthanasier" ses épargnants. Peut-être Jens Weidmann va-t-il aussi reprendre ses critiques à l’encontre de la politique de la BCE alors qu’il avait précisément adouci son propos dans l’espoir de décrocher le précieux poste européen.

Tout cela pour dire que Christine Lagarde n’arrive nullement en terrain conquis. D’autant que les marchés financiers attendent d’elle qu’elle soit la copie conforme de Mario Draghi. En d’autres mots, qu’elle poursuive, en bonne "colombe", la politique d’assouplissement monétaire qui plaît tant aux marchés.

Elle hérite d’une économie de la zone euro à la santé toujours fragile et d’une inflation qui reste désespérément inférieure à l’objectif de 2%. Ce qui fait que certains remettent aujourd’hui en question les objectifs de la BCE, dont le seul mandat est de cibler l’inflation.

Cette semaine, le think tank européen Bruegel a publié un mémo à l’attention de la présidente de la BCE. Bruegel y indique que la politique monétaire doit se réinventer. Si l’inflation se rapproche de manière convaincante de la barre des 2%, la BCE devra bien communiquer sur les modalités d’un retour des taux à des niveaux positifs. Si au contraire, aucun progrès n’est constaté sur le front de l’inflation et si la zone euro est confrontée à de nouveaux chocs, la BCE doit se montrer prête à utiliser une série de nouveaux outils.

Et cela peut aller jusqu’à envisager des injections directes de cash au sein de l’économie (la fameuse distribution d’argent à la population par hélicoptère) ou des interventions sur d’autres marchés. On pense par exemple aux marchés d’actions, où la Banque du Japon est déjà active en tant qu’acheteuse.

Car en termes de baisse de taux d’intérêt, la marge de manœuvre pour la BCE est étroite, tant les taux sont déjà bas.

Et ils pourraient même le rester pendant les trois prochaines décennies, soit jusqu’en 2049, avertit Bruegel. Finalement, on se demande si Christine Lagarde a bien évalué les risques d’un déménagement de Washington à Francfort.

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